lundi 30 janvier 2017

MÉMOIRE ET ARRANGEMENTS




Bonjour !

Je poursuis en ce début de semaine mes réflexions dolentes.
Je ne suis pas une acharnée de la recherche. Je me pose des questions, comme ça, en dilettante, par oisiveté, presque.
Une certaine curiosité m'anime, mais sans presse.
Je suis partie à la recherche de moi-même, comme on promène.
Maintenant décidée à être amicale envers les autres et envers moi, je tâche d'orienter l'angle de mes points de vue. Evidemment, le naturel revenant au galop, il me faut souvent écarter mes premiers regards trop acerbes. Je m'y attache.

Vous me direz, n'avais-tu donc pas meilleur sujet de recherche que ta petite et triste personne ?
Que l'on aille à la découverte de contrées inexplorées, que l'on se lance d'aventure vers un monde nouveau, ou alors, pourquoi pas, une histoire, une science...
Tiens, avec tes cagots, on pensait que tes logorrhées verbales pouvaient avoir un semblant de sens. Et voilà que tu nous ramènes à toi ! 
Se prendre pour un sujet de recherche, non, vraiment !

Et bien moquez-vous de moi, raillez, raillez, si vous le voulez.
Je maintiens que, vivant en étroite cohabitation avec ma petite personne, le premier sujet de questionnement,  le plus abordable et le plus pratique, c'est encore moi !
Et de moi, élargissant à peine le cercle des investigations, oui, tout de même, cette humaine nature dont nous sommes tous fabriqués, et régis.
Voyez, ce n'est pas si idiot, de se considérer comme sujet de recherche, c'est même assez essentiel, je le crois.
On peut aussi naître et attendre de mourir, sans rien se demander et en s'agitant même à toutes forces pour ne pas se donner l'occasion de le faire. C'est vrai. Moi, je me laisse gagner par cette quête, peut-être vaine et peut-être pas, en me disant quelque chose du genre de : "ça ou peindre la girafe..."
Il faut bien occuper son esprit, et ma manière en vaut une autre, n'est-ce pas ?
J'encombre un espace et un temps mieux utilisés ailleurs ? Bah ! de l'espace, sur ce Veb, il n'en manque pas. Du temps, il s'en fait tous les jours. C'est décidé, j'écarte les scrupules, et je continue de me faire plaisir à m'écouter penser !

Toute à mes considérations, dans l'idée de décrypter mes mécanismes intérieurs, j'observe autour de moi. Attentive aux indices éclairant ma lanterne.
C'est ainsi que j'ai lu ce livre relatant l'histoire de Françoise Giroud.
Il a été écrit par une amie de ladite Françoise, Alix de saint André. ASA, comme elle se résume elle-même. Je connaissais, SAS, dans un autre registre, mais bon, ASA, pourquoi pas.
Ce livre est une manière d'enquête, là aussi.
Il a été écrit après la mort de son sujet. Des révélations concernant la judéité plus ou moins cachée de Françoise Giroud, la syphilis touchant des membres de la lignée, des histoires d'amour contrariées et douloureuses, lettres anonymes, dénonciations et autres bassesses à l'avenant émaillent la vie de cette brillante journaliste et femme politique.
On y retrouve des noms célèbres, JJSS pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, ou Dieu seul sait comment s'écrit et se dit au juste ce nom là, BHL, pour Bernard Henry Lévy, là encore, mes excuses pour toute erreur très possible. Des Laure Adler, Madeleine Chapsal, Christine Ockrent.
Toute une panoplie d'intellectuels, une palette de l'élite, à mes yeux de paysanne.
Ces gens là, je ne les côtoie pas. Dans la cour d'Agorreta, ils seraient exotiques.
Je ne dis pas que je n'aimerais pas, ni que j'aimerais, d'ailleurs. Non, je n'en ai juste pas l'occasion.

L'intérêt d'aimer la lecture, c'est que les livres vous ouvrent de ces portes sinon closes pour vous. Vous pénétrez dans des mondes auxquels vous n'auriez pas accès autrement. 
Je vous le disais dernièrement, ce livre est significatif des arrangements pris avec un passé vécu.
Françoise Giroud se présentait comme étant catholique, quand toute sa lignée était juive.
Son petit fils, pour le coup, est devenu rabbin, pour faire contrepoids.
Elle continuait de percevoir sa judéité comme une menace. Elle transposait ce ressenti intact depuis sa prime jeunesse, à une époque pourtant différente, où cette judéité ne représentait pas, en principe, une menace de mort.
Pour la syphilis dans sa famille, la honte perdurait, là encore.
Les peines de cœur, la tentative de suicide, elle les ravalait derrière un grand sourire et une efficacité de travailleuse jamais mise à mal.

J'ai retenu de ce que j'ai lu ce qui résonnait le mieux en moi, évidemment. 
Ces souffrances, ces peurs, ces hontes refoulées et maquillées. Ce personnage donné à voir, cette histoire arrangée. 
Ces bassesses, ces méchancetés, tapies sous les apparences policées d'un monde au vernis impeccable.
Ce n'est pas une consolation pour moi de savoir mes vilenies universelles. Ça ne m'absout pas d'apprendre que des gens de qualité, comme il est dit, souffrent, mentent et vivent tant bien que mal leurs vies brillantes.
J'y vois juste confirmé notre mécanisme humain, et l'intérêt de ne pas se laisser happer par les pièges que nous nous tendons tout seuls.

Nous avons tous besoin de nous sentir en sécurité, de nous croire aimés et respectés.
Nous recherchons tous le moyen de conserver nos rêves.
Quitte à mentir, nous mentir, entretenir des utopies irréalistes et destructrices.

Je voudrais juste repérer ces manœuvres là, les vider de leurs poisons et trouver d'autres voies.
Repérer, et déminer.

Ah ça, ça n'est pas toujours simple ! 
L'humain ne se torture pas par plaisir. Il est soumis à sa nature trouble et ne s'en libère pas d'un claquement de doigts !

Voyez tous ces gens séduits par des promesses irréalisables : notre Benoît Hamon devait trouver lui-même la ficelle trop grosse : un revenu minimum pour tout le monde ,  tiens donc !
Et pourtant, on le suit... tant on préfère tourner le dos à la réalité, quand elle devient "rudette" 

Il y a toujours, je le crois,  un moment où il faut affronter, s'affronter.
Je m'exerce... à ma petite échelle.



vendredi 27 janvier 2017

"BLOC" ET MEMOIRE



Bonjour !








L'atmosphère a radicalement changé cette nuit.
Des turbulences s'agitent dans le ciel. Et, surtout, l'ambiance est bien moins froide !
Ça fait du bien de sentir une température amicale, de ne plus avoir la peau picotée par les petites morsures nerveuses d'un vent de noroît. Oui, oui, oui !






Les chiens retrouvent le plaisir de la chasse aux odeurs du matin.
Les jours précédents, le givre bloquait toutes velléités de fragrance, et ma mini-meute rentrait piteusement se mettre au chaud.





Les nuages assombris par le soleil levant présagent d'un peu de pluie, peut-être. Elle serait bienvenue. La nature est bien sèche, en ce mois de janvier. J'ai même entendu parler d'un incendie de montagne à Biriatou.

Je passais juste vous partager ce changement de temps.
Voyez, rien d'extraordinaire, et pourtant...

Ce "bloc" dans son ensemble n'a rien d'extraordinaire, d'ailleurs.
Il se veut la représentation de moments ordinaires, de ces instants coulés dans le temps sans relief particulier.
Ces périodes comptent pourtant, dans nos vies.
Elles s'y perdent en un flou difficile à retenir.

Ces petites choses, comme ces petites gens oubliés de l'histoire dont je parlais en évoquant les lépreux d'Agorreta, vivants, souffrants et morts sans laisser de traces autres que des crânes  vides déterrés à des siècles de distance.

J'ai la seule prétention de laisser une trace, ténue sans doute, mais une trace quand-même.
J'aime revenir périodiquement en ces pages, et retrouver la couleur de ces moments sinon perdus.

J'ai lu dernièrement un livre revenant sur la vie de Françoise Giroud.
Je vous le commenterai un de ces jours, à ma manière.
Et bien, j'y ai vu ces écarts de mémoire, entre une réalité vécue, son souvenir gardé, et la relation qu'on en fait.
Je n'ai pas découvert ces arrangements que nous faisons tous avec notre histoire. J'en suis moi-même coutumière.
Je veux juste poser les cailloux d'un chemin pour ne pas le perdre.
Je veux me donner l'opportunité de retrouver mes mots, mes mots du moment, et pas seulement des souvenirs mouvants.

Je vous laisse ici. Mon quotidien m'appelle.
Vous retrouve bientôt, comme je me retrouve moi-même...

Bonne fin de semaine, et savourez le redoux !

mercredi 25 janvier 2017

FROID ET VIEILLES MECANIQUES



Bonjour !




Les petits matins restent vifs. Purs, ciselés, et vifs.




Le givre blanchit les champs.
Zaldi secoue la crinière.






Le froid persistant met à mal les vieilles mécaniques.
A Agorreta,  les plus jeunes machines sont depuis bien longtemps des vieilles.
Pour les faire démarrer, par ces petits matins d'hiver givrés, il faut prendre quelques précautions.
Préchauffer... Ah ! 
S'installer sur le siège, vérifier les points morts, freins à main et autres constantes, puis, tourner la clef pour démarrer. Attention, pas, démarrer. Non, d'abord, préchauffer.
Sur vos voitures, vous connaissez aussi, sans doute.
L'environnement y est plus douillet, les leviers et manettes ronds et lisses. 
Le tracteur, enfin, le vieux tracteur, c'est un peu différent. 
Déjà, il y a beaucoup de métal, froid. Les embouts des leviers sont usés, quand ils y sont...
La tige du frein à main est récalcitrante, un peu coincée.
Les courses du levier d'embrayage sont floues, il faut louvoyer pour trouver le bon cran. On sent une mécanique brute et sans fioritures. Des engrenages rustiques et des pignons pas trop délicats.
Ça craque, ça s'enclenche, ou pas.
Dans vos voitures, le tableau de bord s'éclaire, sans agressivité, d'une jolie lueur orangée.
Des petits voyants sophistiqués vous indiquent le bon moment pour démarrer, quand la voiture ne s'en charge pas toute seule.

Dans nos vieux tracteurs, que nenni !
Les voyants, quand ils y sont, ne fonctionnent pas toujours. Ou alors, sous la poussière, à peine.
Ne soyons pas mauvais, les plus jeunes de nos vieux clignotent en vert et rouge, tout de même, quand vous faites un quart de tour de clef dans le contact.
Là, il faut être attentif. Les voyants s'allument, bien. Vous maintenez la clef dans cette position exacte, sans vouloir la tourner davantage. Les voyants s'éteignent, vous laissant seul à votre perplexité.  Là, le moteur préchauffe. Une histoire de bougies, je crois bien.
A partir de là, ça se corse, pour moi.
Vous vous souvenez de ma défaillance auditive. Dans mes oreilles, constamment, en bruit de fond, un ouin-ouin-ouin pulsatile occupe le terrain. Laissant moins de champ, forcément, aux bruits environnants.
Assise sur le tracteur, clef en main, respirant à peine pour maintenir cette position stratégique, j'écoute. Avec concentration et application, j'écoute.
Et n'entends pas...

C'est une affaire de secondes. Quand la, ou les, je ne sais pas, bougie ou bougies a ou ont préchauffé suffisamment, le moteur doit démarrer facilement. Il faut tourner la clef à fond dans le contact, pour enclencher le démarreur, à ce moment précis.
Trop tôt, la machine regimbe, whoua-whoua-whouan, fume en saccades claires ou foncées, et peut s'enliser dans des efforts de plus en plus poussifs. La batterie s'y épuise, le démarreur s'en fatigue, et le tracteur reste à quai.
Trop tard, alors là, je n'ai pas bien compris l'histoire, la bougie coule... ou s'enflamme, ou il ne se passe rien. Au choix, remarquez, rien dans ce cas vaut mieux qu'un incendie ou une noyade !

Toujours est-il que le moment est critique, et sa détermination précise importante.
Pas de voyant amical ici pour vous guider. Non, vous êtes seul, dans le silence.
C'est là que ma défaillance se fait cruelle : le seul indicateur du bon moment, de l'instant T, c'est un bruit, oui, un bruit. Un CHtouff étouffé, quelque part dans le moteur, qui signale l'étincelle fugace dont il faut profiter.
Le laps de temps entre l'introduction de la clef dans le contact, l'amorce de rotation de ladite clef, et ce Chtouff, est variable. Et oui... Sans ça, ce serait trop facile !
Suivant la température, le décalage entre deux démarrages, l'humidité de l'air et autres aléas divers et variés,  le Chtouff intervient au bout de trois secondes, ou de dix fois plus !
Impossible de déterminer avec certitude cet instant fatidique.
Vous comprenez la difficulté pour moi de la manœuvre.
Ces temps froids exigent un suivi méticuleux du protocole de démarrage. 
Et moi, ce protocole, je ne peux pas me l'approprier.
Pour le coup, je laisse le soin de rentrer les balles de foin au grenier à de meilleures oreilles que les miennes.
Pour le reste, rien ne presse. La nature attend des jours meilleurs, et nous avec.





Ttiki-Haundi la valeureuse est remisée sagement au fond du hangar. Je n'ai pas cette année de navets à aller chercher. Fondu qu'il a été !
Je  solliciterai ma valeureuse au moment de préparer les terres à ensemencer. Nous n'y sommes pas !



Dans l'étable, Karrarro est au chaud.
Celui-ci, le préchauffage, il ne connait pas.
Le froid insinué jusqu'ici le rend quand-même poussif.
Un petit poussoir de surcharge lui donne un coup de fouet au démarrage.
Le soubresaut du moteur ainsi aiguillonné m'inquiète un peu : on a l'impression de sentir la mécanique exploser sous le capot trépidant. Le Brraam ! de démarrage se fait fougueux, un peu trop nerveux pour un si vieux monsieur.

Bah, les froids s'assagiront, sans doute. Et nos vieilles machines tourneront rond sans incitations trop vives.

Je serrerai moins les dents en tâchant d'entendre ce que je n'entends pas...

Patience, encore un peu, et cet hiver aussi passera !

lundi 23 janvier 2017

LA LÉPROSERIE D'AGORRETA



Bonjour !

Je reviens à mes recherches autour d'Agorreta.

La théorie des réfugiés cathares établis ici autour des années 1100 ne m'a pas convaincue totalement.
Par contre, la thèse d'Agorreta, asile de mendiants fatigués de errer par les chemins hostiles a trouvé écho tout à fait favorable dans mon esprit.
Sans que la seconde proposition soit mieux étayée que la première.
C'est ainsi que les convictions les mieux ancrées se fondent : sur des résonances mystérieuses mais profondes.

Cette histoire d'hôpital de lépreux entendue je ne sais où est tout de même à mettre au crédit de mon objectivité rationnelle.
Je n'ai peut-être pas l'esprit scientifique et cartésien majoritairement. J'ai quand même de l'intérêt pour ce qui se démontre, s'explique et se comprend par raisonnement.
Tiens, je suis même donnée pour être portée sur la mathématique pure et dure, voyez !

Ma léproserie d'Agorreta n'est pas un fantasme. Mes parents en avaient eux aussi eu vent.
Je vous l'ai dit, des fouilles autour de la ferme ont mis à jour des ossements humains en grande quantité.
Les vieilles pierres d'ici ont vu mourir des gens, plus qu'ailleurs.
Sans être spécialement mystique ou illuminée, je pense que les lieux gardent une mémoire de leur histoire.
Les terribles cachots des châteaux forts, les arènes où les esclaves se faisaient dévorer par des fauves pour offrir un spectacle distrayant, plus près de nous, les camps de concentration, me semblent habités de plus que de l'histoire que nous en connaissons par les mots.
C'est peut-être une impression fausse, et mon esprit est peut-être impressionné par ce que je sais, par ce que l'on m'apprend.
Je n'ai eu qu'une fois l'occasion de mettre mes pas dans un de ces lieux tragiquement célèbres.
C'était en Tunisie, et nous visitions un site conservé intact depuis des siècles. Une arène s'ouvrait à ciel ouvert sous un ciel dur et vide. Le silence était saisissant. A l'époque, mes oreilles ne bourdonnaient pas comme maintenant, et j'étais capable d'entendre ce silence. D'y percevoir les seuls battements de mon sang. 
Nous étions un petit groupe, et chacun s'avançait sans bruit, sans parler et marchant presque sur la pointe des pieds, sans se concerter. Une chape invisible mais perçue par tous nous maintenait dans une solennité intimidante.
Je m'étais engagée dans un étroit passage ouvert dans la pierre. Le tunnel était sombre et frais, quand on venait de l'aire ensoleillée. De loin en loin, la voûte s'ouvrait sur le ciel, trouant la pénombre d'une lumière brutale.
Je n'avais fait que quelques mètres, et je perçus un murmure de voix. Je crus qu'un autre groupe s'était engagé par l'autre bout de mon tunnel, et que j'entendais les gens commenter leur visite. Je m'étonnai de cette désinvolture : moi, le site me rendait muette, et ceux qui m'y avaient accompagnée semblaient partager cette attitude.
M'avançant, je compris qu'il n'y avait personne. J'entendais, oui, mais rien qui venait d'ici et de maintenant.
Je ressentis la souffrance et la terreur de ces pauvres malheureux poussés ici vers l'arène, comme si je les voyais hurlant devant moi. C'était oppressant.
Je ressortis dans la lumière vide, un peu haletante et remuée.
Mes compagnons de visite s'égayaient sur la grande esplanade, certains figés, d'autres bougeant lentement.
Je les rejoignis et nous quittâmes l'endroit.
Nous parlions peu.
Rentrés à l'hôtel, revenus dans notre monde confortable, hors de portée de cette terreur parvenue jusqu'à nous à travers les siècles, nous reprîmes le cours de nos conversations anodines. 
La plupart avaient ressenti à un moment ou à un autre cette sensation, ce malaise, à des degrés divers.
Nous connaissions la vocation de cette arène. Cette connaissance à elle seule pouvait expliquer notre ressenti commun.
Nous sommes dérangés aussi, quand on nous parle de la sauvagerie humaine. Cela se comprend.
Je persiste à croire que les lieux gardent une mémoire. Que la perception d'une histoire est différente quand on se trouve à l'endroit où s'est déroulée cette histoire. Je ne peux évidement pas l'expliquer mieux, puisque ces choses là se sentent, et ne se démontrent pas. Pensez-moi farfelue, si vous le voulez, je me le pense moi-même...

Le site de Tunisie était grandiose et impressionnant, au delà de son histoire, sans doute. Comme peut l'être une montagne massive ou un précipice vertigineux.
La même montagne et le même précipice s'animent différemment quand on y sent les traces des montagnards dévissés en cordées et écrasés sur les pierres dures jusqu'au fond de l'abîme.

Enfin, c'est ce que je crois...
Ce qu'il me semble sentir, au delà de toute démonstration scientifique et rationnelle.

J'habite un de ces endroits où des hommes ont souffert. Ou des hommes sont morts, plus qu'ailleurs.
J'habite aussi un de ces endroits où des hommes ont trouvé refuge. Où ils se sont sentis à l'abri.
Les vieilles pierres d'Agorreta ont vu ces hommes. Ils y ont posé leurs mains, et ils s'y sont réfugiés, au Moyen-Age, déjà.

Je pensais trouver facilement des traces de cette léproserie d'Agorreta, en pianotant sur ce clavier.
Ce "Ternet" me livrerait des secrets à foison, croyais-je.
J'ai cherché, pianoté, cliqué.

Sur Hendaye et les lépreux, j'étais ramenée à une histoire de sorcières sur la plage.
Ou alors, exilée en Afrique...
J'étais entraînée dans un univers un peu fantastique, moi déjà suffisamment fantasque sans cela !

Je cherchais des traces historiques. Je pensais presque trouver un registre d'entrées et de sorties, avec des noms remontés des siècles passés jusqu'à moi. Un peu plus, et j'aurais croisé sur une représentation ancienne le regard d'un malheureux accroché à son bâton de marche devant Mère-Rhune.
Une léproserie me disais-je, c'est quand-même un bâtiment signifiant...

Et bien, non. Soit je n'ai pas cherché là où il le fallait, soit ma léproserie n'a jamais suscité l'intérêt.
Je n'abandonne pas si vite. Je ne vais pas m'acharner, non. Juste glaner ici où là, comme on cueille. Ecouter mes intuitions et la mémoire des pierres.

La vie et la mort de malheureux errants passent inaperçues, depuis des siècles des siècles.
On a davantage relaté celles des rois, et des grands, évidemment.

Mes bohémiens lépreux, réfugiés et exilés ont pourtant existé, eux aussi.
Et leurs vies ont compté. Comme leurs morts.
Qui sait si, en faisant bien silence, leur voix n'arrivera pas jusqu'à moi...




vendredi 20 janvier 2017

JANVIER GELE



Bonjour !





Les fêtes de la Saint Vincent, arrivent, vite après celles de la Saint Sébastien.
Fêtes hivernales, pour ces peuples côtiers de pêcheurs rentrés de campagnes lointaines en mer à ce moment de l'année.
Le froid maintient son offensive.
Pour nous, peu coutumiers des conditions septentrionales, ces petits matins gelés et ces journées pures, certes, mais froides, tout de même, nous laissent vite figés.





 Telle l'eau des flaques emprisonnée sous une croûte translucide, nous hibernons, à notre manière.

Les densités différentes dessinent de jolies arabesques, craquelées comme du verre pilé sous le pas.







Mes fèves glorieuses et mes pois ambitieux ont ployé leurs têtes vers la terre, comme on se jette au sol pour éviter le souffle d'une explosion.
Voyez les choux aplatis et les poireaux recroquevillés !
Tout ça se ratatine et se rétrécit sous les assauts d'un froid persistant en journée.
Je ne pense pas qu'il y ait de gros dommages, encore. Nous verrons bien comment tout cela remontera après cette descente nordique !


Les champs blanchis de la nuit disent le froid et la douceur de rester en intérieur.




Parlez-en à mes vaches...
Une ration supplémentaire de foin va leur apporter les calories nécessaires à lutter contre l'adversité. La vieille étable est bien fermée, mais on y sent tout de même le froid !

Je fais comme mes fèves. Je fais le dos rond. M'emmitoufle pour sortir, me tient dans le soleil autant que je peux.
C'est vif et revigorant, ce temps.
Quand on a la chance de pouvoir se mettre au chaud.

Il faut que l'hiver passe et ces dernières années nous en avaient fait oublier la petite morsure.
La nature nous rappelle ses règles et nous y plie.

Elle nous rappelle notre vulnérabilité et nous la fait sentir, gentiment, pour le moment.

A plus tard, et bonne Saint Sébastien à tous !

mercredi 18 janvier 2017

DES CAGOTS ET DES MOTS




Bonjour !

Il ne dégèlera pas, aujourd'hui.
Nous sommes peu accoutumés à de telles températures de journée, et, ce petit froid nous picote vivement la peau.
Ma foi, les obligations menées à bien, un joli temps pour rester au chaud, à gentiment méditer et s'épancher sur papier, par exemple.

Je continue sur ma lancée.
Kepa Arburua a pris pour point de départ de ses recherches un postulat.
Il ponctue de ses fameux "kitto", un genre de point-barre, sa démonstration linguistique.
Je la reprends pour vous faire suivre son raisonnement :

Agorreta est un nom basque. 
Vous le savez, l'origine de la langue basque est un mystère. Elle ne se rattache pas au latin, sa construction grammaticale est particulière, et sa forme écrite essentiellement phonétique.
Je ne suis pas spécialiste. Mon basque est hors académie. J'en ai l'usage familial, et l'enseignement paysan.
Je ne vous ferai certes pas un cours de linguistique !
Cependant, je connais tout de même quelques mots, puisque j'ai échangé sur la base de ces quelques mots depuis plus d'un demi-siècle maintenant.
Le point de départ du rapprochement des cagots et d'Agorreta se fonde sur ce mot : Agorreta.
J'ai toujours entendu, et cru, qu'Agorreta voulait dire endroit sec, aride. Je vous l'ai d'ailleurs vendu comme ça quelque part, au début de ce "bloc".
J'ai fait de mon côté un cousinage avec Legorburu, reprenant ce "gor" en commun.
Pour confirmer cette traduction, j'ai le mot Agorilla, signifiant le mois d'Août. Période sèche s'il en est. 
D'ailleurs, sec peut aussi s'entendre, comme aride, par rude, austère, pas forcément manquant d'eau, littéralement.
C'est cette dernière signification que Kepa conteste, arguant qu'il fait rarement sec au Pays Basque. Les Agorreta répertoriés sont verdoyants et n'inspireraient pas du tout l'idée de manque d'eau. Soit.
Sec se dit d'ailleurs idor, ce qui effectivement est assez éloigné d'agor.
Partant de là, Kepa habille mon Agorreta d'un sens tout particulier : Agorreta signifierait de chez les Agots. Et agot serait la dénomination basque de cagot.
D'où la conclusion que les Agorreta étaient les lieux habités par les cagots.

Je ne dis pas que c'est indéfendable. Je dis que c'est controversable, pour le moins.
Le basque étant phonétique, les mots se sont effectivement transformés, modifiés, écourtés ou biaisés. Entre entendre, comprendre et répéter, la déperdition est suffisante pour perdre une voyelle en route, escamoter une syllabe, ou arrondir une consonne en une autre. Voyez juste tous les iduzki, iguzki, ihuzki, pour ce seul soleil...
Pour remonter l'itinéraire d'un mot comme le voyage du saumon canadien, il faut louvoyer longtemps, je pense, et accepter de se perdre à quelques croisées.
Là encore, les possibles sont légions, et ce sont ces multiples dédales qui ouvrent des perspectives élargies, au lieu de confiner notre mot en une seule et triste définition stricte, découlant d'un parcours bien rectiligne. 
N'en déplaise aux scientifiques purs et durs, la linguistique est une anguille agile et visqueuse. On croit la tenir et elle vous glisse entre les mains, vous laissant pantois et imbéciles...

J'aime les mots, j'aime leur musique et leur danse quand ils se mettent ensemble.
J'aime les associer comme les images, sans toujours me cantonner à leur sens académique et réducteur. Leur rendre cette liberté d'être au delà de là où on les cloisonne.
Ce cagot ressemblait dans mon esprit au "cagouille" de mon cousin aujourd'hui défunt.
Ces cagouilles étaient les escargots qu'il nous cuisinait pour le réveillon de Noël.
Je le disais plus haut, ces escargots avec leur maison sur le dos, partout chez eux pour peu qu'ils s'y arrêtent.
Les cagots, bohémiens, réfugiés ou misérables en errance, eux aussi, n'avaient plus de maison et cherchaient à se poser quelque part, quand on les chassait de partout.

Mon analogie n'a sans doute linguistiquement aucune pertinence, et pourtant...

Ces mots parlent au delà de ce pour quoi on les a créés, dirait-on.
La langue est un petit diable qui s'amuse aux dépends de ceux qui la maîtrisent. Elle a une vie propre, vire et volte, échappée libre des académies où on voudrait l'enfermer.
Ces mots perdus en route comme des cailloux noyés sous les mousses sont une tristesse.
La langue bouge et vit, oui. De nouveaux mots lui viennent et d'autres s'en vont.

Regardez ce "velle" désignant mon Agatte.
Velle est le féminin de veau. Comme agnelle est celui d'agneau.
Pourtant, velle n'est plus dans tous les dictionnaires. Il y a été, et s'est perdu en route. Pourquoi ? Il y a pourtant toujours autant de veaux femelles que de mâles, ou pas ?
Je ne sais pas. Je vous l'ai dit, je ne suis pas spécialiste. Je continue d'utiliser mon "velle", parce-qu'il me plaît.
Une liberté comme une autre...

J'arrête ici pour aujourd'hui.
Cette quête autour d'Agorreta m'a parue démarrée sur un indice bien mince.
Pourtant, si la linguistique est contestable, l'histoire, elle, est de poids.
Et cette affaire de léproserie m'a résonné en mémoire bien plus juste et plus fondée.
Je vais regarder de ce côté, à l'occasion.

Tenez-vous au chaud, si vous le pouvez, et préservez-vous au mieux du froid mordant, si vous devez vous y frotter !




lundi 16 janvier 2017

D'AGOTE A AGORRETA



Continuons !

Nous avons commencé à flairer la thèse de Kepa Arburua Olaizola, alléchés par cette proximité Agote-Agorreta.

Pour la faire courte, en vue de développements ultérieurs, je vous résume :
d'après Kepa, les Cagots étaient les réfugiés cathares, pourchassés au Moyen-Age pour hérésie, en raison de leurs divergences de religion. Vous savez, Gaston Phobus, les Albigeois etc...
Ils fuirent les persécutions atroces de l'Inquisition, vers l'ouest, et s'établirent sur la côte basque.
Par une pirouette linguistique dont je vous reparlerai, Agorreta se traduirait : de chez les Agote,  Agote étant la traduction basque de cagot.
Agorreta, dont ma mienne ferme, serait une maison d'accueil de ces réfugiés de guerres de religion. On trouve des lieux-dits Agorreta à Ciboure, Bidart, Arcangues, effectivement.
Mais peu de maisons Agorreta. Ça ramène ma ferme au Moyen-Age...
Il y a bien un village Agorreta, en Navarre, je crois. 
Mais là, cet Agorreta serait antérieur, et les armoiries dénichées sur de vieilles pierres la relierait à la couronne de France !

Comme quoi, entre misérables bannis et descendants de rois, il y a un grand écart aux deux bouts de mon Agorreta !

Je reviendrai bientôt sur mes doutes concernant le rapprochement entre Cagot-Agote et Agorreta.
Pour la famille de sang-bleu d'Agorreta en Navarre (je crois...), je me suis un peu perdue dans le décryptage des blasons et armoiries.
Je me suis davantage intéressée à la vocation refuge de mon Agorreta à moi. Maison d'accueil de pauvres exilés.
D'abord, parce-que cette vocation a été effective pour ma famille maternelle, arrivée ici en 1936, à cause de la guerre en Espagne.
Ensuite, parce-que j'ai entendu dire depuis toujours, sans situer précisément la source de cette information, qu'Agorreta a été une léproserie.
Les cagots, et cela au moins paraît faire l'unanimité chez les différents historiens et universitaires qui se sont penchés sur leur sort, étaient accusés d'être lépreux. Cette lèpre, réelle ou supposée, en faisaient évidemment des parias, puisqu'on tenait la lèpre pour hautement contagieuse.
Cette convergence m'a parue significative, et je creuserai ce sillon.
Nous avons déterré il n'y a pas si longtemps des crânes humains, à la faveur de fouilles en vue de je ne sais quels travaux. C'est à ce moment là je crois qu'il a été question de cet hôpital pour lépreux,  en fonction anciennement à Agorreta.

Beaucoup d'incertitudes, de je crois et de je ne sais pas au juste, dans tout ça. 
Pourtant, des pistes et des lueurs, pointant une même direction. Convergence et congruence, toujours...

Les cagots, sont tenus pour être un peuple nomade, bohémiens issus d'Europe centrale, suivant plusieurs chercheurs. 
Leur provenance fait débat. Les "révélations" de Kepa sont effectivement une piste, plausible. Et les cagots pourraient être des réfugiés cathares, pourquoi pas.
J'en tiens pour laisser libre champ à tous les possibles.

Le point de convergence de toutes ces théories semble être la misère de ces pauvres gens, leur mise à l'écart pendant des siècles et des siècles.
Ces persécutions, cet acharnement à résister et à continuer d'exister, coûte que coûte me parlent et me touchent.
Je me sens de ce sang là, de celui des petites gens entêtées et tenaces.
Je n'ai connu nulle persécution et je n'ai aucun mérite à être ce que je suis, là où je suis.
Je veux juste apporter ma voix, la faire entendre, dans le concert plus large d'autres voix, plus académiques.
Je ne prétends pas représenter au delà de ce que je suis.
Mais je veux laisser la trace d'une existence semblable à beaucoup d'autres qui restent silencieuses.
Nous avons l'usage des écrits de lettrés, d'érudits, d'une élite fermée.
D'autres vivent, aussi, et peuvent avoir l'envie de le dire.
Tous, nous pensons, même si nous n'avons pas toujours les mots pour le faire savoir, ou la tribune pour le faire entendre.

Cette vocation de mon Agorreta, cette histoire, je n'aurai pas la patience et le courage d'un Kepa pour la fouailler comme le tailleur cisèle la pierre, éclat après éclat, pour en tirer une forme devinée et la révéler.
Plutôt que des recherches scientifiques et des investigations acharnées, je préfère me laisser aller à mes intuitions, et écouter la manière de discours des vieilles pierres d'ici.

A chacun sa manière et son parcours. Que tout le monde s'exprime et ait sa place, c'est tout ce que je revendique.

A une prochaine fois, pour voir où nous mène cette piste là...