vendredi 29 avril 2022

Avril 2022


Vendredi 1er avril 2022  18h40


Une journée terriblement bousculée agite les alentours. D'une heure à l'autre, on passe du tout au tout. L'orage gronde, le grésil crépite, le vent mugit, puis, le ciel se retend, bleu azur. C'est très déstabilisant. Le bon du truc, c'est le  rinçage de ces vilaines traînées de poussière de sable. Tout redevient pimpant, quand le soleil se pose dessus. Les talus se piquètent d'étoiles colorées. les bourgeons gonflés de vert anisé rutilent. Les bosquets s'arrondissent en volumes chromatiques.

La pluie fait exulter la nature, même si le froid la désempare.

Ce matin, je me suis prise d'affection pour une mouchette, plaquée contre la vitre, côté extérieur. Je n'étais pas débordée, j'avais du temps devant moi.

La pauvrette résistait comme elle le pouvait aux volées venteuses. Je la voyais bien fatiguée, cramponnée de ses dernières pauvres forces au verre, ailes repliées, pattes tremblantes.

Toute tiédie du rayonnement chaleureux du radiateur contre mes jambes, je l'ai prise en piété.

Quand j'ai ouvert le vantail de la fenêtre, le vent froid m'a brutalement sauté au visage. Délicatement, j'ai attrapé la mouchette, toute recroquevillée sur ses dernières chances de survie. J'ai fait le plus doucement possible, en essayant de ne pas la serrer trop fort, pour ne pas l'écraser entre mes doigts. La ramenant, j'ai refermé la fenêtre, laissant le vent déconfit mugir au dehors.

J'ai déposé la mouchette transie sur la paillasse de l'évier, juste à côté. Aussitôt, j'ai remarqué un très vilain positionnement de son aile droite : il formait un angle invraisemblable avec le thorax de l'insecte, complètement déporté vers l'avant, à l'envers de ce qu'il aurait du être. Aïe !

Pour le reste, la mouchette se tenait debout sur ses pattes, effarée, mais vivante. Je l'observai attentivement. Je ne sais pas ce qu'elle regardait de son côté : elle semblait assez tétanisée.

Au bout de quelques secondes, la mouchette se mit en mouvement. Ses premiers pas furent hésitants. Les suivants plus fermes. Mis à part cette aile retournée, la chose paraissait bien engagée. 

A un moment, subitement, ma mouchette se retourna ! Elle pédala frénétiquement de toutes ses pattes, renversée sur le dos, se redressa, d'un coup de reins (si elle en a), et, dans le même mouvement, son aile se replia en arrière, rejoignant la courbure de l'autre ! Elle reprit sa marche, tout à fait normalement, comme n'importe quelle mouche un peu pressée, dans le sillon de la paillasse. J'étais toute contente de l'heureux dénouement de mon intervention de sauvetage.

Malheureusement, quelques centimètres de marche rapide après, l'aile folle vrilla de nouveau vers l'arrière, en une torsion sûrement très douloureuse. La mouchette s'en affaissa. Courageuse, elle continua d'avancer, déséquilibrée et cahotante. J'étais désolée.

Je ne me sentais pas d'intervenir plus avant sur une si petite chose. J'avais peur de faire plus de dégâts encore. J'avais sûrement du déboiter cette petite aile, lors de la capture. La mouchette se retrouvait gravement handicapée. Elle souffrait sûrement horriblement de ce traumatisme. Je m'apprêtai à l'écraser, pour abréger son calvaire. Finalement, j'aurais aussi bien pu la laisser mourir paisiblement de froid sur la vitre. Elle avait fait le plus dur. Engourdie et épuisée, sa fin aurait été toute aussi douce que ces secondes interminables d'une douleur atroce.

J'en étais là de mes réflexions, quand Txief se mit à aboyer comme un perdu, buttant de la truffe sur la vitre de la porte-fenêtre. Surprise, je sursautai, et me tournai vers lui, interrompant mon geste meurtrier. Ma distraction dura moins d'une seconde. 

Ce temps minime fut suffisant pour que la mouchette arrive jusqu'au bord de la paillasse. De là, voulant peut-être prendre son envol, elle s'élança... et s'écrasa au sol, un peu plus d'un mètre plus bas. Tombée sur le dos, elle tournoya un moment sur elle-même, incapable de se redresser. Je m'accroupis, tentai de l'aider. Une patte me resta dans les doigts. C'était affreux. J'étais en train de torturer cette pauvre mouche.

Dans son mouvement désordonné, la mouchette se déporta, et glissa sur le carreau lisse, jusque sous la machine à laver. Je la perdis de vue. Je plongeai au sol, ne la vis pas. J'écartai immédiatement l'idée de passer une spatule sous la machine, ou de tirer l'appareil à moi. Là, ç'aurait été une véritable boucherie !

Contrite, je laissai les choses en l'état. J'avais fait assez de mal comme ça.

Plus tard dans la matinée, en passant le balai, je ramenai dans les parages une petite mouche morte. Je ne sais pas si c'était celle là. Je l'espère. Pour ne pas avoir en tête l'image de cette autre, que j'avais crue sauver, et qui était peut-être encore à cette heure en train d'agoniser atrocement, aile déboitée, patte arrachée, et crâne fracassé, à cause de moi et de mes bons sentiments.

Ma journée se poursuivit sans autre drame. Et celui-là, tout minuscule de la minuscule mouchette, se laissa emporter par le vent en colère. 

Très injustement, tout est bien souvent affaire d'échelle.


Lundi 4 avril 2022  10h



TtonytaPetra digèrent au pré.

Il fait incroyablement froid. Nous frisons les gelées du petit matin. Sans ça, la journée est magnifique.

Ce matin, j'étais dans l'étable, je renouvelais la litière. Empoussiérée des brins légers, je vaquais, satisfaite par avance à l'idée du confort de mes génisses à leur rentrée.

A un moment, un mouvement coulé d'avion de chasse en approche, tira mon œil vers la grande porte ouverte. Ce vol fluide et glissant, ce petit coup d'aile saccadé, n'était-ce pas une hirondelle ?

Je m'interrompis dans ma tâche, m'avançai vers la cour. Je n'étais pas encore dehors, et l'hirondelle, puisque c'en était bien une, rasa le plafond haut, bifurquant en un large arc de cercle de patineuse. Un grand soupir de contentement gonfla ma poitrine. L'hirondelle était de retour, tout allait bien !

La première hirondelle que je vois les autres années semble fatiguée de son voyage. Elle se tient volontiers perchée, un peu arquée. Celle-ci paraît en pleine forme, véloce et facétieuse. Sans que j'aie pu suivre sa course, elle ressort, prend de la hauteur. Je la perds de vue. 

Je la sais par là, c'est le principal. Mon étable devrait lui plaire. Je ne fermerai la porte qu'à la nuit, quand elle sera rentrée.

Je m'étonne de cette arrivée si tardive, et par une température si basse. C'est bien la première fois depuis toutes mes années d'observation, et il y en a eu quand-même beaucoup, que l'hirondelle n'arrive pas entre le 19 et le 30 mars. 

En reprenant le "bloc", je vérifie l'année dernière : 28 mars. Il y a peut-être dans le mouvement de l'hirondelle le signal d'un décalage dans notre calendrier ? 

J'avais entendu quelque chose dans ce goût là au sujet de l'astrologie. Notre positionnement par rapport aux planètes marquerait un différentiel creusé d'années en années. Je ne suis pas sûre d'un lien entre les deux phénomènes, pas sûre non plus de la véracité de cette histoire d'astrologie. Sûre de rien, en fait !


16h

Un charmant technicien de la téléphonie sort d'ici. Il m'a parlé du ramadan, qui a commencé au début du mois, paraît-il. Il m'a expliqué le décalage annuel de cette période : calqué sur les cycles lunaires, les mois de la religion musulmane courent sur 28, 29 ou 30 jours. Jamais 31. De ce fait, chaque année, la date du début du ramadan change de quelques jours. Nos Carêmes, Pâques et autres célébrations religieuses suivent aussi un calendrier différent de celui qui dicte notre temps civil. Pourtant, là, le décalage ne court pas sur l'année, de façon linéaire. Pâque est toujours printanier, comme Carême est toujours hivernal. J'imagine qu'il y a eu là un arrangement, entre cadences religieuses et saisonnières. Je n'ai jamais trop compris pourquoi : je m'y pencherai peut-être, à l'occasion, ou pas !

Ce petit jeune homme m'a expliqué aussi la difficulté pour lui de suivre le ramadan, dans un pays où la très grande majorité ne le suit pas. L'activité ici suit son cours, ramadan ou pas. Dans les pays musulmans, le rythme des jours se calque sur cette période de recueillement, de prières et de jeûne en journée. L'activité économique ralentit, les journées travaillées sont raccourcies, pour permettre à chacun de suivre les préceptes de sa religion. 

Transi par le vent vif au bout du balcon, il m'a dit aussi souffrir du froid, quand ce que nous appelons canicules ne le fait même pas transpirer.

Ou des péripéties migratoires, des hommes, comme des hirondelles...


21h


L'hirondelle est rentrée, au soleil juste couché.

Je referme la grande porte métallique. Mon petit monde est en ordre pour la nuit.



TtonytaPetra regardent cette nouvelle visiteuse.




Et se désintéressent. Elles ont mieux à faire, et la petite ailée se tient bien tranquille.




Lola s'intéresse aux génisses.

Et l'hirondelle s'intéresse à Lola.



Moi, assise sur les dernières marches de l'escalier, je regarde Lola qui regarde les génisses qui regardent l'hirondelle qui regarde Lola.

Ma boucle est bouclée.





Vendredi 8 avril 7h40




Le soleil se hisse derrière une barrière en lambeaux de nuages étirés. Les nacres du levant aspirent  toute la lumière.




Dans mon étable, la deuxième hirondelle est arrivée, mercredi après-midi.
Ces deux là papotent, hissées sur les boiseries accrochées au mur.

    -Et toi, ça a été, le voyage ? Tu as eu beaucoup de monde, sur la route ?

Elles devisent, courtoisement. Je ne sais pas si elles vont former un couple, ou si ce sont deux femelles, ou deux mâles ! Pour le moment, elles sont deux hirondelles, elles.
J'entends leurs pépiements guillerets, modulés en trilles brillantes, sur plusieurs tons.

    - Et comment ça se passe, ici ? L'an dernier, c'était infernal ! Pas moyen de nicher ! Il y avait           un bordel, je te dis pas...

    - Ah oui, tu as raison ! Je me suis même demandée si je reviendrais là. Et puis, je me suis dit           que j'allais quand-même jeter une aile, sait-on jamais. La maison était bien bonne, avant. Là,        on dirait que c'est pal mal revenu : il y a les vaches, les mouches, les bouses, le foin, ça parait         bien. Je pense retenter le coup. Et toi, tu es partante ?

    - Ouais, je me méfie un peu, quand-même. Je me laisse quelques jours, et puis, on verra.

    - T'as raison. Mais je me la sens bien, cette affaire, cette année !

Mercredi soir, j'ai attendu un moment, pour que les deux soient rentrées, avant de fermer le vantail. 
La première arrivée, avec sa tâche plus claire sur l'aile, restait bien en place, logeant pour la nuit dans la tuyauterie sanitaire, sans doute plus tiède. La seconde allait et venait, sans paraître décidée à se poser durablement. 
La première la houspillait d'ailleurs un peu, quand elle venait près d'elle. Puis, elle l'appelait en gazouillant comme on roucoule, quand elle ne la voyait plus. Elle était indécise, ne sachant pas au juste si elle la voulait près d'elle, ou pas. Elle ne se sentait sans doute pas prête à entamer une relation sérieuse. Mais en avait envie, tout de même. 
La nouvelle venue, rabrouée, puis rappelée, en eut à un moment assez de ces tergiversations. Elle fila dans le ciel, et ne revint plus.
Il faisait beau, mercredi, calme et pas trop froid. Je ne voulais pas laisser cette petite dehors. Je me suis dit qu'arrivée dans la seule après-midi, elle était timorée, vite inquiétée par un accueil si mitigé. Elle se méfiait peut-être aussi de mes mouvements, pressentis comme potentiellement dangereux. 
Elle se tranquilliserait sans doute, dans la nuit silencieuse, et rentrerait alors. Elle se coulerait contre la première, engourdie dans son meilleur sommeil, moins belliqueuse alors.
Je suis montée me coucher, en laissant la porte ouverte.

Au petit matin, je constatai que mon hirondelle première était seule. J'eus une pointe de dépit. Où avait dormi la deuxième ? J'étais comme une mère qui a surveillé le retour de son enfant adolescent, sorti tard le soir, pour la première fois. Rattrapée par le sommeil, elle se réveille en sursaut, inquiète, et s'empresse de vérifier si le petit est bien rentré. La mienne, petite, avait bel et bien découché !

Hier au soir, de retour de la jardinerie, je retrouvai bien mes deux hirondelles, toujours perchées sur les boiseries. Elles semblaient avoir mieux fait connaissance. Elles se tenaient proches, et me virent arriver sans s'envoler.
Je vins frictionner TtonytaPetra, qu'Antton avait soignées en fin d'après-midi.
Je m'apprêtais à fermer la porte sur la nuit, avec tout mon petit monde à l'intérieur : deux hirondelles, deux génisses, trois vieux chiens, et moi-même.
Je traversai l'étable. Une des hirondelles se coula de son perchoir, et se fondit dans la nuit. Mince...
Passablement fatiguée d'une dense journée à la jardinerie, je tirai la porte, et la verrouillai en un clac sec et puissant. Tant pis pour cette mijaurée, qu'elle aille là où bon lui semble ! 
Une bonne nuit de sommeil plus tard, j'eus la petite joie, en descendant les marches vers l'étable juste éclairée, de voir non pas une, mais mes deux, hirondelles, tourner leurs petites têtes rondes vers moi. Cette petite rouée avait du repérer l'entrée par l'imposte vitrée de la porcherie, ouverte jour et nuit. Parfait ! J'allais pouvoir vivre ma vie, sans m'occuper des va-et-vient incessants des hirondelles. Elles seraient autonomes dans leurs déplacements, au dehors et dedans.
Je me connais : je vais vouloir vérifier tout ça, avant de ne plus m'en inquiéter.
Là, le temps paraît tourner. Le vent tiède souffle un peu fort. Je vais encore surveiller la rentrée de mes petites ailées, ce soir, comme une imbécile, postée près de la porte ouverte. On ne se refait pas...


Lundi 13 avril 2022 9h40


TtonytaPetra ruminent encore tranquillement, couchées côte à côte. J'observe leur reflet dans mon miroir-mirador. Je descendrai les lâcher et nettoyer l'étable, quand elles se relèveront.

Le déjeuner mitonne. Une légère buée floute la cour-jardin, derrière les vitres qui n'en sont pas.
Pour le moment, le temps est magnifique. Il était annoncé de la pluie. Elle ne vient pas. 
Avril serait cette année encore sèche ? Le "Abril, aguas mil" qu'on pourrait approximativement traduire par "Avril, et de l'eau en abondance" paraît déjà d'un autre temps. C'est assez préoccupant, puisque, comme dit le dicton : "pluie d'avril remplit les greniers". Les cadences de la nature vont faire comme le calendrier cosmique : elles vont se décaler, pour s'adapter au mieux.  Déjà, sur ces trente dernières années, les semis en grandes cultures ripent d'un bon mois. Les maïs les plus tardifs se semaient alors début avril. Maintenant, c'est plutôt début mai. Les froids persistent en pointes. Les pluies de printemps arrivent plus tard. Si la chaleur écrasante n'assèche pas tout ça trop tôt, ça pourrait faire. Il va peut-être aussi falloir songer à diversifier nos cultures, à aller vers d'autres espèces, mieux adaptées à ce changement climatique. 
La nature nous a toujours commandés. Elle nous commandera encore.

J'entends d'ici les gais gazouillis de mon couple d'hirondelles. C'est bien un couple. Quelques simulacres de rapprochements amoureux l'ont déterminé. Elles commencent à construire un nid.
Nous leur en avions proposé une demi-douzaine, précautionneusement récupérés de l'ancienne étable. Elles les ont bien visités, piquetant ici un brin de foin, et plaquant là une lichette de boue.
Finalement, elles ont opté pour un recoin de bois, au plus près des génisses, vierge de toute occupation antérieure. La base est déjà posée, sombre sur le bois clair.
Mes hirondelles préfèrent repartir à neuf. Ou alors, elles se méfient d'une facilité suspecte. Ces nids anciens leur tendent les bras, déjà construits, solides et confortables. Trop beau pour être vrai ? Elles y sont bien venues renifler,  mais ont préféré recommencer ailleurs.

Les hirondelles doivent avoir comme certains d'entre nous la culture du mérite, de la récompense gagnée à la force du poignet. Elles ne croient peut-être pas à la manne tombée du ciel, comme la pluie. (joliment dixit Philippe).
Le trop facile, le trop manifestement tendu en offrande, pourrait bien cacher quelque chose : "bada hor zerbait gehio !" disait Mizel d'Atxoenea, celui de Karrarro : "il y a là quelque chose de plus", sous-entendu dissimulé derrière cette jolie tournure, et bien moins avenant...

Comme il est triste de devenir aussi méfiant ! Comme il est dommage d'avoir perdu cette capacité de confiance, à priori. Sûrement une ou autre mauvaise expérience enseigne cette défiance et la nourrit durablement. Pour autant, de rester autant sur ses gardes, n'en perd-on pas le juste discernement ? Au moins, ne s'y fatigue-t-on pas sans profit ?
Le bien, le bon, se mériteraient, alors. Ils ne pourraient être reçus en grâce, et sans efforts.

En serait-il alors de même pour le mal, le mauvais ?
Le malheur paraît pourtant frapper au hasard, sans justice ni débat. Ou non ?
Les victimes innocentes mériteraient-elles ce qu'il leur advient ? Par quelque mécanisme occulte et tortueux ? Pour avoir manqué de cette méfiance salvatrice, peut-être ? Pour avoir fait confiance, bêtement, avoir cru, trop naïvement ? En la bonté humaine, en un hasard heureux, en un destin amical ?

Pourtant, même les plus prévoyants se font surprendre par le malheur. 
Quand les plus benêts ne prennent que le risque de croire au bon sort, et de le trouver ami.
Heureux les imbéciles, est-il dit !
Le malheur quand il frappe ne prévient pas toujours. Quand il advient, il advient rarement comme on s'y serait attendu : toutes nos stratégies préventives tombent à plat. Il faut en élaborer de nouvelles, improviser une parade en urgence. 
Alors, à quoi sert de vivre inquiet ? Puisque la plupart du temps, cette inquiétude ne préserve de rien, sauf de vivre quiet ! Cela ne sert à rien, définitivement. malheureusement, cela ne se décide pas...

Pour mes hirondelles, elles pratiquent plus simplement le plaisir à construire leur futur nid, pour leur future famille. Puisqu'elles croient en l'avenir et lui font confiance...


Lundi 18 avril 2022  17h

Je m'apprête à goûter. Le ciel s'assombrit derrière les Trois-Couronnes. Un vent vif agite les lianes du jasmin étoilé sur le point de fleurir. La pluie est ardemment espérée par la terre sèche. Demain, peut-être ?

Olivier est parti tout à l'heure. Moi, je reviens juste d'une tournée d'arrachage d'orties.
Nous avons passé une fin de semaine amour et paix, dans le plus pur esprit de la Pâque chrétienne.
Je suis ici jusqu'à jeudi. Un de ces administratifs au long cours me requiert demain.
Un de ces entretiens à l'enjeu pas bien important, suffisamment tout de même pour vous le faire répéter, comme on révise un texte à jouer sur scène. L'issue attendue l'est depuis longtemps, en suspension dans mon horizon, plus ou moins haut et plus ou moins central, selon le paysage alentour.
Dans ces projections, je prépare en général un préambule, plus ou moins bien ficelé.
Partant de là, j'échafaude plusieurs hypothèses, projetant en arborescence un delta de possibilités de réponses ou de positions du camp adverse. A chaque croisement, j'étudie là encore plusieurs bifurcations éventuelles. Je me documente, je m'argumente. Cela me mène loin, et me cause une certaine fatigue intellectuelle, si je m'y laisse trop prendre. 
En même temps, j'aime assez faire turbiner les quelques neurones valides qu'il me reste, histoire de les maintenir en état de marche. C'est une manière de jeu cérébral, et j'y trouve agrément.

Quand je me le répète toute seule, ou en bonne compagnie toute acquise à ma cause, les choses vont très bien. 
Pour chaque configuration, visitée dans un large spectre, et plus profondément dans une zone où je me trouverais potentiellement en difficulté, je trouve la bonne réponse, précise et concise. Ma répartie fuse, cingle et fait mouche. Mon compétiteur s'en désarçonne, perd pied, et ne peut que se rendre à mes raisons. Je triomphe.

Je travaille plus les hypothèses où mon contradicteur m'est défavorable. Je m'y exerce, histoire de conquérir une victoire difficilement gagnée, et d'autant plus méritoire. J'en parlais il y a peu.

Je me suis rendue compte avec les années que la conséquence de cette préparation, presque guerrière, était une attitude d'entrée belliqueuse. A mon agressivité répondait immanquablement celle de mon interlocuteur. L'échange s'en trouvait haussé d'un ton, quand, initié plus paisiblement, il aurait pu se dérouler dans des eaux bien plus calmes.

J'ai rarement eu totalement gain de cause, quand ma demande n'agréait pas, au préalable, celui à qui je la faisais. J'ai quand-même assez souvent obtenu un compromis satisfaisant. J'ai toujours eu le goût de ces joutes verbales. Je dois avoir un penchant théâtreux...

Il m'est arrivé aussi, évidemment, de m'en retourner bredouille, la queue entre les pattes, complètement dépitée, et passablement vexée. Le contradicteur, que je pensais avoir maillé dans un réseau serré, échappe complètement à mon faisceau. Il me tacle, par là où je ne l'attendais pas du tout. Toutes mes stratégies se dégonflent en baudruches percées. C'est la Berezina totale.

Quand, dans mon jeune temps, ce dernier scénario était d'emblée écarté, ou alors, au mieux, relégué en dernière position, je l'intègre maintenant en tout premier plan. Mes entrées en matière sont beaucoup plus humbles, bien plus suaves. Par le fait même, mieux accueillies, même si leur objet reste potentiellement source de conflit.
Les entretiens sont plus sereins, au moins en leurs débuts. Je mets la barre de mes prétentions au ras des pâquerettes. Ainsi, je suis le plus souvent agréablement surprise du résultat de mes démarches, puisque, en première projection, je n'en attendais aucun !
Je vais ensuite crescendo, du plus mauvais au mieux, en une montée sagement graduée. Et plus digeste pour l'adversaire, ou présumé tel.
C'est bien l'inverse de ce que je faisais avant : alors, je visais d'entrée très haut, quitte à dégringoler très vite. Je sais maintenant ma capacité à rebondir amollie. Alors, l'inversion de la courbe du front d'attaque me convient mieux. 
A la réflexion, je me demande si elle ne convient pas mieux aussi à mes interlocuteurs. Par mes dernières expériences, je parierais même qu'elle améliore ma performance en débat, même si je n'en tiens pas une comptabilité assidue.

Tout ceci se vérifiera pas plus tard que demain. Et je pourrai alors expertiser sur le vif.

J'ai failli, jeudi dernier, ne plus avoir à me poser ce genre de question, ni d'autres, d'ailleurs.
J'étais à la jardinerie. La journée était brumeuse. Le soleil ne perçait que timidement, voilé par des nuages effilochés, poussés par une brise un peu fraîche.
C'était peu après quatorze heures. La moitié de l'effectif déjeunait. Quelques clients épars parcouraient les allées de la pépinière. Je m'apprêtais à rapatrier depuis la zone de réception des végétaux arrivés le matin. 
En passant le long de la jauge des agrumes, mon œil s'arrêta sur des kumquats rutilants, d'un orange vif fort séduisant. Pour ceux qui ne connaissent pas, les kumquats ressemblent à de  petites mandarines allongées en forme de poire. Ils ont la particularité d'avoir la chair acide, et la peau sucrée. Cette conformation déconcertante accompagne parfaitement le café, l'âcreté du fruit répondant à l'amertume du breuvage, et son sucre pétillant adoucissant les deux saveurs mêlées. 

Distraitement, je cueillis un fruit, tout dodu de maturité, sur un sujet très chargé.
Marchant d'un bon pas, je l'enfournais tout entier en bouche. Et il se coinça dans le fond de ma gorge, avant que j'aie pu le mâcher. Les premiers instants, je toussais, pensant le faire remonter. Il ne bougeait pas, se collant au contraire plus intimement encore dans le fond de ma trachée.
Je commençai à être très inconfortable, n'arrivant pas trouver l'air. Je m'exhortais au calme, essayant de respirer par le nez. Peine perdue ! Le kumquat bouchait la trachée, trop bas, l'air arrivait, mais ne passait pas. Je marchais, passablement affolée, puis, très vite, complètement paniquée, mains serrées autour de ma gorge, mugissant mes tentatives avortées d'inspiration. Je pensais ma dernière heure venue. Ces occurrences peuvent finalement survenir assez vite...

Au détour d'une allée, deux hommes encore jeunes m'entendirent, et se tournèrent vers moi. Si, au commencement de mes avanies, j'avais eu l'idée de trouver un coin discret où recracher mon kumquat, là, je cherchais désespérément de l'aide, toute honte bue. 
Je m'approchais, mugissant de plus en plus fort, au bord de l'apoplexie. Je les suppliais de m'aider, en un filet de voix de mourante. 
Aussitôt, l'un des deux vint à moi, posa sa main sur mon épaule, et se plaça derrière. Ce seul contact, l'assurance du geste, le calme de l'attitude, ma rassérénèrent. Je continuai de m'étouffer, mais je le faisais moins tragiquement. L'homme percuta la partie supérieure de ma cage thoracique, du plat de sa main, juste au dessus du sternum. Je toussais, mais rien ne bougea dans ma gorge. Pressant davantage mon épaule, il recommença. Et là, l'air passa vers mes poumons, enfin, salvateur. 
Je toussais encore. Je ne recrachai pas le kumquat. Il dut se décoller et bifurquer dans le bon conduit, le bougre ! Ce qu'il me restait de décence fut sauf. 

Je respirais à grandes goulées, comme le presque noyé sorti de l'eau. L'homme me prit le poignet, s'assura de mon pouls. Son compagnon venu à la rescousse me réconforta de quelques paroles aimables. 
Je retrouvais peu à peu mon calme. Pleurant et toussant encore, je remerciai mon sauveur, immensément soulagée et pleine de gratitude. Pas une seule seconde, je ne pensai à lui demander ce qu'il était venu chercher : tous mes réflexes professionnels étaient neutralisés.
Il me sourit gentiment. Je m'éloignai dans les allées désertes, pour finir de retrouver une posture présentable. Au bout de quelques minutes, tout rentra dans l'ordre, dans mon système respiratoire malmené.

Ainsi, demain faillit ne jamais advenir pour moi. Même si à aujourd'hui, il ne m'est pas encore assuré, pas plus que le succès de son entrevue...
Je me dis quand-même que, si sur mon chemin, à ce moment critique, j'ai eu la grande chance de croiser une âme secourable, et si efficace, les meilleurs espoirs me sont permis pour le reste.
Quelle était la probabilité de la présence d'un professionnel médical, à cet instant, et en ce lieu ?
Bien petite, je gagerais. Et pourtant, ce fut le cas, bienheureusement pour moi.

Alors, oui, si je m'étais méfiée de ce maudit kumquat, je ne l'aurais sûrement pas goulument avalé d'un seul trait. Mais je l'ai fait, honte à moi. D'autres m'ont tirée de ce mauvais pas. Et j'ai retrouvé confiance et espoir dans les augures prochaines.
Cette tournure d'esprit positive m'assistera, j'en suis sûre, sur les quelques jours à venir.
Et, si je me trompe, au moins aurais-je eu pendant ce temps le sentiment réconfortant de l'existence d'une nature humaine bienveillante.


Mardi 19 avril 2022 10 h


La pluie nous est venue, douce, pénétrante. Elle imbibe la terre sans brusquerie, se laisse boire sans engorger.
Je vais sortir TtonytaPetra au pré. Elles rentreront quand elles le voudront.
Les hirondelles restent à l'étable. Il en est venues d'autres, dans les parages. Une troisième s'installe ici. J'espère sa partenaire.
J'espère aussi une issue favorable à ma journée...

19 h

Objectivement, les choses ont globalement bien tourné. Mon affaire avance, et dans le bon sens. L'entrevue fut agréable, et l'interlocuteur apaisant. 
Le déconcertant, dans ce genre de situations où l'administration publique intervient, c'est la versatilité de la chose pourtant instituée, selon l'intervenant. On penserait, naïvement, les règles de nos institutions bien établies, claires, et inébranlables, figées dans une constitution touffue. Et bien, non ! Ce qui avec l'un, est impossible, devient facile avec le suivant. Là, cela va sans dire, et, ici, cela bloque, même en le disant, haut et fort. Comme c'est curieux...
En changeant de monture, nous n'avons pas perdu au change, dans l'approche, du moins. Je sais ces tournures plaisantes parfois fourbes. Je ne tiens pas la partie pour gagnée.
La prochaine étape se profile à l'horizon d'un petit mois. Patience. La conclusion se dessine, dans les limbes de plusieurs possibles, encore.
Les voyages au long cours finissent par arriver au port, un jour...
Et la traversée offre parfois d'agréables surprises, en attendant ce terme.


Vendredi 22 avril 2022  15h


J'ai regardé avant- hier soir le débat télévisé entre nos deux présidentiables : Manu-Marine.
Enfin, le début, puisque les échanges plats et policés, à peine relevés de quelques pointes tout juste épicées, m'ont parus trop fades pour mériter une veille plus tardive. Je suis une citoyenne "in-exemplaire", et j'attendais de ce débat un spectacle.
Manu le carnassier à la dentition pointue de requin,  arborait son regard bleu glacier, gelant dans tout ce froid les paillettes pourtant chaleureuses qu'il sait parfois faire briller dans les mêmes yeux.
Marine, effarée comme un lapin surpris dans le faisceau des phares qui le cueille au détour d'un virage, papillotait un début de bégaiement nerveux.
Depuis 2017, où sa sortie théâtrale fit les gorges chaudes de tous les communicants politiques, elle a appris, nous dit-on. On l'a éduquée, donc. Tempérée, atténuée.
J'avais bien aimé, moi, son allégorie des démons cachés dans les campagnes, prêts à déferler en hordes sauvages. Pas du tout, pour la portée politique de cette image d'un parti diabolisé. Non, pour le contre-pied, la scène, déroutante, très réussie, d'après moi. Les analystes et les commentateurs en jugèrent autrement. Soit.

Là, Manu à l'arrogance assagie, et Marine, bridée dans son fantasque agressif, devisaient poliment, attentifs l'un et l'autre à rester dans les limites étroites de l'échange correct.
J'ai trouvé ça ennuyeux. Sans doute, le débat politique fût-il de meilleure qualité. Je n'ai pas les compétences pour en juger, ignare de la chose publique que je suis. Dans ce genre de débats, je suis assez facilement convaincue par le dernier qui a parlé. L'éloquence me parle mieux que la justesse, puisque, ce qui est juste, en cette matière, je ne le sais pas. Au risque de paraître outrageusement cynique, je reste persuadée que la justesse, dans nos gouvernants, la vérité des faits, est tellement brouillée dans une complexité stratégique ou factuelle, (au mieux !), qu'elle en devient inextricable.

Il faut vraiment que la ficelle soit bien grosse, pour que mon libre-arbitre s'y retrouve. Nos politiques, à ce niveau, étant un tantinet aguerris à la manœuvre,  ils ne me donnent pas souvent l'occasion de l'exercer, celui-là, gentiment endormi dans mon inculture navrante.

Le meilleur était pour la fin, m'a-t-on rapporté. Je l'ai donc manqué. Les commentaires autorisés m'ont débroussaillé tout ça, là encore, en emmaillotant le bébé à leurs sauces respectives.
J'en ai retenu peu de choses.  Et compris moins encore.


Lundi 25 avril 2022  9h


Ce matin, un tableau bucolique s'offre à moi. 

Un cheval et des vaches, en fond, des moutons et leur pâtre.




En face, mes hirondelles perchées au soleil sur le fil électrique.
La troisième n'a toujours pas son quatrième.







TtonytaPetra ruminent tranquillement leurs rations matinales.
Je les lâcherai tout à l'heure, quand, leur panse dégagée, elles auront de nouveau le goût de pâturer l'herbe séchée du soleil mieux levé.






Mes journées de repos se calquent sur les rythmes paisibles de mes bêtes placides.
Je m'alentis, mes acouphènes descendent dans des graves assourdis, reposants.
Le monde s'agite et tremble, trépidant, violent.

Le mien se calme, hors de ce temps affolant. Pour le moment, et autant que je pourrai m'y soustraire.



Mercredi 27 avril 2022  16h30


La ferme résonne de la troisième tranche de travaux. Là, nous sommes en extérieur, et les choses devraient se concentrer sur une ou deux journées seulement. Juste de quoi savourer la quiétude à retrouver.
Ma troisième hirondelle a trouvé son quatrième. Il y aura deux couples, et quatre nichées. C'est suffisant pour emplir l'étable de gais pépiements, au petit matin, quand j'allume la lumière pour soigner TtonytaPetra.
Ce deuxième couple s'est résolument installé dans le nid de l'an dernier, lové dans la tuyauterie, à l'angle presque opposé du premier. Ce devaient être mes réfugiées d'alors. Pour le moment,  il n'y aura pas de crise du logement dans le coin. L'étable est encore assez grande, et les nichoirs suffisamment nombreux, pour accueillir d'autres arrivantes, si nécessaire.

Je suis tout à fait réconfortée de ce retour à la normale, dès la première année de mon installation ici. J'y vois le signe que les choses sont dans le bon ordre.

A la jardinerie aussi, les affaires tournent rond. La clientèle est moins frénétique que l'année dernière. Les journées sont denses d'un trafic saisonnier normal, mais sans plus.
Samedi et dimanche derniers, le temps maussade décourageait les clients. Je me suis attelée à réaménager la serre extérieure. Nous l'avions négligée. Elle était vide, un sac poubelle avachi traînait dans un coin, avec le balai en travers jeté dessus. C'était une désolation !

Puisque le temps était annoncé frais et pluvieux, je me suis dit que je serais tout aussi bien à l'abri de cette serre, dans la chaleur enveloppante de ses panneaux translucides.
Je n'avais pas de plan précis en tête, je me suis laissée aller à l'inspiration spontanée.
Finalement, au fil de l'avancée, je me suis orientée vers un thème qui est apparu, comme de lui-même : la permaculture.
Cette science n'est pas seulement une méthode de jardiner dans son potager. Bien plus largement, c'est un art de vivre.  L'idée est de redonner sa juste place à l'humain, dans son environnement naturel : celle d'un acteur actif, spectateur attentif à l'enseignement donné, mais toujours respectueux des équilibres et des autres éléments.

La permaculture s'articule sur trois fondements : la terre, l'homme, et le partage.
           La terre comme nourricière, à traiter avec le plus grand soin, en essayant autant que                        possible  de ne pas l'asservir, et de pérenniser sa ressource.
            - L'homme, en le remettant au centre de son écosystème naturel
            - Le partage, par la qualité des relations humaines, favorisée par les échanges des biens,                    des récoltes, toujours dans le but de ne rien gaspiller, en tirant un profit bénéfique de                     chaque chose.

La permaculture vulgarisée est plus connue pour ses seules méthodes culturales. Les associations de plantes complémentaires en massifs drus, les carrés en buttes, l'utilisation de paillages tels que bois pourris, feuilles décomposées, cartons mouillés, la recherche des méthodes de lutte alternatives contre les parasites, l'enrichissement de la biodiversité, l'apparentent vite fait à une écologie post soixante-huitarde. La philosophie du partage, le refus du mercantilisme, l'esprit amour et paix, parachèvent cette caricature.
Je m'y suis intéressée, dernièrement. Je n'ai jamais pratiqué, scrupuleusement. J'en applique pourtant les préceptes, par conviction, depuis toujours.
J'avais préparé un atelier sur ce thème, fin 2019, pour la partie en basque. Benoît s'était chargé de celle en français. J'ai retrouvé ce petit amusement, l'ai traduit, assez librement :

PERMAKULTURA
la permaculture


ZER OTE DA : JAUN BASAREN KULTURA !

Qu'est-ce que c'est ? La culture de l'homme "sauvage" ! c'est-à-dire, revenu à la nature.


 


Ez da bakarrik landareak eta baratzeko kultura egiteko manera.
Naturaleziarekin bizitzeko modu bat, jendetasun bat, filosofi gisa bat.
Naturaleziarekin bizitzeko parada. Haren ikasmenak baliatuz, errespetatuz lurra, kristaba, eta partitzia.
Ahal bezin bat ingurumena baliatu, ongi baliatu, ez deus galtzen utziz.
Bat bertziari gauzak lotu, denetasun batean sart dezaten.
Ce n'est pas seulement une manière de cultiver son potager.
C'est une manière d'intégrer la nature, un art de vivre, une manière de philosophie.
C'est l'occasion de vivre au sein de son environnement naturel. D'en comprendre les enseignements, en respectant la terre, l'homme et les valeurs de partage.
On essaie d'utiliser toutes les ressources de la nature au mieux, en évitant de les gaspiller. 
On fait le lien entre les différents éléments, pour les comprendre dans leur ensemble.


 

ISTORIOA :

1970an Australitik etorria.
Leheno, japones batek erabakia.

L'histoire : la permaculture nous est venue de l' Australie, dans les années 70.
Au départ, cette méthode a été initiée par un japonais.

Orain :
Natural aberastasunak bakantzen ari dire :
Gero eta jende gehiago, eta heien beharrak mantentzeko manerak guttituak. Orain arte kasurik gabe bizitu gare gehienek. Orain, beharrezkoa da ingurumena konduan artzia.
Españolek erraten duten bezala : quitar y no pon, se akaba el monton !

Maintenant :
Les ressources naturelles s'épuisent.
Nous sommes de plus en plus nombreux sur la planète, nos besoins s'accroissent, et la ressource diminue. Jusqu'ici, nous n'avons pas trop prêté attention à ces problèmes environnementaux. Maintenant, la prise en compte de la préservation de la nature est indispensable à notre survie.
Comme le dit le proverbe espagnol : prélever et ne pas remplacer, fait fondre la réserve. 

                                                    
 

 

NOLA EGIN :

Gauzak obekiena baliatu;
Naturalezaren indarrak eta ahalmenak begiratu, ikasi, eta praktikatu.
Ez kimikorik, ahal bezin lan mekanikorik gutxiena. 
Utzi landariak eta animaliak beren moduz bizitzen, naturalezia ongi egina dela fiatuz.
Lurra utzi bizitzen, bere moldatzeko manerian.

COMMENT FAIRE :

Tirer profit au maximum des choses. Recycler autant que possible.
Observer, apprendre, et appliquer les règles naturelles, dans leurs forces et leurs capacités.
Ne pas utiliser de produits chimiques, et intervenir le moins possible avec des engins mécaniques.
Laisser vivre les plantes et les bêtes sans interagir, en faisant confiance à la nature.
Laisser vivre la terre, à sa manière.

Gainetik ekarri ostuak, edur ustelak, beti tapatua izan dezan. Txoriak urbiltarazi, zorriak eta aharrak jan dezaten.
Inguruetan landatu arbusto fruitu ttikiak ematen ditutenak.
Utzi belar zikin eta laharrak, kabiak egin dezaten txoriak.
Triku eta bertze apoeri eskaini gordetzeko toki bereziak.
Beti tapatua utzi lurra, ez dezan gogortu.
Ala lantzeko ez du papurtu beharrik. Beti inka onian mantendua izaten da.

Ohain baten gisa ahal bezin bat lantu baratzea.

Empiler les feuilles, les bois décomposés, les cartons, de façon à ce que le terrain soit toujours recouvert.
Privilégier les habitats pour les oiseaux qui mangeront les pucerons et les vers. Pour les attirer, planter aux alentours des arbustes à baies. Laisser quelques zones sauvages, enherbées et broussailleuses, pour leur permettre de s'abriter et de nicher.
Penser aussi à protéger les hérissons et les crapauds, prédateurs naturels des insectes et autres parasites du jardin.
Garder votre terrain sous couvert végétal, pour éviter que la terre ne durcisse. Ainsi, vous n'aurez pas besoin de la travailler pour l'émietter. Elle restera meuble naturellement.
Le principe est d'imiter le fonctionnement d'une forêt.

Animaleak posille baldin bada azi.
Olloak, arraultz egitetik gaine, bazterrak garbitzen dituzte, lurra zarrapatuz. Obena, zerakurra mugitzia eremuan, bat garbitua dutenian, bertze baterat segirazteko.
Piruak ur ondo batian laketzen ahal dire. Bare eta kurkulloz aseko dire.
Ardi bat ero bertzek arbol azpiak garbi atxikiko dituzte.
Aski haundia izanezkio eremua, izan liteke beiak, ero zerriak, pentze zabalian, aitz ero gaztain azpietan.
Etxe bazterrian egunero behar diren gauzak landatu. Perresilla, xarpota eta bertze aromatikoak.
Kasu eman nun jotzen duen eguzkiak, toki beroak ero freskoak egoki autatzeko.
Uxu bazkatu behar diren abeztiak inguruan ere eman.
Toki haundia behar ditutenak ero bakan erabilki diren lekuak etxetik urrun utzi. Ohain bazter, frutal landare. 
Ongarri pilla etxetik bakandu, aize nagusiaren aldia kontuan hartuz, usain tzarrak partitzeko.

Si vous le pouvez, il est intéressant d'élever des animaux sur votre terrain.
Les poules, en plus de donner des œufs, nettoient le jardin, en le griffant. Le mieux est d'installer une clôture mobile, de façon à alterner les parcelles à désherber.
Vous pouvez installer une mare, pour y faire vivre quelques canards. Ils vous débarrasseront des limaces et des escargots.
Une ou autre brebis tondront les vergers.
Si votre terrain est suffisamment grand, une paire de vaches pacagera dans le pré, et quelques cochons glaneront sous des chênes ou des châtaigniers.
Cultivez au plus près de la maison les plantes dont vous aurez le plus souvent besoin : persil, thym ou autres aromatiques.
Tenez compte de l'exposition à l'ensoleillement, pour choisir judicieusement les emplacements.
Prévoyez les enclos des animaux domestiques au plus près, pour le suivi des soins journaliers.
Vous pourrez planter plus loin le verger, ou un bosquet.
Eloignez aussi les tas de fumier et composts, en tenant compte du sens des vents dominants, pour éloigner les mauvaises odeurs.

 
 

Ongi pentxatu, eta gauzak funtxez egin.

Betitik naturalezak egin duena, guk ere gure ingurumenian aplikatu.

Errestasuna behar da billatu. Gauzak beren baitan egiten utzi.


Asko begiratu, luzez eta kontuz, ikasi, eta ahal bezin ongi kopiatu.
Kristaba bere tokian jarri, naturalezian artean, baino ez menian artu nahizik.

Ametitu ez garela gure ingurumenian nagusi ;
Parte bat baizik, bertzen artean.

Hori dena da permakultura.
Kultura luzez mantentzeko manera.
Betitik gomeni litzekena eta orain beharrezkoa dena.

Il est important de bien réfléchir son jardin, et de faire preuve de bon sens.
Il suffit d'imiter ce que la nature fait depuis toujours. Privilégiez la facilité, laissez faire les éléments.
Observez, longtemps, avec attention, apprenez, et appliquez, aussi bien que vous le pouvez.
L'idée est de rendre sa place à l'humain dans la nature, sans qu'il veuille la dominer. Nous ne sommes pas les maîtres de notre environnement. Nous y avons seulement notre rôle à jouer.

C'est un peu tout ça, la permaculture.
C'est un projet pour assurer la pérennité de notre culture, au sens large du terme.
Ce que nous aurions du faire depuis toujours.
Ce que nous devons impérativement faire, dès maintenant.


J'étais vite emballée, à l'époque : la molécule était fraîchement installée dans mes neurones. Ce diable de Gueguel m'a encore recraché les images comme indésirables.





Il y en avait de bien jolies, dans le genre de celle-ci.

Cette année, je vais remettre ça à l'ouvrage : un petit potager mignonnet, pour m'y amuser. Une mienne nièce a décidé de l'initier, et je me suis faufilée dans son projet.
Je vais mettre en pratique ces théories de permaculture, puisqu'elle en est friande elle aussi.

Là , je vais sortir, m'éloigner des trépidations de l'ancienne partie de la porcherie à rénover.
J'espère que les hirondelles ne vont pas s'affoler de ce raffut revenu. Ca doit leur rappeler de biens mauvais souvenirs...
Pour ce soir, tout ça sera calmé. Je leur expliquerai.


19h

Tout est redevenu silencieux. Les hirondelles pépient, un peu agitées, peut-être. 
Elles s'habituent à moi, se perchent sur les dents du croc fiché dans le pilier du portail, tout près.
Leurs silhouettes fines, fluides, luisantes, noires et bleutées, glissent en vols agiles sous le plafond tendu de toiles d'araignées.
Elles s'accouplent, perchées en équilibre précaire, ailes battantes, pour le mâle.
TtonytaPetra remontent lentement du pré, la panse rebondie.
J'ai la sensation d'avoir trouvé ma juste place, ici, dans mon environnement préféré.


Vendredi 29 avril 2022 18h15

Avril finira maussade, cette année.
Mai s'annonce, fraîche encore en ses débuts.
Les plantations du potager attendront un peu. Après concertation, j'envisage de dédier une partie à ma fameuse permaculture. Nous devrions y entasser copeaux de bois, foin grossier, cartons mouillés. Là dessous, la vie microbienne fera son travail. Dans quelques semaines seulement, nous aurons une terre meuble, vivante, saine et prometteuse. Nous pourrons ainsi comparer les deux méthodes culturales, puisque, dans un premier mouvement, les plantations seront "traditionnelles", sur terrain "rotovatoré".
Tout ça, quand il fera suffisamment chaud !

Un troisième couple d'hirondelles virevolte dans l'étable. Celles-ci se tâtent encore, on dirait. Il y a un début de compétition, pour les meilleures places. Il n'en manque pas, pourtant, mais ces petites ont leurs critères.
Les aménagements autour de la ferme ont été rondement menés. Le résultat est bien plaisant. Et leurs projections plus encore.

Je vais héler TtonytaPetra. Elles ne sont pas pressées de rentrer. L'herbe pousse, dans le pré. Elles trient les meilleurs brins, laissent quelques refus en tâches sombres. 
J'y ai fait un tour, dans l'après-midi, avec ma débroussailleuse pétaradante. Une petite fuite dans le réservoir m'oblige à continuer jusqu'à tomber en panne de mélange. Mon avancée est du fait un peu aléatoire. Je n'ai pas d'horaires imposés. Je travaille comme je promène, sans autre objectif que l'agrément.
Je ne suis pas encore très experte dans le maniement de l'engin. Je m'empêtre vite dans le harnais. J'ai un peu de mal à faire démarrer la machine. Le positionnement de la tête, l'angle d'attaque de l'herbe, ne sont pas encore optimalisés. Le rendu est imparfait. La cliente n'est pas exigeante, et le plaisir à faire pour un résultat honorable suffit largement à sa satisfaction.

Je regarde les génisses en approche. Les biquettes longent la clôture. Bientôt, June et sa fratrie augmenteront l'effectif animal dans le coin.
Il y aura ainsi un peu de tout, dans la prairie : bovins, caprins équins.
Moi, je contemplerai tout ça, avec le sentiment d'une complétude presque conquise, puisque paraît-il, elle ne peut jamais l'être tout à fait.





 

mercredi 30 mars 2022

Mars 2022

 


Mercredi 2 mars 2022 9h30


La baie métallique se borde des immeubles de Fontarrabie. Derrière la prairie inclinée en premier plan, les silhouettes encore nues des chênes se tordent de leurs ramures grises. 

Je vais bientôt sortir TtonytaPetra au pré.

Hier, je suis allée avec Meriem dans le village natal de ma mère, ce Gurutze d'Oiartzun. Nous avons poussé jusqu'à l'arrière des Trois Couronnes. On les voit bien placides, d'ici, avec leurs trois mamelons bien équilibrés. De là bas, elles montrent un tout autre visage, roches fracassées en un mouvement de chute arrêtée, crêtes dures et abruptes.

Nous nous sommes arrêtées aux anciennes mines désaffectées. 

Dans le grand silence, sous le calme du ciel gris, enveloppée dans le cirque imposant de parois de roche sombre mêlé de pans de murs bâtis en pierre, j'ai ressenti une étrange émotion. Celle-là même éprouvée lors de mon unique voyage, qui me mena à Tunis, dans une arène antique. Comme alors, j'ai eu la sensation de sentir l'histoire de ces endroits. 

Imprégnée de  ce grand silence bienfaisant, j'avais pourtant en tête le raffut infernal du charroi des wagonnets de pierre extraite des profondeurs, le souffle harassé de ces hommes des cavernes aux visages noirs de poussière, aux membres rendus durs comme du fer, épuisés à la mine.

Il faudrait 400 hommes travaillant jour et nuit pendant plus de 200 ans, pour construire l'équivalent de toutes les galeries forées sous la montagne, annonce une citation gravée sur une plaque.

Tout ce vacarme, cette fatigue, cette souffrance, mentalisés, invités dans la nature si tranquille, sereine, maintenant redevenue sauvage d'une végétation accrochée à la pierre, m'ont donné une impression de survivance, de résilience.

Au retour, en passant la frontière, j'ai pensé à ma famille maternelle, qui la passait il y a 86 ans, à la manière de ces Ukrainiens d'aujourd'hui. Eux aussi, dans la terreur de la fuite, dans les explosions trop proches des armes meurtrières, sont partis. Ils ont laissé derrière eux une vie dure, oui, mais paisible. Ils ont laissé les rêves d'un avenir meilleur, construit jour après jour, dans le labeur et la peine. Et ils ont eu la force de redémarrer, de reconstruire autre chose, ailleurs.

J'imagine qu'ils ont gardé toute leur vie ce sentiment d'insécurité et de défiance, cette idée d'une entrée fracassante, fulgurante, du malheur, dans une vie, comme une menace omniprésente, à ne jamais négliger.

Nous, générations d'après-guerre, nous vivons insouciants. Nous remplissons nos vies de préoccupations insignifiantes. Nous remplissons nos vides de bruits, de mouvements. Nous n'avons plus la conscience du danger. Nos vies paisibles nous paraissent dues.

Pourtant, rien n'est dû, et tout peut se perdre, dans la seconde, dans le bouillon d'un mouvement politique, dans l'horreur d'un accident foudroyant.

Chaque jour de paix, chaque minute de bien-être, est une grâce.

Nous n'y pensons pas. C'est le mieux à faire. Il sera toujours temps, si nous la perdons, cette grâce ignorée en temps ordinaire, de souffrir, alors.


Jeudi 3 mars 2022 8h





Le levant ce matin s'irise en strates nacrées.
La pluie est annoncée pour cette après-midi.

Je profite de mes vacances pour faire de la relation publique.
Je visite quelques amies et connaissances agréables.

Je découvre depuis peu ce temps relâché, où on peut oublier l'heure.

Je suis suffisamment routinière pour ne pas perdre de vue la cadence. Mes quotidiens sont organisés avec un battement restreint.

Le seul fait de savoir possible le franchissement du cadre de ces battements, suffit à me donner un grand sentiment d'une liberté, que je n'utilise pas. 
C'est davantage la connaissance de nos limites qui nous brident, que la réalité de ces limites mêmes. Moi, du moins, je ne fais pas grand chose de différent, que j'y sois autorisée, ou non. Par contre, cette autorisation me comble, dans mes aspirations constitutionnelles à dénouer des entraves, pourtant consenties sans grand effort.

Mon article sur le Ménière avance gentiment. C'est un bon exemple de ce que je décris. 
Je ne considère pas cette tentative comme une obligation de résultat. Je n'y ai pas d'enjeu majeur, ni de calendrier. Pour autant, j'y reviens, tout comme si j'en avais un. Je me suis vaguement donnée un objectif : l'achever pour la fin de l'année. Tout à fait arbitrairement, puisque j'aurais aussi bien pu prévoir deux, trois, cinq ans, pour le finir. Ou ne pas me donner de terme. ca n'aurait pas changé grand chose à l'affaire : le monde n'attend pas après moi.
Et bien non, j'ai en fait besoin de sentir dans mon horizon un cadre. Quitte à me le donner toute seule. Le vague d'une trop grande liberté me désarçonne.

Pour la méthode, j'ai calé maintenant une manière qui concilie mes fugues et fantaisies, avec un 
semblant de structure.
J'ai d'abord élaboré un plan, dont les lignes s'articulent selon une logique raisonnable.
Là derrière, je prends les éléments du récit comme ils me viennent, sans chercher à les ordonner. Cette anarchie comble mon besoin d'errance. Je n'ai plus le sentiment de me plier à un carcan étroit. Je fais juste attention de rester plus ou moins centrée sur mon sujet. Comme ce seul but n'est pas toujours respecté, je m'apprête à faire des coupes. 
Même si mon orgueil me fait apparaître ces coupes comme presque sacrilèges, je prends sur moi. Je réserve les paragraphes rejetés pour les déverser en logorrhées hors sujet dans mon "bloc". 
Ainsi, je ne perds rien des productions de mes élucubrations. Que ces productions soient mineures ne me gêne pas. A mes yeux, elles sont susceptibles de m'intéresser, plus tard, et ce seul mérite vaut le risque d'en encombrer mes autres articles fourre-tout. 

Ensuite seulement, je décortique mon texte en plusieurs parties, selon leur appartenance à chacun des volets de mon plan de départ. Je rectifie quelques subordinations et quelques enchaînements incongrus, pour faire de l'ensemble une suite cohérente. Autant que la cohérence soit à ma portée...
Je reconstitue ainsi un puzzle dont chaque élément me surgit dans les mains au fur et à mesure.
Très rarement, trop ?, le bon chapitre est au bon endroit. Plus rarement encore, le texte d'un seul tenant d'écriture se loge dans une seule case.
C'est la démonstration flagrante d'une pensée en feux d'artifice, où n'importe quelle idée fuse, dans n'importe quelle direction. En retravaillant ce fatras, il y a quand même moyen je le crois, d'en tirer une trame fluide, aux maillons parfois disparates, mais plus ou moins bien reliés les uns aux autres.
Avec un peu de pratique, je pense même arriver à me discipliner.  En avançant, je devrais mieux coller à mon plan. Ne serait-ce que parce-que, au fur et à mesure, les cases à remplir seront moins nombreuses, et les pièces de mon puzzle plus rares.
J'écrirai alors plus efficacement, c'est sûr. Cette satisfaction palliera peut-être le début d'ennui de l'appauvrissement de mes arguments. Ou pas.
Je serais déçue, je pense, si je n'arrive pas à construire quelque chose de potable. Mais je me connais : je m'arrangerai pour terminer, quitte à bâcler, et engoncer mon projet peut-être trop audacieux pour mes capacités, dans une perspective moins ambitieuse, mais plus à ma portée.

Je me rabattrai sur plus modeste, comme je l'ai fait pour ma châtaigneraie. Mon idée de départ s'étalait sur plus d'un demi-hectare. Au final, elle s'est étrécie sur moins de trois ares.
A l'usage, mes vingt et un sujets me mobilisent bien assez. Plus, ç'aurait pu être trop.

Ou l'art de la pirouette, quand d'un triple axel qu'on rate, on finit en double, qu'on exécute à peu près. Si on y met assez de fluidité, ça ne se remarque même pas, et ça évite une chute potentiellement douloureuse...


Vendredi 4 mars 2022  18h


Hier, en bonne compagnie toujours, je découvris la passerelle d'Hendaye, sur les bords de la Bidassoa. Par une belle journée, ce doit être magnifique. Hier, malgré la pluie qui nous plaquait aux cuisses, c'était déjà très beau. 
L'intérêt de ma vie cloîtrée à la ferme jusqu'ici, c'est la multitude de toutes ces choses à visiter sur place. Résidente hendayaise depuis près de 60 ans, j'en deviens toute nouvelle touriste.

La grande Kattrin vient de partir. Elle venait pour faire la prophylaxie de mon cheptel miniature.
Cette pétulante walkyrie manque cruellement de délicatesse. 
La réalisation de ces prises de sang, sous la queue, s'avère souvent acrobatique. Une vache, une jeune vache surtout, n'aime pas qu'on la visite aussi cavalièrement. On ne lui saisit pas la queue impunément, en la tordant vers le haut, pour lui planter une aiguille bien acérée dans la veine. En règle générale, la bête se rebelle, cherchant à se dégager de ces manœuvres inamicales. La protestation peut aller d'un simple mouvement de fuite, à une bonne ruade.
Pour parer à ces inconvénients, le plus sage est de bloquer la bête à la tête. Fermement maintenue, contrainte dans ses mouvements de cou, elle s'assagit, et ne regimbe plus trop. Il faut rester prudent, un mauvais coup est vite parti.

Mon étable actuelle n'est pas plus que l'ancienne équipée de cornadis, où, d'un simple levier, relevé, on coince trente têtes d'affilée. 
J'avais en prévision un système de contention douce, avec raccourcissage de la longueur de chaine, au moyen d'un fer à béton passé dans une boucle, à l'intérieur de l'auge. Puis, pour sécuriser davantage encore l'opération, j'avais préparé une corde, très facile maintenant à nouer en licol autour des têtes suffisamment cornées de TTonytaPetra (oui, finalement, toutes les deux ont bien leurs appendices originels). Coincée contre l'épaule de la génisse, tirant à moi la corde pour lui faire tourner la tête, en la plaquant contre le mur, je présente à la vétérinaire un postérieur bovin assez peu mobile.

Kattrin ne me laissa le temps de rien. Elle arriva en avance. Je n'étais pas prête. Les génisses ne l'étaient pas non plus. Elle dévala devant moi les escaliers, faisant trembler la structure. Avant que j'aie pu distribuer la nourriture, pour distraire les petites, et mettre en œuvre mon plan, elle s'en prit à Petra, sans sommation.
Je protestai mollement. Petra protesta beaucoup plus vigoureusement, envoyant Kattrin et ses tubes valdinguer dans la fougère. La teutonne s'empourpra de colère.
J'intervins, fermement, avec bravoure, et lui demandai d'attendre que je prépare les génisses. Elle s'exécuta, maugréant je ne sais quelle imprécation germanique.
Pour ne pas énerver la vétérinaire déjà furibonde, je fis au plus vite. Comme si elles m'avaient compris, TtonytaPetra se laissèrent entraver docilement.
Kattrin piqua d'abord Petra. Une petit sentiment de vengeance devait la tenir : elle la barbouilla de sang. Pour Ttony, ma blonde continua de grapiller ses granulés, pendant l'opération, royale.

Kattrin s'en retourna, toujours pressée, m'expliquant qu'elle avait encore deux prophylaxies à faire. Bon. 
Je la raccompagnai, presque servile d'avoir risqué ses foudres. 
Je redescendis ensuite dans mon étable, pour étriller longuement TTonytaPetra. L'expérience ne les a nullement traumatisées.
Pour l'année prochaine, je me jetterai en travers du chemin de Kattrin. Si elle ne me piétine pas, l'opération se déroulera sans heurts.


Vendredi 11 mars 2022 19h

Derrière la vitre, il fait encore jour.
Bientôt, je pourrai  faire mon tour du soir, avec les chiens, même en rentrant de la jardinerie.
J'ai repris le collier hier. 
Pour apprendre que, finalement, mon histoire de lauriers géants avait mal tourné. La ruelle où notre camion-grue était censé reculer, était en fait la maison voisine... Mes clients, tout à leur enthousiasme, avait travesti la configuration de l'endroit à l'avantage de leur projet. La visite de pré-chantier scella ma déroute : l'affaire ne pouvait se conclure favorablement, mes lauriers me restaient bien sur les bras, avec ceux que, dans l'euphorie du moment, j'avais commandés en plus.
J'aurais pu passer ce dénouement piteux sous silence. Ce n'est pas tellement l'honnêteté d'une transcription fidèle à la réalité, même à mon désavantage, qui me tient. Non, c'est la possibilité, sait-on jamais, de hameçonner parmi mes quelques lecteurs, un potentiel client !
Voici pour l'épilogue.

Je suis plus ou moins les actualités, avec ce fond de guerre en Ukraine.
Je suis ça comme un feuilleton, presque, scandaleusement blasée, détachée. 

A peine les images des colonnes de réfugiés m'émeuvent-elles, particulièrement quand on y voit de très vieilles personnes, qui pensaient mourir là où elles avaient vécu, charroyées dans des bâches, chargées à l'arrière de fourgons bondés. Ces vieillards, déjà durement marqués par une longue vie, qui doivent souffrir encore, hébétés, anéantis, résignés déjà. Le désespoir total, et rien de mieux au bout.

Les jeunes mères avec leurs nourrissons dans les bras, auxquelles s'accrochent de tout jeunes enfants affolés, c'est un cran en dessous. Celles-ci, je les vois jeunes, souvent très belles dans leur désespoir. Fortes et courageuses encore, elles feront face, on les aidera, elles s'en sortiront, pour la plupart. Meurtries, toutes leurs capacités de confiance et de sérénité annihilées, elles cultiveront une pugnacité acharnée. 

Les hommes armés, galvanisés dans leur patriotisme, j'admire leur courage, mais je me demande s'ils n'en deviennent pas fous. Leur lutte et leur résistance sont incroyables, personne ne les croyait possibles. Mais à quel prix résistent-ils ? Y-a-t-il vraiment un espoir de repousser l'avancée russe, d'arrêter sa dévastation ?

Il y a bien eu il n'y a pas si longtemps ce conflit des Malouines, où la prestigieuse flotte britannique a subi une déconfiture cinglante. Les plus forts ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Si Poutine a été humilié par la dislocation de l'empire russe, qu'en serait-il d'une défaite militaire face à la minuscule Ukraine ? 
Aider la résistance ukrainienne, attiser cet espoir d'une victoire contre l'invasion, n'est-ce pas faire le lit d'une catastrophe irrémédiable ?
Comment faire maintenant pour faire redescendre le soufflé ? N'est-il pas trop tard, pour désarmer les combattants, et leur proposer un plan de paix ? N'y a-t-il pas eu trop de morts, trop de destruction, pour revenir maintenant en arrière ?

Je ne sais pas quelles seraient les conditions d'une reddition. Je ne connais pas les conditions de vie sous un régime de dictature, même déguisé en une pantomime avec un président fantoche.
Notre attitude européenne, je ne la comprends pas trop non plus. Nous exhortons les résistants à la lutte, nous les armons, et puis, nous les abandonnons à leur sort. 
J'ai bien compris le danger à mettre davantage encore le feu aux poudres, si les grandes puissances mondiales interviennent militairement sur les terres d'Ukraine. Mais est-ce que c'est bien différent, d'armer les guerriers ? Est-ce que c'est bien moral, de leur dire: tiens, prends-ça et bat-toi. Moi, je te regarde faire, ne t'en fais pas.

La mobilisation humanitaire est sans faille. Je suis éberluée par le sang-froid de ceux qui sauvent des gens, qui viennent les nourrir et les soigner, au milieu des bombes et des ruines, et s'en tiennent à ce seul rôle. Comment, plongés dans une telle horreur, peut-on ne pas hurler à la face du monde l'ignominie d'une réponse aussi frileuse ? 
Accepte-t-on ainsi, de prendre le temps long de la réflexion, pour bien positionner le curseur, entre intervention militaire, sanctions économiques, plus pénalisantes pour les pauvres gens que pour ces oligarques bien à l'abri derrière leurs montages financiers inextricables, et poursuites de négociations diplomatiques pathétiques ?

Il me semble que ceux qui fomentent les guerres en souffrent bien moins que les pauvres gens qui les subissent. Ceux-là, ils s'y sont préparés. 

Je n'y comprends rien. Je vois juste des milliers de pauvres gens envoyés à la mort. Je vois des villes pulvérisées en monceaux  de débris fumants. Je vois la destruction totale, d'où rien ne renaîtra de sitôt. Et, surtout, je ne vois pas comment, maintenant, on peut espérer arrêter ça.

Je ne suis pas totalement convaincue par la simplicité de l'histoire qu'on nous raconte, qu'on nous montre, quotidiennement. La trame en est longue, ancienne, occulte. Je reste perplexe, impuissante, et bien décidée à ne rien essayer pour sortir de cette impuissance commode.
Je suis honteusement lâche. Jamais je ne n'aurais pris les armes pour défendre mon pays, avec si peu de chance de sauver ma terre, et un prix si lourd à payer pour seulement le tenter. 
J'aurais fui, sans combattre.
C'est ce que mes grands-parents ont fait, en 1936. Et je pense qu'ils ont eu raison. Au moins parce-que je suis là pour le dire...

Les petits-enfants des Ukrainiens réfugiés d'aujourd'hui auront peut-être la même chance.
Ceux de ceux qui meurent au combat, il n'y en aura pas.

Pour ceux qui peut-être naîtront dans un pays libre, sauvé par de valeureux guerriers, ils cracheront à la face des couards dans mon genre. 
Ca se défend aussi...

L'histoire quand elle se joue ne dit pas comment elle finit. Et ceux qui la commentent prennent des risques d'être méjugés, les pauvrets. Nos analystes politiques et leurs décideurs restent frileux, académiquement corrects, sur la face claire de la ligne de démarcation.
Pour ceux qui la font, cette guerre meurtrière, ils prennent le risque d'y rester.
Pour ceux qui la décident, la folie les emporte.
 
Je regarde tout ça de loin. A l'abri, pour le moment. Blasée presque, déjà, de cette violence quotidienne qui tourne en boucle sur les écrans. Entre deux reportages légers, fleuris du monde d'avant, du nôtre, encore.


Vendredi 18 mars 2022 16h


Le ciel gris est encore ocré des entrées de sable austral. Nous aurons le pollen, nous avons le sable.

Ma préoccupation du moment, bien loin des mugissements d'un monde agité, est pour le retour des hirondelles. Dans les deux semaines à venir, elles devraient se montrer.
La nouvelle configuration de la ferme est maintenant établie. Ce printemps, elles n'auront pas à tergiverser. Il y a une étable, et elle est ici dessous.
Je suppose que les deux couples nichés ici l'an passé reviendront là. Mon espoir est qu'il en viennent d'autres. Leur logis est prêt. 
J'ai initié ce matin TtonytaPetra à la grande porte ouverte, même quand elles restent à l'attache. Il est bon pour elles de rester au sec, à manger du foin, le matin, avant d'aller à l'herbe. Le jour levé les y inciterait.

Mes hirondelles, elles, veulent être libres d'entrer et de sortir, dès potron-minet. Comme mes levers à moi sont maintenant plus tardifs, je leur ai réservé une issue de secours, par la porcherie-remise. Mais, pour leurs premiers jours, elles doivent se sentir quartier libre, largement. A moins de très mauvais temps, l'étable restera bientôt ouverte jour et nuit.

Ces hirondelles légères me feraient facilement perdre la tête.
Le cas est prévu. D'autres sont prêts à pallier...


Mercredi 23 mars 2022

J'écris dans cette pièce avec vue sur l'étable, avec mon miroir-mirador, et la cour-jardin, juste devant. C'est très agréable.

Nous arrivons à cette date prise en visée l'année dernière, avec mes frères, au moment où les flux migratoires débutaient dans la ferme.
Nous nous sentions un tantinet ballotés, et avions besoin de nous projeter dans un avenir plus posé.

 Début avril 2021, j'écrivais :

"Nous avons pris date avec Antton et Beñat pour le 24 mars 2022. 

A ce jour là, si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence, nous prêtent vie, toutes les perturbations inhérentes à notre nouvelle organisation seront aplanies.

Nous devrions avoir retrouvé stabilité et harmonie. Celles-ci ou d'autres hirondelles nicheront dans la nouvelle étable. De nouvelles génisses, ou alors, deux vieilles vaches éthiques, paîtront, paisibles, dans le soir calme. 

Je les hélerai depuis la rampe : "Anttony ! Petra ! Zatozte onea !". Elles s'avanceront... ou j'irai les chercher, pestant contre leur indiscipline.

Lola restera sur le ciment, dans une tâche du soleil chaud. Txief et Bullou s'avanceront dans l'herbe, furetant pour dénicher les mulots.

Mes châtaignes auront moins de mal à feuiller. Leurs racines seront plus profondes.

Remontée du champ, je refermerai la grande porte métallique, panserai mes bêtes.

Je monterai ensuite à l'étage, pour faire le tour de mes bacs à fleurs autour de la cour tiédie au grand soleil de tout le jour.

Je saluerai pour la nuit mes familiers et m'apprêterai à appeler Olivier. Si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence,  nous prêtent vie, à tous.

Je rentrerai, m'installerai à cette même grande table ronde. Et je raconterai ma journée d'alors.

Si je me souviens de celle d'aujourd'hui. Ou alors, si je puise ce jour là dans la mémoire de ce "bloc", et y retrouve par hasard cet instant de maintenant.

Notre mémoire humaine est faillible et indulgente. Elle s'arrange du temps passé et redessine l'histoire pour nous la rendre plus jolie. Mon "bloc" remet les pendules à l'heure.

C'est pourtant dans cette brume entre l'oubli et le pardon qu'est notre salut.

Oubli de nos manquements et pardon pour nos fautes.

Je me plais à cette romance en une fiction avenante.

Je me plais à ces retours où ma bienveillance m'exempte.

Si cet avenir là m'est laissé, je tâcherai d'y graver la course légère d'un temps aussi filant que le vol de mes hirondelles égarées.

Et, s'il ne l'est pas, au moins aurais-je eu la douce illusion de l'avoir à portée."


Comme je suis romanesque ! Je ne me dédie pas. Si je ne peux pas déverser ici mes coulées sirupeuses, où le ferai-je ?

Je retrouve à la lecture exactement mon état d'esprit d'alors. J'étais un peu bousculée, pas trop sereine, à l'idée de ce petit bouleversement dans ma vie. 

Mon père allait mourir, l'année précédente, en 2020. Je repensais en avril 2021 beaucoup à cette période, et relisais souvent mes mots d'alors. Je soufflais d'être libérée de cette veille épuisante. Je me sentais reconnaissante au sort ami qui m'avait prêté main forte, incroyablement, avec ce Covid qui me laissait à la ferme, pour pouvoir tenir mes serments passés dans les meilleures conditions.

Pour l'année à venir, je me souhaitais de conquérir enfin cette congruence recherchée depuis les tout débuts de ce "bloc". Depuis toujours, en réalité.

Installée dans une situation bien établie, retombée sur mes pieds plus ou moins comme je l'avais toujours envisagé, je serais enfin quiète, enfin en paix, avec le monde et moi-même. Ce serait la plénitude.

Aujourd'hui, mes prévisions d'alors se sont parfaitement réalisées. Tous mes vœux sont exhaussés. Je devrais être béate, chaque jour et à tout instant. D'après ce que j'en pensais à une époque où cette béatitude me faisait signe de loin, pour plus tard, en des augures enfin quiètes. 

Dans ce passé lointain, puis, plus proche, seules les circonstances de la vie, les atermoiements, les obstacles inévitables à surmonter, faisaient écran, et m'empêchaient d'atteindre enfin mon Graal. Tout ça s'écarterait, je, l'écarterais, et j'y serais. C'était ma perspective d'un avenir chantant.

En effet, j'ai réussi à surmonter les embûches. Je suis là où je voulais être, et comme je le voulais. Je me sens globalement bien, parfois, même, en pointes fugaces, trop fugaces à mon goût, très bien.

Pour autant, je n'ai pas atteint la plénitude, comme je me la représentais. J'imaginais un état constant de contentement. De bonheur me paraît emphatique. J'imaginais un horizon clair sous un ciel léger.

Et puis non, toujours pas !

Ma pote bipole veille au grain. Ca n'est pas pour rien que Gérard Garrouste a intitulé son livre "l'intranquille". Pour les gens comme moi, la recherche de la tranquillité est un leurre. Nous y avons droit, sporadiquement, mais elle ne nous est pas compagne de route.

Une faille en frisson, tapie au creux du plexus, ouvre au petit matin en moi une béance, un vide, implacable, qui m'aspirerait vite. J'ouvre les yeux, la lumière filtre jusqu'à moi, les chiens, percevant mon mouvement, touchent mes mains de leurs museaux tièdes. La faille se referme.

Cette faille en frisson ressemble à celle qui froisse les chairs, flétrit le galbe, creuse sur la peau les ornières profondes. Celle-ci au moins s'annonce, et se voit venir, jour après jour, même si elle surprend encore, sournoise, désagréable, au détour d'un miroir intransigeant ou d'un regard qui glisse sans s'attarder.

Celle-ci me déplaît, évidemment. Elle ne m'inquiète pas.

L'autre m'empêche de goûter pleinement le plaisir simple d'un quotidien pourtant si attendu.

Je navigue entre excitations passagères, petites envolées follettes vite fatiguées, un fond de tension jamais tout à fait assagi, et une mélancolie dolente. Je ne me rappelle plus trop de mes exaltations passées. Le mieux à faire, c'est d'ailleurs de les oublier, pour ne plus les regretter. J'ai du mal à imaginer mes désespoirs d'il y a quelques années. Là aussi, le mieux est de les laisser dans leurs gouffres profonds. 

Ainsi va ma vie ordinaire.

La plénitude ne se conquiert jamais, ai-je entendu il y a peu dans une de ces émissions de radio philosophiques. Le propre de l'humain serait sa recherche, justement. Toujours, l'homme désirerait quelque chose qu'il n'a pas, ou regretterait ce qu'il n'a plus : la puissance, l'amour, la gloire, la jeunesse perdue, les promesses manquées.

Même les plus grands sages, les ascètes libérés de toute contingence matérielle, les purs esprits, aspireraient à s'améliorer, tendraient à devenir meilleurs encore, plus libres, plus détachés et sereins. Parce-qu'ils ne se sentiraient pas l'être tout à fait.

Le jour où l'homme réussirait sa réunification complète, le jour où il atteindrait la complétude, ne viendrait jamais. Vivant, il cheminerait, en mouvement vers un but toujours hors de sa portée. Seule, la mort marquerait la fin de sa course, en son arrivée. En figeant la recherche dans une immobilité implacable.

Je trouvais cette vision bien décourageante, moi qui pensais au contraire ma recherche sur le point d'aboutir ! Pour autant, j'ai grande foi en ces gens qui ont beaucoup étudié la nature humaine. Et ces mots ont résonné en moi en un écho de défaite annoncée.

J'expérimente maintenant cette théorie.

Mes moments de vif contentement me portent encore haut. Mais ils ne durent pas. Pas assez, évidemment. Une morosité diffuse vient trop souvent atténuer ces pointes si plaisantes. Entre les deux, une indifférence terne louvoie, bonne fille, pas très pétillante, mais, ma foi, assez reposante.

Cette neutralité d'un tempérament jusque là bouillonnant m'est étrangère, et fade. La molécule fait sûrement son travail. Elle me ramène dans des contrées moins accidentées. Si elle m'interdit ces envolées grisantes, regrettées, elle atténue aussi la profondeur des gouffres noirs où je me suis parfois enterrée vivante. 

L'âge aussi sans doute fatigue mes ardeurs, et les lisse dans un créneau plus étroit. Pour qui a vécu si intensément, les jours ordinaires semblent gris.

Quand j'en discute avec mes amis, ils paraissent perplexes, et ne me comprennent pas. Ils n'ont jamais connu mieux. Pour la plupart, et heureusement, pas pire non plus. Leur satisfaction loge parfaitement dans cet entre-deux confortable, à défaut d'être palpitant.

Je me souviens encore trop bien de ces moments perdus. J'en regrette les couleurs vives, presque aveuglantes. Pour contrebalancer ces regrets, je me souviens aussi  des ces affres horribles, injustifiables et inexplicables.

Ma recherche raisonnable sera donc celle d'une gratitude sincère pour avoir trouvé un équilibre. Je vais tâcher d'oublier la griserie des acrobaties périlleuses, renoncer à atteindre jamais une paix constante et durable, et m'en tenir au plancher de mes vaches. Dans ma tournure de femme vieillissante, c'est plus prudent.

C'est là d'ailleurs, dans le souffle chaud de mes bêtes paisibles, dans les odeurs puissantes de l'étable empoussiérée, que le sentiment le plus proche de la sérénité me visite. 

Là, et aussi dans les sous-bois silencieux, au bord des rivières calmes ou des lacs tranquilles. 

Assise sur une souche ou sur une pierre plate encore chaude de soleil, les chiens autour de moi.

Ici, dans ma cour-jardin, à ma table ronde, dans le soir tiède du jour finissant.

Dans la lecture d'un livre captivant.

Dans ces moments d'écriture où je laisse aller mes vagabondages.

Au soir d'une bonne journée de travail, à la jardinerie, quand le soleil bas se couche sous la galerie. Ou, à l'hiver, quand le halo du projecteur me veille, travaillant seule à mes plantes.

Dans tant d'autres circonstances encore, qu'il me paraît finalement bien indécent de bêler après mieux.

 Mes acouphènes s'estompent dans ces moments au point que je croie possible de ne plus les entendre, un jour. Je suis au plus près de la plénitude.

Si j'y pense alors, je reprendrai dans un an ce texte, en un rendez-vous sur le futur, en pariant sur la chance de m'en trouver aussi bien que de mon présent.

Le monde bousculé me hurle au visage l'indignité d'une inconséquence stupide.

Dans un an peut-être, aura-t-il retrouvé un peu de paix. 

Je n'y crois pas. Il y a toujours eu des guerres. Celle-ci est seulement plus près de nous. Le bruit des bombes nous inquiète. Les performances de la technologie de guerre nous visent en potentielles victimes directes.

C'est sans doute la nature profonde des hommes de n'être jamais en paix. La philosophe de la radio disait vrai.

Je ne suis pas seule dans mes tourments. Je suis seulement étrécie dans leur étroitesse.

Pendant deux ans, nous avons eu le Covid. Maintenant, nous avons la guerre. Notre civilisation serait-elle sur le déclin ? La conquête de la technologie nous asservit. Nous maîtrisons mal ce qui était prévu pour nous servir. Les recherches bactériologiques s'échappent des laboratoires. La technologie poussée dépasse le plus grand nombre, et le rend dépendant de spécialistes pointus, mais rares.

J'ai l'impression que notre pouvoir d'adaptation s'essouffle. Que nous ne reprendrons pas la main. Que notre destin court plus vite que nous, et vers sa perte.

C'est sans doute un effet de l'âge. Toujours, j'ai entendu les mâtures se désoler d'une jeunesse d'après eux incapable. Et, toujours, j'ai entendu les jeunes croire en leur avenir. Même si j'ai l'impression de les entendre moins enthousiastes, maintenant...

Décidemment, mes pensées tournent grises...

Je vais immédiatement fermer ce portable, et m'en aller vers mes châtaigniers. Je vais desserrer les liens des protections. Ils commencent à feuiller, et le tube trop étroit les contraint.

Un peu d'air leur fera du bien, comme à moi !


Lundi 28 mars 2022  10h45


J'ai terminé mes logistiques matinales, et il n'est pas encore l'heure de préparer le déjeuner. J'ai bien moins de choses qu'avant à faire, et j'y mets bien plus de temps. Comme c'est étrange !

Il ne faut pourtant pas chercher bien loin les causes de cette perte de performance : un lever bien plus tardif, une cadence ralentie, une pause de milieu de matinée alanguie. Puisque ce que j'ai à faire est fait, je m'exonère facilement.

Installée dans ma pièce-sas, je profite comme jamais de la floraison du poirier devant ma cour. Avant, cet endroit n'était que de passage. Maintenant, j'y vis, dès que la température y est agréable. Ce petit plant frêle que j'avais protégé est devenu un arbre gracieux, à la corolle bien équilibrée, d'une bonne demi-douzaine de mètres de haut. Ses fruits sont succulents et ses fleurs éclatantes. Je n'ai pas remarqué l'automne dernier le flamboiement de ses feuilles prêtes à se détacher. J'ai mieux vu celle du poirier d'ornement, dans le champ, en bas. Peut-être celui-ci a-t-il éclipsé celui-là. Je serai plus attentive cette année.

Mes hirondelles ne sont toujours pas là. Le retour du mauvais temps est prévu pour la fin de semaine. Elles sont sûrement sages, et attendent pour plus tard. Je surveille, j'espère.

Allez, il est temps de penser aux panses à remplir. Ma cuisine est comme moi : pas très fine, mais sans fioritures aucune. Les fioritures, je les réserve à mes Nouvelles...


Mercredi 30 mars 2022  11h15


Encore mon rendez-vous de fin de matinée.

Le temps change. Le froid revient. La pluie avec. Elle sera bienvenue. Comme le dit le dicton : pluie d'avril remplit les greniers.

L'année dernière, Avril fût sec. Mes châtaigniers tardifs en souffrirent, au point d'en périr, finalement. Là, si une ou autre bonnes averses nous tombent du ciel, ils s'en abreuveront utilement, au moment du démarrage en feuilles. Pour le moment, tout le monde veut vivre. Châtaigniers, noyers et aulnes se lancent, hardiment.

TtonytaPetra semblent indifférentes. Elles broutent au pied, maintiennent la prairie rase. Je n'ai pas à m'en occuper. Mon intervention desserrage des liens de la semaine dernière donne à mes plants l'air dont ils ont besoin. Je me contente de surveiller, avec assiduité.

TtonytaPetra ont aussi renoncé à tenter l'évasion vers de plus grands espaces. Elles ont admis les limites, et se tiennent sagement dans le carré imparti. Là encore, je suis relevée de garde.

Le retour du mauvais temps va calmer l'activité, à la jardinerie. Les derniers jours, un pic a passablement énervé toute l'équipe. La frénésie de la saison a soufflé, aiguisant les impatiences et les ardeurs.

J'essaie de ne pas me laisser entraîner dans cette sphère mouvementée. Les agitations, les changements brusques de rythme, me sont médicalement contre-indiqués. Trop vivement secouée, mes bulles s'affolent et ma boule s'embrouille. Je perds totalement en efficacité.

Quand, maintenant une cadence plus constante, je reste passablement opérationnelle... quoi qu'en disent certaines méchantes langues !

Là comme ailleurs, j'ai gentiment lâché du lest. Je ne compte sûrement pas faire des miracles en fin de carrière. De plus jeunes sont sur la rampe de décollage. C'est à leur tour de prouver leur performance professionnelle. La mienne est derrière moi...