mercredi 30 mars 2022

Mars 2022

 


Mercredi 2 mars 2022 9h30


La baie métallique se borde des immeubles de Fontarrabie. Derrière la prairie inclinée en premier plan, les silhouettes encore nues des chênes se tordent de leurs ramures grises. 

Je vais bientôt sortir TtonytaPetra au pré.

Hier, je suis allée avec Meriem dans le village natal de ma mère, ce Gurutze d'Oiartzun. Nous avons poussé jusqu'à l'arrière des Trois Couronnes. On les voit bien placides, d'ici, avec leurs trois mamelons bien équilibrés. De là bas, elles montrent un tout autre visage, roches fracassées en un mouvement de chute arrêtée, crêtes dures et abruptes.

Nous nous sommes arrêtées aux anciennes mines désaffectées. 

Dans le grand silence, sous le calme du ciel gris, enveloppée dans le cirque imposant de parois de roche sombre mêlé de pans de murs bâtis en pierre, j'ai ressenti une étrange émotion. Celle-là même éprouvée lors de mon unique voyage, qui me mena à Tunis, dans une arène antique. Comme alors, j'ai eu la sensation de sentir l'histoire de ces endroits. 

Imprégnée de  ce grand silence bienfaisant, j'avais pourtant en tête le raffut infernal du charroi des wagonnets de pierre extraite des profondeurs, le souffle harassé de ces hommes des cavernes aux visages noirs de poussière, aux membres rendus durs comme du fer, épuisés à la mine.

Il faudrait 400 hommes travaillant jour et nuit pendant plus de 200 ans, pour construire l'équivalent de toutes les galeries forées sous la montagne, annonce une citation gravée sur une plaque.

Tout ce vacarme, cette fatigue, cette souffrance, mentalisés, invités dans la nature si tranquille, sereine, maintenant redevenue sauvage d'une végétation accrochée à la pierre, m'ont donné une impression de survivance, de résilience.

Au retour, en passant la frontière, j'ai pensé à ma famille maternelle, qui la passait il y a 86 ans, à la manière de ces Ukrainiens d'aujourd'hui. Eux aussi, dans la terreur de la fuite, dans les explosions trop proches des armes meurtrières, sont partis. Ils ont laissé derrière eux une vie dure, oui, mais paisible. Ils ont laissé les rêves d'un avenir meilleur, construit jour après jour, dans le labeur et la peine. Et ils ont eu la force de redémarrer, de reconstruire autre chose, ailleurs.

J'imagine qu'ils ont gardé toute leur vie ce sentiment d'insécurité et de défiance, cette idée d'une entrée fracassante, fulgurante, du malheur, dans une vie, comme une menace omniprésente, à ne jamais négliger.

Nous, générations d'après-guerre, nous vivons insouciants. Nous remplissons nos vies de préoccupations insignifiantes. Nous remplissons nos vides de bruits, de mouvements. Nous n'avons plus la conscience du danger. Nos vies paisibles nous paraissent dues.

Pourtant, rien n'est dû, et tout peut se perdre, dans la seconde, dans le bouillon d'un mouvement politique, dans l'horreur d'un accident foudroyant.

Chaque jour de paix, chaque minute de bien-être, est une grâce.

Nous n'y pensons pas. C'est le mieux à faire. Il sera toujours temps, si nous la perdons, cette grâce ignorée en temps ordinaire, de souffrir, alors.


Jeudi 3 mars 2022 8h





Le levant ce matin s'irise en strates nacrées.
La pluie est annoncée pour cette après-midi.

Je profite de mes vacances pour faire de la relation publique.
Je visite quelques amies et connaissances agréables.

Je découvre depuis peu ce temps relâché, où on peut oublier l'heure.

Je suis suffisamment routinière pour ne pas perdre de vue la cadence. Mes quotidiens sont organisés avec un battement restreint.

Le seul fait de savoir possible le franchissement du cadre de ces battements, suffit à me donner un grand sentiment d'une liberté, que je n'utilise pas. 
C'est davantage la connaissance de nos limites qui nous brident, que la réalité de ces limites mêmes. Moi, du moins, je ne fais pas grand chose de différent, que j'y sois autorisée, ou non. Par contre, cette autorisation me comble, dans mes aspirations constitutionnelles à dénouer des entraves, pourtant consenties sans grand effort.

Mon article sur le Ménière avance gentiment. C'est un bon exemple de ce que je décris. 
Je ne considère pas cette tentative comme une obligation de résultat. Je n'y ai pas d'enjeu majeur, ni de calendrier. Pour autant, j'y reviens, tout comme si j'en avais un. Je me suis vaguement donnée un objectif : l'achever pour la fin de l'année. Tout à fait arbitrairement, puisque j'aurais aussi bien pu prévoir deux, trois, cinq ans, pour le finir. Ou ne pas me donner de terme. ca n'aurait pas changé grand chose à l'affaire : le monde n'attend pas après moi.
Et bien non, j'ai en fait besoin de sentir dans mon horizon un cadre. Quitte à me le donner toute seule. Le vague d'une trop grande liberté me désarçonne.

Pour la méthode, j'ai calé maintenant une manière qui concilie mes fugues et fantaisies, avec un 
semblant de structure.
J'ai d'abord élaboré un plan, dont les lignes s'articulent selon une logique raisonnable.
Là derrière, je prends les éléments du récit comme ils me viennent, sans chercher à les ordonner. Cette anarchie comble mon besoin d'errance. Je n'ai plus le sentiment de me plier à un carcan étroit. Je fais juste attention de rester plus ou moins centrée sur mon sujet. Comme ce seul but n'est pas toujours respecté, je m'apprête à faire des coupes. 
Même si mon orgueil me fait apparaître ces coupes comme presque sacrilèges, je prends sur moi. Je réserve les paragraphes rejetés pour les déverser en logorrhées hors sujet dans mon "bloc". 
Ainsi, je ne perds rien des productions de mes élucubrations. Que ces productions soient mineures ne me gêne pas. A mes yeux, elles sont susceptibles de m'intéresser, plus tard, et ce seul mérite vaut le risque d'en encombrer mes autres articles fourre-tout. 

Ensuite seulement, je décortique mon texte en plusieurs parties, selon leur appartenance à chacun des volets de mon plan de départ. Je rectifie quelques subordinations et quelques enchaînements incongrus, pour faire de l'ensemble une suite cohérente. Autant que la cohérence soit à ma portée...
Je reconstitue ainsi un puzzle dont chaque élément me surgit dans les mains au fur et à mesure.
Très rarement, trop ?, le bon chapitre est au bon endroit. Plus rarement encore, le texte d'un seul tenant d'écriture se loge dans une seule case.
C'est la démonstration flagrante d'une pensée en feux d'artifice, où n'importe quelle idée fuse, dans n'importe quelle direction. En retravaillant ce fatras, il y a quand même moyen je le crois, d'en tirer une trame fluide, aux maillons parfois disparates, mais plus ou moins bien reliés les uns aux autres.
Avec un peu de pratique, je pense même arriver à me discipliner.  En avançant, je devrais mieux coller à mon plan. Ne serait-ce que parce-que, au fur et à mesure, les cases à remplir seront moins nombreuses, et les pièces de mon puzzle plus rares.
J'écrirai alors plus efficacement, c'est sûr. Cette satisfaction palliera peut-être le début d'ennui de l'appauvrissement de mes arguments. Ou pas.
Je serais déçue, je pense, si je n'arrive pas à construire quelque chose de potable. Mais je me connais : je m'arrangerai pour terminer, quitte à bâcler, et engoncer mon projet peut-être trop audacieux pour mes capacités, dans une perspective moins ambitieuse, mais plus à ma portée.

Je me rabattrai sur plus modeste, comme je l'ai fait pour ma châtaigneraie. Mon idée de départ s'étalait sur plus d'un demi-hectare. Au final, elle s'est étrécie sur moins de trois ares.
A l'usage, mes vingt et un sujets me mobilisent bien assez. Plus, ç'aurait pu être trop.

Ou l'art de la pirouette, quand d'un triple axel qu'on rate, on finit en double, qu'on exécute à peu près. Si on y met assez de fluidité, ça ne se remarque même pas, et ça évite une chute potentiellement douloureuse...


Vendredi 4 mars 2022  18h


Hier, en bonne compagnie toujours, je découvris la passerelle d'Hendaye, sur les bords de la Bidassoa. Par une belle journée, ce doit être magnifique. Hier, malgré la pluie qui nous plaquait aux cuisses, c'était déjà très beau. 
L'intérêt de ma vie cloîtrée à la ferme jusqu'ici, c'est la multitude de toutes ces choses à visiter sur place. Résidente hendayaise depuis près de 60 ans, j'en deviens toute nouvelle touriste.

La grande Kattrin vient de partir. Elle venait pour faire la prophylaxie de mon cheptel miniature.
Cette pétulante walkyrie manque cruellement de délicatesse. 
La réalisation de ces prises de sang, sous la queue, s'avère souvent acrobatique. Une vache, une jeune vache surtout, n'aime pas qu'on la visite aussi cavalièrement. On ne lui saisit pas la queue impunément, en la tordant vers le haut, pour lui planter une aiguille bien acérée dans la veine. En règle générale, la bête se rebelle, cherchant à se dégager de ces manœuvres inamicales. La protestation peut aller d'un simple mouvement de fuite, à une bonne ruade.
Pour parer à ces inconvénients, le plus sage est de bloquer la bête à la tête. Fermement maintenue, contrainte dans ses mouvements de cou, elle s'assagit, et ne regimbe plus trop. Il faut rester prudent, un mauvais coup est vite parti.

Mon étable actuelle n'est pas plus que l'ancienne équipée de cornadis, où, d'un simple levier, relevé, on coince trente têtes d'affilée. 
J'avais en prévision un système de contention douce, avec raccourcissage de la longueur de chaine, au moyen d'un fer à béton passé dans une boucle, à l'intérieur de l'auge. Puis, pour sécuriser davantage encore l'opération, j'avais préparé une corde, très facile maintenant à nouer en licol autour des têtes suffisamment cornées de TTonytaPetra (oui, finalement, toutes les deux ont bien leurs appendices originels). Coincée contre l'épaule de la génisse, tirant à moi la corde pour lui faire tourner la tête, en la plaquant contre le mur, je présente à la vétérinaire un postérieur bovin assez peu mobile.

Kattrin ne me laissa le temps de rien. Elle arriva en avance. Je n'étais pas prête. Les génisses ne l'étaient pas non plus. Elle dévala devant moi les escaliers, faisant trembler la structure. Avant que j'aie pu distribuer la nourriture, pour distraire les petites, et mettre en œuvre mon plan, elle s'en prit à Petra, sans sommation.
Je protestai mollement. Petra protesta beaucoup plus vigoureusement, envoyant Kattrin et ses tubes valdinguer dans la fougère. La teutonne s'empourpra de colère.
J'intervins, fermement, avec bravoure, et lui demandai d'attendre que je prépare les génisses. Elle s'exécuta, maugréant je ne sais quelle imprécation germanique.
Pour ne pas énerver la vétérinaire déjà furibonde, je fis au plus vite. Comme si elles m'avaient compris, TtonytaPetra se laissèrent entraver docilement.
Kattrin piqua d'abord Petra. Une petit sentiment de vengeance devait la tenir : elle la barbouilla de sang. Pour Ttony, ma blonde continua de grapiller ses granulés, pendant l'opération, royale.

Kattrin s'en retourna, toujours pressée, m'expliquant qu'elle avait encore deux prophylaxies à faire. Bon. 
Je la raccompagnai, presque servile d'avoir risqué ses foudres. 
Je redescendis ensuite dans mon étable, pour étriller longuement TTonytaPetra. L'expérience ne les a nullement traumatisées.
Pour l'année prochaine, je me jetterai en travers du chemin de Kattrin. Si elle ne me piétine pas, l'opération se déroulera sans heurts.


Vendredi 11 mars 2022 19h

Derrière la vitre, il fait encore jour.
Bientôt, je pourrai  faire mon tour du soir, avec les chiens, même en rentrant de la jardinerie.
J'ai repris le collier hier. 
Pour apprendre que, finalement, mon histoire de lauriers géants avait mal tourné. La ruelle où notre camion-grue était censé reculer, était en fait la maison voisine... Mes clients, tout à leur enthousiasme, avait travesti la configuration de l'endroit à l'avantage de leur projet. La visite de pré-chantier scella ma déroute : l'affaire ne pouvait se conclure favorablement, mes lauriers me restaient bien sur les bras, avec ceux que, dans l'euphorie du moment, j'avais commandés en plus.
J'aurais pu passer ce dénouement piteux sous silence. Ce n'est pas tellement l'honnêteté d'une transcription fidèle à la réalité, même à mon désavantage, qui me tient. Non, c'est la possibilité, sait-on jamais, de hameçonner parmi mes quelques lecteurs, un potentiel client !
Voici pour l'épilogue.

Je suis plus ou moins les actualités, avec ce fond de guerre en Ukraine.
Je suis ça comme un feuilleton, presque, scandaleusement blasée, détachée. 

A peine les images des colonnes de réfugiés m'émeuvent-elles, particulièrement quand on y voit de très vieilles personnes, qui pensaient mourir là où elles avaient vécu, charroyées dans des bâches, chargées à l'arrière de fourgons bondés. Ces vieillards, déjà durement marqués par une longue vie, qui doivent souffrir encore, hébétés, anéantis, résignés déjà. Le désespoir total, et rien de mieux au bout.

Les jeunes mères avec leurs nourrissons dans les bras, auxquelles s'accrochent de tout jeunes enfants affolés, c'est un cran en dessous. Celles-ci, je les vois jeunes, souvent très belles dans leur désespoir. Fortes et courageuses encore, elles feront face, on les aidera, elles s'en sortiront, pour la plupart. Meurtries, toutes leurs capacités de confiance et de sérénité annihilées, elles cultiveront une pugnacité acharnée. 

Les hommes armés, galvanisés dans leur patriotisme, j'admire leur courage, mais je me demande s'ils n'en deviennent pas fous. Leur lutte et leur résistance sont incroyables, personne ne les croyait possibles. Mais à quel prix résistent-ils ? Y-a-t-il vraiment un espoir de repousser l'avancée russe, d'arrêter sa dévastation ?

Il y a bien eu il n'y a pas si longtemps ce conflit des Malouines, où la prestigieuse flotte britannique a subi une déconfiture cinglante. Les plus forts ne sont pas toujours ceux que l'on croit.

Si Poutine a été humilié par la dislocation de l'empire russe, qu'en serait-il d'une défaite militaire face à la minuscule Ukraine ? 
Aider la résistance ukrainienne, attiser cet espoir d'une victoire contre l'invasion, n'est-ce pas faire le lit d'une catastrophe irrémédiable ?
Comment faire maintenant pour faire redescendre le soufflé ? N'est-il pas trop tard, pour désarmer les combattants, et leur proposer un plan de paix ? N'y a-t-il pas eu trop de morts, trop de destruction, pour revenir maintenant en arrière ?

Je ne sais pas quelles seraient les conditions d'une reddition. Je ne connais pas les conditions de vie sous un régime de dictature, même déguisé en une pantomime avec un président fantoche.
Notre attitude européenne, je ne la comprends pas trop non plus. Nous exhortons les résistants à la lutte, nous les armons, et puis, nous les abandonnons à leur sort. 
J'ai bien compris le danger à mettre davantage encore le feu aux poudres, si les grandes puissances mondiales interviennent militairement sur les terres d'Ukraine. Mais est-ce que c'est bien différent, d'armer les guerriers ? Est-ce que c'est bien moral, de leur dire: tiens, prends-ça et bat-toi. Moi, je te regarde faire, ne t'en fais pas.

La mobilisation humanitaire est sans faille. Je suis éberluée par le sang-froid de ceux qui sauvent des gens, qui viennent les nourrir et les soigner, au milieu des bombes et des ruines, et s'en tiennent à ce seul rôle. Comment, plongés dans une telle horreur, peut-on ne pas hurler à la face du monde l'ignominie d'une réponse aussi frileuse ? 
Accepte-t-on ainsi, de prendre le temps long de la réflexion, pour bien positionner le curseur, entre intervention militaire, sanctions économiques, plus pénalisantes pour les pauvres gens que pour ces oligarques bien à l'abri derrière leurs montages financiers inextricables, et poursuites de négociations diplomatiques pathétiques ?

Il me semble que ceux qui fomentent les guerres en souffrent bien moins que les pauvres gens qui les subissent. Ceux-là, ils s'y sont préparés. 

Je n'y comprends rien. Je vois juste des milliers de pauvres gens envoyés à la mort. Je vois des villes pulvérisées en monceaux  de débris fumants. Je vois la destruction totale, d'où rien ne renaîtra de sitôt. Et, surtout, je ne vois pas comment, maintenant, on peut espérer arrêter ça.

Je ne suis pas totalement convaincue par la simplicité de l'histoire qu'on nous raconte, qu'on nous montre, quotidiennement. La trame en est longue, ancienne, occulte. Je reste perplexe, impuissante, et bien décidée à ne rien essayer pour sortir de cette impuissance commode.
Je suis honteusement lâche. Jamais je ne n'aurais pris les armes pour défendre mon pays, avec si peu de chance de sauver ma terre, et un prix si lourd à payer pour seulement le tenter. 
J'aurais fui, sans combattre.
C'est ce que mes grands-parents ont fait, en 1936. Et je pense qu'ils ont eu raison. Au moins parce-que je suis là pour le dire...

Les petits-enfants des Ukrainiens réfugiés d'aujourd'hui auront peut-être la même chance.
Ceux de ceux qui meurent au combat, il n'y en aura pas.

Pour ceux qui peut-être naîtront dans un pays libre, sauvé par de valeureux guerriers, ils cracheront à la face des couards dans mon genre. 
Ca se défend aussi...

L'histoire quand elle se joue ne dit pas comment elle finit. Et ceux qui la commentent prennent des risques d'être méjugés, les pauvrets. Nos analystes politiques et leurs décideurs restent frileux, académiquement corrects, sur la face claire de la ligne de démarcation.
Pour ceux qui la font, cette guerre meurtrière, ils prennent le risque d'y rester.
Pour ceux qui la décident, la folie les emporte.
 
Je regarde tout ça de loin. A l'abri, pour le moment. Blasée presque, déjà, de cette violence quotidienne qui tourne en boucle sur les écrans. Entre deux reportages légers, fleuris du monde d'avant, du nôtre, encore.


Vendredi 18 mars 2022 16h


Le ciel gris est encore ocré des entrées de sable austral. Nous aurons le pollen, nous avons le sable.

Ma préoccupation du moment, bien loin des mugissements d'un monde agité, est pour le retour des hirondelles. Dans les deux semaines à venir, elles devraient se montrer.
La nouvelle configuration de la ferme est maintenant établie. Ce printemps, elles n'auront pas à tergiverser. Il y a une étable, et elle est ici dessous.
Je suppose que les deux couples nichés ici l'an passé reviendront là. Mon espoir est qu'il en viennent d'autres. Leur logis est prêt. 
J'ai initié ce matin TtonytaPetra à la grande porte ouverte, même quand elles restent à l'attache. Il est bon pour elles de rester au sec, à manger du foin, le matin, avant d'aller à l'herbe. Le jour levé les y inciterait.

Mes hirondelles, elles, veulent être libres d'entrer et de sortir, dès potron-minet. Comme mes levers à moi sont maintenant plus tardifs, je leur ai réservé une issue de secours, par la porcherie-remise. Mais, pour leurs premiers jours, elles doivent se sentir quartier libre, largement. A moins de très mauvais temps, l'étable restera bientôt ouverte jour et nuit.

Ces hirondelles légères me feraient facilement perdre la tête.
Le cas est prévu. D'autres sont prêts à pallier...


Mercredi 23 mars 2022

J'écris dans cette pièce avec vue sur l'étable, avec mon miroir-mirador, et la cour-jardin, juste devant. C'est très agréable.

Nous arrivons à cette date prise en visée l'année dernière, avec mes frères, au moment où les flux migratoires débutaient dans la ferme.
Nous nous sentions un tantinet ballotés, et avions besoin de nous projeter dans un avenir plus posé.

 Début avril 2021, j'écrivais :

"Nous avons pris date avec Antton et Beñat pour le 24 mars 2022. 

A ce jour là, si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence, nous prêtent vie, toutes les perturbations inhérentes à notre nouvelle organisation seront aplanies.

Nous devrions avoir retrouvé stabilité et harmonie. Celles-ci ou d'autres hirondelles nicheront dans la nouvelle étable. De nouvelles génisses, ou alors, deux vieilles vaches éthiques, paîtront, paisibles, dans le soir calme. 

Je les hélerai depuis la rampe : "Anttony ! Petra ! Zatozte onea !". Elles s'avanceront... ou j'irai les chercher, pestant contre leur indiscipline.

Lola restera sur le ciment, dans une tâche du soleil chaud. Txief et Bullou s'avanceront dans l'herbe, furetant pour dénicher les mulots.

Mes châtaignes auront moins de mal à feuiller. Leurs racines seront plus profondes.

Remontée du champ, je refermerai la grande porte métallique, panserai mes bêtes.

Je monterai ensuite à l'étage, pour faire le tour de mes bacs à fleurs autour de la cour tiédie au grand soleil de tout le jour.

Je saluerai pour la nuit mes familiers et m'apprêterai à appeler Olivier. Si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence,  nous prêtent vie, à tous.

Je rentrerai, m'installerai à cette même grande table ronde. Et je raconterai ma journée d'alors.

Si je me souviens de celle d'aujourd'hui. Ou alors, si je puise ce jour là dans la mémoire de ce "bloc", et y retrouve par hasard cet instant de maintenant.

Notre mémoire humaine est faillible et indulgente. Elle s'arrange du temps passé et redessine l'histoire pour nous la rendre plus jolie. Mon "bloc" remet les pendules à l'heure.

C'est pourtant dans cette brume entre l'oubli et le pardon qu'est notre salut.

Oubli de nos manquements et pardon pour nos fautes.

Je me plais à cette romance en une fiction avenante.

Je me plais à ces retours où ma bienveillance m'exempte.

Si cet avenir là m'est laissé, je tâcherai d'y graver la course légère d'un temps aussi filant que le vol de mes hirondelles égarées.

Et, s'il ne l'est pas, au moins aurais-je eu la douce illusion de l'avoir à portée."


Comme je suis romanesque ! Je ne me dédie pas. Si je ne peux pas déverser ici mes coulées sirupeuses, où le ferai-je ?

Je retrouve à la lecture exactement mon état d'esprit d'alors. J'étais un peu bousculée, pas trop sereine, à l'idée de ce petit bouleversement dans ma vie. 

Mon père allait mourir, l'année précédente, en 2020. Je repensais en avril 2021 beaucoup à cette période, et relisais souvent mes mots d'alors. Je soufflais d'être libérée de cette veille épuisante. Je me sentais reconnaissante au sort ami qui m'avait prêté main forte, incroyablement, avec ce Covid qui me laissait à la ferme, pour pouvoir tenir mes serments passés dans les meilleures conditions.

Pour l'année à venir, je me souhaitais de conquérir enfin cette congruence recherchée depuis les tout débuts de ce "bloc". Depuis toujours, en réalité.

Installée dans une situation bien établie, retombée sur mes pieds plus ou moins comme je l'avais toujours envisagé, je serais enfin quiète, enfin en paix, avec le monde et moi-même. Ce serait la plénitude.

Aujourd'hui, mes prévisions d'alors se sont parfaitement réalisées. Tous mes vœux sont exhaussés. Je devrais être béate, chaque jour et à tout instant. D'après ce que j'en pensais à une époque où cette béatitude me faisait signe de loin, pour plus tard, en des augures enfin quiètes. 

Dans ce passé lointain, puis, plus proche, seules les circonstances de la vie, les atermoiements, les obstacles inévitables à surmonter, faisaient écran, et m'empêchaient d'atteindre enfin mon Graal. Tout ça s'écarterait, je, l'écarterais, et j'y serais. C'était ma perspective d'un avenir chantant.

En effet, j'ai réussi à surmonter les embûches. Je suis là où je voulais être, et comme je le voulais. Je me sens globalement bien, parfois, même, en pointes fugaces, trop fugaces à mon goût, très bien.

Pour autant, je n'ai pas atteint la plénitude, comme je me la représentais. J'imaginais un état constant de contentement. De bonheur me paraît emphatique. J'imaginais un horizon clair sous un ciel léger.

Et puis non, toujours pas !

Ma pote bipole veille au grain. Ca n'est pas pour rien que Gérard Garrouste a intitulé son livre "l'intranquille". Pour les gens comme moi, la recherche de la tranquillité est un leurre. Nous y avons droit, sporadiquement, mais elle ne nous est pas compagne de route.

Une faille en frisson, tapie au creux du plexus, ouvre au petit matin en moi une béance, un vide, implacable, qui m'aspirerait vite. J'ouvre les yeux, la lumière filtre jusqu'à moi, les chiens, percevant mon mouvement, touchent mes mains de leurs museaux tièdes. La faille se referme.

Cette faille en frisson ressemble à celle qui froisse les chairs, flétrit le galbe, creuse sur la peau les ornières profondes. Celle-ci au moins s'annonce, et se voit venir, jour après jour, même si elle surprend encore, sournoise, désagréable, au détour d'un miroir intransigeant ou d'un regard qui glisse sans s'attarder.

Celle-ci me déplaît, évidemment. Elle ne m'inquiète pas.

L'autre m'empêche de goûter pleinement le plaisir simple d'un quotidien pourtant si attendu.

Je navigue entre excitations passagères, petites envolées follettes vite fatiguées, un fond de tension jamais tout à fait assagi, et une mélancolie dolente. Je ne me rappelle plus trop de mes exaltations passées. Le mieux à faire, c'est d'ailleurs de les oublier, pour ne plus les regretter. J'ai du mal à imaginer mes désespoirs d'il y a quelques années. Là aussi, le mieux est de les laisser dans leurs gouffres profonds. 

Ainsi va ma vie ordinaire.

La plénitude ne se conquiert jamais, ai-je entendu il y a peu dans une de ces émissions de radio philosophiques. Le propre de l'humain serait sa recherche, justement. Toujours, l'homme désirerait quelque chose qu'il n'a pas, ou regretterait ce qu'il n'a plus : la puissance, l'amour, la gloire, la jeunesse perdue, les promesses manquées.

Même les plus grands sages, les ascètes libérés de toute contingence matérielle, les purs esprits, aspireraient à s'améliorer, tendraient à devenir meilleurs encore, plus libres, plus détachés et sereins. Parce-qu'ils ne se sentiraient pas l'être tout à fait.

Le jour où l'homme réussirait sa réunification complète, le jour où il atteindrait la complétude, ne viendrait jamais. Vivant, il cheminerait, en mouvement vers un but toujours hors de sa portée. Seule, la mort marquerait la fin de sa course, en son arrivée. En figeant la recherche dans une immobilité implacable.

Je trouvais cette vision bien décourageante, moi qui pensais au contraire ma recherche sur le point d'aboutir ! Pour autant, j'ai grande foi en ces gens qui ont beaucoup étudié la nature humaine. Et ces mots ont résonné en moi en un écho de défaite annoncée.

J'expérimente maintenant cette théorie.

Mes moments de vif contentement me portent encore haut. Mais ils ne durent pas. Pas assez, évidemment. Une morosité diffuse vient trop souvent atténuer ces pointes si plaisantes. Entre les deux, une indifférence terne louvoie, bonne fille, pas très pétillante, mais, ma foi, assez reposante.

Cette neutralité d'un tempérament jusque là bouillonnant m'est étrangère, et fade. La molécule fait sûrement son travail. Elle me ramène dans des contrées moins accidentées. Si elle m'interdit ces envolées grisantes, regrettées, elle atténue aussi la profondeur des gouffres noirs où je me suis parfois enterrée vivante. 

L'âge aussi sans doute fatigue mes ardeurs, et les lisse dans un créneau plus étroit. Pour qui a vécu si intensément, les jours ordinaires semblent gris.

Quand j'en discute avec mes amis, ils paraissent perplexes, et ne me comprennent pas. Ils n'ont jamais connu mieux. Pour la plupart, et heureusement, pas pire non plus. Leur satisfaction loge parfaitement dans cet entre-deux confortable, à défaut d'être palpitant.

Je me souviens encore trop bien de ces moments perdus. J'en regrette les couleurs vives, presque aveuglantes. Pour contrebalancer ces regrets, je me souviens aussi  des ces affres horribles, injustifiables et inexplicables.

Ma recherche raisonnable sera donc celle d'une gratitude sincère pour avoir trouvé un équilibre. Je vais tâcher d'oublier la griserie des acrobaties périlleuses, renoncer à atteindre jamais une paix constante et durable, et m'en tenir au plancher de mes vaches. Dans ma tournure de femme vieillissante, c'est plus prudent.

C'est là d'ailleurs, dans le souffle chaud de mes bêtes paisibles, dans les odeurs puissantes de l'étable empoussiérée, que le sentiment le plus proche de la sérénité me visite. 

Là, et aussi dans les sous-bois silencieux, au bord des rivières calmes ou des lacs tranquilles. 

Assise sur une souche ou sur une pierre plate encore chaude de soleil, les chiens autour de moi.

Ici, dans ma cour-jardin, à ma table ronde, dans le soir tiède du jour finissant.

Dans la lecture d'un livre captivant.

Dans ces moments d'écriture où je laisse aller mes vagabondages.

Au soir d'une bonne journée de travail, à la jardinerie, quand le soleil bas se couche sous la galerie. Ou, à l'hiver, quand le halo du projecteur me veille, travaillant seule à mes plantes.

Dans tant d'autres circonstances encore, qu'il me paraît finalement bien indécent de bêler après mieux.

 Mes acouphènes s'estompent dans ces moments au point que je croie possible de ne plus les entendre, un jour. Je suis au plus près de la plénitude.

Si j'y pense alors, je reprendrai dans un an ce texte, en un rendez-vous sur le futur, en pariant sur la chance de m'en trouver aussi bien que de mon présent.

Le monde bousculé me hurle au visage l'indignité d'une inconséquence stupide.

Dans un an peut-être, aura-t-il retrouvé un peu de paix. 

Je n'y crois pas. Il y a toujours eu des guerres. Celle-ci est seulement plus près de nous. Le bruit des bombes nous inquiète. Les performances de la technologie de guerre nous visent en potentielles victimes directes.

C'est sans doute la nature profonde des hommes de n'être jamais en paix. La philosophe de la radio disait vrai.

Je ne suis pas seule dans mes tourments. Je suis seulement étrécie dans leur étroitesse.

Pendant deux ans, nous avons eu le Covid. Maintenant, nous avons la guerre. Notre civilisation serait-elle sur le déclin ? La conquête de la technologie nous asservit. Nous maîtrisons mal ce qui était prévu pour nous servir. Les recherches bactériologiques s'échappent des laboratoires. La technologie poussée dépasse le plus grand nombre, et le rend dépendant de spécialistes pointus, mais rares.

J'ai l'impression que notre pouvoir d'adaptation s'essouffle. Que nous ne reprendrons pas la main. Que notre destin court plus vite que nous, et vers sa perte.

C'est sans doute un effet de l'âge. Toujours, j'ai entendu les mâtures se désoler d'une jeunesse d'après eux incapable. Et, toujours, j'ai entendu les jeunes croire en leur avenir. Même si j'ai l'impression de les entendre moins enthousiastes, maintenant...

Décidemment, mes pensées tournent grises...

Je vais immédiatement fermer ce portable, et m'en aller vers mes châtaigniers. Je vais desserrer les liens des protections. Ils commencent à feuiller, et le tube trop étroit les contraint.

Un peu d'air leur fera du bien, comme à moi !


Lundi 28 mars 2022  10h45


J'ai terminé mes logistiques matinales, et il n'est pas encore l'heure de préparer le déjeuner. J'ai bien moins de choses qu'avant à faire, et j'y mets bien plus de temps. Comme c'est étrange !

Il ne faut pourtant pas chercher bien loin les causes de cette perte de performance : un lever bien plus tardif, une cadence ralentie, une pause de milieu de matinée alanguie. Puisque ce que j'ai à faire est fait, je m'exonère facilement.

Installée dans ma pièce-sas, je profite comme jamais de la floraison du poirier devant ma cour. Avant, cet endroit n'était que de passage. Maintenant, j'y vis, dès que la température y est agréable. Ce petit plant frêle que j'avais protégé est devenu un arbre gracieux, à la corolle bien équilibrée, d'une bonne demi-douzaine de mètres de haut. Ses fruits sont succulents et ses fleurs éclatantes. Je n'ai pas remarqué l'automne dernier le flamboiement de ses feuilles prêtes à se détacher. J'ai mieux vu celle du poirier d'ornement, dans le champ, en bas. Peut-être celui-ci a-t-il éclipsé celui-là. Je serai plus attentive cette année.

Mes hirondelles ne sont toujours pas là. Le retour du mauvais temps est prévu pour la fin de semaine. Elles sont sûrement sages, et attendent pour plus tard. Je surveille, j'espère.

Allez, il est temps de penser aux panses à remplir. Ma cuisine est comme moi : pas très fine, mais sans fioritures aucune. Les fioritures, je les réserve à mes Nouvelles...


Mercredi 30 mars 2022  11h15


Encore mon rendez-vous de fin de matinée.

Le temps change. Le froid revient. La pluie avec. Elle sera bienvenue. Comme le dit le dicton : pluie d'avril remplit les greniers.

L'année dernière, Avril fût sec. Mes châtaigniers tardifs en souffrirent, au point d'en périr, finalement. Là, si une ou autre bonnes averses nous tombent du ciel, ils s'en abreuveront utilement, au moment du démarrage en feuilles. Pour le moment, tout le monde veut vivre. Châtaigniers, noyers et aulnes se lancent, hardiment.

TtonytaPetra semblent indifférentes. Elles broutent au pied, maintiennent la prairie rase. Je n'ai pas à m'en occuper. Mon intervention desserrage des liens de la semaine dernière donne à mes plants l'air dont ils ont besoin. Je me contente de surveiller, avec assiduité.

TtonytaPetra ont aussi renoncé à tenter l'évasion vers de plus grands espaces. Elles ont admis les limites, et se tiennent sagement dans le carré imparti. Là encore, je suis relevée de garde.

Le retour du mauvais temps va calmer l'activité, à la jardinerie. Les derniers jours, un pic a passablement énervé toute l'équipe. La frénésie de la saison a soufflé, aiguisant les impatiences et les ardeurs.

J'essaie de ne pas me laisser entraîner dans cette sphère mouvementée. Les agitations, les changements brusques de rythme, me sont médicalement contre-indiqués. Trop vivement secouée, mes bulles s'affolent et ma boule s'embrouille. Je perds totalement en efficacité.

Quand, maintenant une cadence plus constante, je reste passablement opérationnelle... quoi qu'en disent certaines méchantes langues !

Là comme ailleurs, j'ai gentiment lâché du lest. Je ne compte sûrement pas faire des miracles en fin de carrière. De plus jeunes sont sur la rampe de décollage. C'est à leur tour de prouver leur performance professionnelle. La mienne est derrière moi... 


lundi 28 février 2022

Février 2022

 


Mercredi 2 février 2022  18h30


Le soleil vient de se laisser glisser derrière le Jaïzkibel.

De timides lumières piquètent Fontarrabie, tremblotantes dans le jour finissant.

La journée a été douce. 

J'en ai profité pour faire prendre l'air à la maison. Un ménage en profondeur, derrière ces appareils électroménagers si bonnes niches à poussière, me donne bonne conscience. Je ne suis pas du tout une ménagère accomplie. Ma buanderie-réception, pièce moitié garage moitié cuisine, en accès ouvert sur l'étable, autorise facilement le laisser-aller. 

En bas, je m'astreignais à ce ménage des recoins une fois par saison, plus ou moins. Plus d'ailleurs pour faire bonne figure auprès des aides de vie de mon père, que par conviction profonde. Ici, je me suis aperçue ce matin, qu'au bout de sept mois, je n'avais pas été voir ce qui se tramait là derrière. Bien m'en a pris, puisque une ou autre souris sont passées par là.

J'ai nettoyé, consciencieusement, apposé les sachets de souricides. Cette pièce est entre habitation humaine et animale, à usage large, et pas trop défini. Le soleil y entre à flots. J'y ai tous mes nécessités, pour faire la cuisine, la lessive, le rangement. A la belle saison, nous y avons mangé tous les jours, avec vue imprenable sur ma jolie cour fleurie.

Cette pièce me ressemble, rustique et déconcertante, de ces fresques-frasques murales où des grands arbres peints protègent de leurs branches larges. C'est mon sas, où le visiteur se présente, pour examen, avant d'aller plus avant, vers l'étable, en bas, ou l'intérieur, ici. Puisque cette pièce au moins est devenue parfaitement étanche, j'y savoure l'impression d'être à l'abri, tout en restant accueillante à ce que l'extérieur peut me proposer d'agréable.

J'ai donc ce matin récuré tout ça.

L'après-midi m'a tirée en extérieur. J'ai planté des bulbes à fleurs dans mon jardinet désordonné. Ca ne le rendra pas plus fouillis. Il faisait bon, le soleil réchauffait mon dos penché.

J'ai retrouvé ces surprenants brodeias, délicates corolles bleu pâles partagées en fleurs simples sur une tige assez haute. J'en avais dans mon bac potager en bas. Non seulement leur floraison est très longue, mais en plus, la fleur tient incroyablement longtemps en vase. En mélange avec des fleurs de bougainvillées, quelques hampes de fougère et un ou autre plateau de berce sauvage, ils constituent des bouquets de très bonne tenue. Ceci pour la minute art floral...

Autour des 17 heures, avant de goûter, j'ai emmené les chiens dans le bois, où, en bordure du circuit sportif maintenant plus ou moins déserté, un entrelac de branches sert de gîte à quelques mulots ou campagnols. Les chiennes s'y activent, griffant et soufflant fort, le museau couvert de terre, pendant que Txief me tient une compagnie rapprochée. 

Ce petit chien se trouve bien mieux de son traitement, plus calme. Il a même un peu pris de la joue. Je le surprends parfois étalé de tout son long, sur sa couverture ou au soleil, quand, avant, c'était une posture exceptionnelle chez lui. Ma foi, c'est d'un grand repos, pour lui, sûrement, mais aussi pour moi, qui le regarde et partage sa nouvelle aise.

Sur mon parcours, à cette heure là, je croise souvent un couple de marcheurs, avec leur chien de berger blanc. La bonne soixantaine tous les deux, d'une corpulence solide, ils se suivent, l'homme devant et la femme juste derrière. Ils ont le teint coloré des gens du grand air. Je les vois souvent arrêtés, contemplatifs, à des endroits où j'aime moi aussi regarder le paysage large ouvert devant moi. 

Pour ne pas abréger leurs stations, ou les importuner dans ce moment où je sais que le silence aide à profiter du panorama, je prends au large, les saluant de loin. Notre promenade ne manque pas de beaux endroits où les points de vue sont admirables. Il y en a pour tous, comme disait l'autre...

A cette période déjà, la végétation en reprise pulpe le paysage. La lumière creuse moins profond les ravines réhabitées. Les talus sont encore gris. Discrètement, les premières feuilles des bulbes sortis de dormance amènent leurs verts impertinents. Bientôt, les jonquilles, les scilles, les muscaris et les bugles perceront en couleurs vives. 

Ca n'est pas nouveau, et je suis bien loin de mes premiers printemps. Ca ne m'empêche pas de m'en émerveiller chaque année. Bien au contraire, le sentiment d'en avoir moins à vivre aiguise ma perception.

Je suis revenue juste à temps pour accueillir TtonytaPetra dans l'étable. L'herbe doit avoir repris un peu de pousse. Je les ai vues brouter longtemps. A la rentrée, leurs granulés de luzerne croqués, elles se sont vite couchées, trois brins de foin après.

Et me voila là.

J'ai en tête une longue dissertation sur le langage. Juste parce-qu'une conclusion me titille. Je ne sais pas au juste comment je vais l'amener. Je sais seulement que quelque part, en bonne place, j'y écrirai ce "et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte". 

Ce sera sûrement un de ces développements où je me pense profonde et spirituelle, et qui tourne court, quand je me perds dans des arguments flottants qui m'embourbent très vite.

Qu'à cela ne tienne ! D'une manière ou d'une autre, ma ritournelle s'invitera, judicieusement, ou pas.

Il est ainsi des invités incontournables dont le museau ne se laisse pas claquer à la porte...


Vendredi 4 février 2022 10h40


Je vais ajourner ma chronique langage. Puisque je tiens ferme la dernière phrase, je ne perds rien du reste, tant qu'il n'y en a pas. Les plus grands chefs-d'œuvre naissent ainsi sûrement d'une seule phrase, souvent la première, ou la dernière, parfois les deux. Tout ce qui vient entre les deux est du remplissage. Selon moi, auteure méconnue du XXIème siècle, seule persuadée d'un talent absent. Le plaisir à faire vaut au moins mérite, me semble-t-il.

J'ai pour aujourd'hui sous la main une anecdote tiède sortie du four. Elle perdrait de sa saveur, rassise.

Hier, je travaillais. Enfin, comme dit mon patron, j'étais au travail. 

Ce fameux camion de végétaux annoncé est bien arrivé, mercredi soir. Trois gaillards décidés m'ont rangé tout ça en deux temps et trois mouvements. J'ai ma part dans cette rapidité d'exécution, puisque la place était impeccablement faite, en amont. Non, mais !

Samedi soir, j'ai connu une de ces petites vexations inévitables dans tout métier. Si tout était succès, ça se saurait.

Quelques jours avant encore, (finalement, tout ça sent bien le réchauffé), j'avais pour une cliente commandé de très grands sujets de lauriers. Six grosses bêtes larges, drues, et hautes de plus de quatre mètres. Au préalable, je lui avais fait passer des photos des dits sujets. Ce genre de monstres ne se vend pas tous les quatre matins, et je ne les fais rentrer que que sur commande, ou alors, au compte gouttes, en manière d'échantillons. J'avais verrouillé l'affaire par un versement conséquent d'arrhes, suffisant pour couvrir l'achat. Ainsi, je ne risquais rien. D'après moi...

Les lauriers arrivèrent. Je prévins la cliente, pour qu'elle vienne les voir, avant qu'on ne les lui livre. Elle vint, ce samedi, donc.

Samedi, il faisait froid. Le couple de clients se présenta en fin d'après-midi, à cette heure entre chien et loup, où l'humidité du soir tombe comme un voile, et fait descendre avec elle la température de quelques degrés.

Ils m'avaient bien fait part d'une exigence de hauteur. Les plantes devaient atteindre quatre mètres cinquante. Classiquement, un bâtiment à étages avait ouvert ses fenêtres sur leur jardin, surplombant leur intimité sacrée. Je parle évidemment facilement, n'ayant ici que des champs et des bêtes autour. S'il advient un jour que leur configuration survienne ici, je ferai moins la maline.

Notre fournisseur de gros sujets ne lésine en général jamais sur les tailles des plantes qu'il nous livre. Quand il annonce quatre mètres cinquante à cinq mètres, les sujets dépassent souvent les cinq mètres. Pour autant, en production de plantes, une taille minimale exigée s'entend par la plus petite indiquée. Ici, quatre mètres cinquante. 

Je m'étais avancée, en promettant que les lauriers dépasseraient largement les quatre mètres cinquante. Ceux que nous avons reçus cette fois, malencontreusement, étaient justes de taille : ils atteignaient les quatre mètres cinquante, mais à peine, et encore, pour certains, juste à la flèche des dernières pousses.

En tant qu'acheteur, je ne pouvais pas porter réclamation à mon fournisseur. Ses plantes étaient à la taille, même juste, et, pour compenser, elles étaient d'une belle force, c'est-à-dire, dans notre jargon, très ramifiées depuis la base, vigoureuses et poussantes.

Pour mes clients, par contre, ils étaient déçus. J'admis leur déconvenue, j'admis aussi la mienne. J'essayai tout de même de vendre mon produit, puisque je l'avais sur les bras. Tous les arguments y passèrent, la pousse de printemps imminente, qui porterait les lauriers bien au delà en trois mois, la qualité incontestable des plantes, leur largeur, leur densité, l'impossibilité de trouver de semblables spécimens à ce prix, en ce temps de pénurie de l'offre...

Rien n'y fit, ils faisaient la moue.

Au sens strict de la relation commerciale, j'aurais pu conserver les arrhes, et tâcher de trouver un produit mieux adapté à cette foutue exigence de hauteur.

Là, le froid, les mesures répétées avec un mètre pliant qui justement pliait, avant d'atteindre la cime des lauriers, les commentaires en boucle de la petite dame obsessionnellement bloquée sur son quatre mètres cinquante, eurent raison de la patience pourtant indispensable dans notre métier.

Je brisai un peu grossièrement la transaction, les plantant là, pour les laisser à leurs réflexions, tout en leur précisant que nous fermions à 19 heures. Rien de très professionnel.

Je retournai dans ma pépinière, tâchant par quelque occupation agréable de faire passer mon agacement.

Moins de dix minutes après, les clients me revinrent : ils ne prenaient pas mes lauriers. Je devais leur en commander d'autres, ou alors, à la limite, leur consentir une bonne remise sur ceux-là. 

En d'autres circonstances, j'aurais sûrement pris cette seconde option. La marge de vente était suffisamment confortable, pour pouvoir baisser le prix. Raisonnablement tout de même, quand leur demande, elle, ne l'était pas trop. A partir de là, une négociation classique de marchands de tapis aurait pu s'ensuivre, et l'affaire se conclure favorablement. 

Eux auraient eu satisfaction, et moi, je ne serais pas restée avec mes six lauriers géants sur les bras.

Ils étaient sûrs de leur coup, en position de force. 

Et c'est là que je commis une faute commerciale. Au lieu de mener la vente à son terme, je me braquai, stupidement. Je leur fis valoir que, même avec 200 euros de moins par pièce, elles n'allaient pas gagner en hauteur. Leur demande initiale ne serait de toute façon pas honorée. Alors, autant que nous en restions là. Ca revenait à leur dire d'aller voir chez Plumo.

Ainsi, piétinant complètement toutes les bonnes règles du métier, je renonçais à la vente. Ma petite bouffée de satisfaction, pour leur avoir résisté, sur le moment, ne fit pas long feu. Dès qu'ils furent partis, je considérai mes lauriers, leur envergure, la place qu'ils prendraient, et le temps qu'il faudrait, pour trouver les clients hypothétiques pour les acheter.

Mes collègues ne me félicitèrent pas, et ils avaient raison. Les silhouettes hautes et sombres des lauriers me narguaient, dépassant insolemment, quoique de peu, comme un voyeur fourbe, la palissade de la réception. A quatre mètres, elle...

Hier, jeudi, un coup de chance fameux m'amena un couple d'allure ordinaire, certainement pas du profil de gros acheteurs. Ces braves gens tombèrent en arrêt devant mes lauriers. Eux aussi déploraient des voisins trop curieux de l'autre côté de la murette longeant leur piscine. Oui, nous faisons nos choux gras de ces voisinages insupportés. Eux, la taille leur convenait parfaitement, et le prix ne les fit pas tiquer. Non seulement ils achetaient les six lauriers, mais en voulaient deux de plus !

La vente fut rapidement conclue. Les clients payèrent sans siller. Je commandai les deux pièces manquantes, et en rajoutai trois, euphorisée par la facilité de la chose. Une erreur, sans doute. Mais bon, je pensais avoir six lauriers sur les bras, je m'en tirais bien, avec seulement trois, au pire, et un très joli panier à la clé.

La circonstance était inespérée, et faisait de ma récente défaite une jolie victoire.

Sur cette si belle lancée, je me mis à rêver d'un retour des premiers clients, dépités de n'avoir rien trouvé de mieux sur le marché. Je les aurais accueillis, désolée, vraiment, de n'avoir plus rien à leur proposer... Je n'aurais évidemment pas pris le risque de recommander pour eux, quand le plaisir de les décevoir était en plus si vif. Honte à moi...

Le pompon serait que ces premiers clients soient voisins, ou alors amis, des seconds. Là, invités pour une quelconque soirée, ou alors hissés par dessus la murette, écartant avec peine les branches de lauriers robustes et raides, complètement défaits, ils auraient demandé à leur hôte ou voisin :

 - Où avez-vous acheté ces lauriers ?

- Chez Lafitte.

- Et qui avez-vous vu là-bas ?

A ce stade, mes déconfits auraient déjà compris.

- Oh, une petite dame, qui ne ressemble à rien, un tantinet revêche, même.

Dans mes rêves, ils auraient ajouté :

- Mais efficace, vraiment.


Là, je me fais du bien. L'enthousiasme exagéré me porte bien loin d'une réalité pourtant déjà magnanime par elle-même. Ca m'arrive assez souvent. Je suis dans l'excès, on le sait.

J'ai été un tantinet longuette dans mon histoire. Je suis bien sûre pour autant de la relire avec intérêt, dans longtemps, et de retrouver à distance ce petit sentiment mesquin mais si agréable d'un épilogue à mon avantage.

Si la fin avait été miteuse, je ne l'aurais même pas relatée, évidemment, mon histoire. Je l'aurais reléguée dans ces oubliettes commodes où nous fourrageons nos petites blessures d'amour propre. Les grandes mordent déjà bien assez, pour ne pas en rajouter.


Lundi 7 février 2022 11h10


Un arrêt ici, vite fait.

Le temps est gris, tristounet. J'ai quelques travaux de jardinage en vue. Comme rien ne me presse, je vais laisser ça pour une plus belle journée. A la place, je vais cette après-midi même m'attaquer à mon Ménière.

A la réflexion, ce n'est pas tant le sujet qui me retient au démarrage. Le Ménière, je connais, je pratique, je me sens tout à fait légitime pour en disserter.

Non, c'est plutôt une chronique à l'usage des autres, qui m'intimide un peu. Mes Nouvelles sont évidemment publiques, mais leur lecteur privilégié, c'est moi. Je les écris en pensant par anticipation au plaisir que j'aurai à les relire, à distance. Je suis bien sûre d'être la seule à retourner voir dans ce fatras...

Quand j'écris, dans l'instant, je me fais plaisir aussi, d'un plaisir sensuel, à effleurer le clavier docile, à entendre dans ma tête la musique de mots agencés dans une bonne rythmique. C'est bienfaisant pour mon moral. C'est déjà beaucoup. Sans compter la petite pointe d'orgueil, à étaler ma pseudo-science, ou un talent d'écriture sûrement discutable.

Cet orgueil, quoi qu'on puisse en penser, n'est pas prédominant dans mes motivations. J'écris, par salves, sans trop me relire, sur le moment. Je rectifie quelques redites, une ou autre fautes, ou lettres manquantes, par excès de vitesse d'exécution. Quand je me relis, longtemps après, je me rends inévitablement compte de fautes, de redites, ou de lettres manquantes, qui m'ont échappées à la première lecture en diagonale, avant publication.

Si j'étais si attachée à l'effet de mes chroniques, je ne livrerais sûrement pas un travail aussi bâclé.

Par facilité, par recherche du plaisir plus que de l'image et de la performance, je ne m'astreins jamais à une relecture fastidieuse. 

Pour cet article un peu plus construit sur le Ménière, j'ai l'intention d'être un peu plus attentive. Un peu moins dans le plaisir pur d'une spontanéité libre et légère.

Ce travail de relecture et de correction est plus astreignant, bien moins agréable. 

Je l'ai pratiqué par le passé, quand "j'écrivais pour les autres". Contrainte dans l'histoire de mon "client", quand ce n'était pas dans un compte-rendu rébarbatif par sa technicité ou son ennui, j'avais moins de plaisir à écrire, et carrément forte fatigue à corriger.

A l'époque, c'était une activité à but lucratif, destinée aussi à arrondir mes fins de mois, et j'en acceptais les mauvais côtés.

Maintenant, j'écris pour moi, d'abord.

Avec ce Maudit Ménière, je vais m'adresser à d'autres, si je trouve un biais de publication satisfaisant, pour un livret que je jugerai correct. Mon potentiel public sera forcément restreint : les plus intéressés, les malades de Ménière, leur entourage, aimant lire, et comprenant le français. Ca ne va pas chercher bien loin. 

Ca n'est pas gagné. La cause me tient à cœur cependant. Donner courage et espoir à ceux qui souffrent de ce dont je souffre moi-même me paraît valoir la peine de quelques efforts.

Je serai toujours à temps de livrer ma chronique mal aboutie, dans ce seul "bloc", si j'estime qu'elle ne vaut pas mieux que le restant.

Mes projets sont devenus bien modestes, ramenés à peu. Ils suffisent à me donner le sentiment d'une vie agréable, et, peut-être, signifiante. Ca suffira pour moi, et, qui sait, ça en aidera d'autres. Je le maintiens, ça en vaut la peine.


Mercredi 9 février 2022 18h29


Une magnifique journée, résolument printanière, où, au soleil, il faisait carrément chaud.

J'ai jardiné tout l'après-midi. Dans la cuve en sortie d'étable, j'ai bêché un trou de plantation pour un de ces rosiers rugueux, si rustiques et à la fleur parfumée. TtonytaPetra ont évidemment accompagné mon ouvrage. Quand je les ai vues s'intéresser de trop près à mes seaux passe-pont, je me suis vue enfermée dans l'enclos étroit. Bienheureusement, elles se sont éloignées, voyant qu'il n'y avait rien de bon à manger pour elles, par là.

J'ai rapatrié les derniers plants de châtaigniers restés en bas. Installés dans ma bordure foutoir, ils se maintiendront, et pourront, s'il le faut, relayer un ou autre du champ, s'il défaillait, sait-on jamais. Pour le moment, tout le monde bourgeonne gentiment. Quelques journées comme celle-ci, et tout feuillerait. Un peu trop tôt, peut-être.

J'ai fait le plein de soleil, hâlé, déjà, aux rayons chauds.

Nos clients de la jardinerie vont s'exciter.


Vendredi 11 février 2022  18h10


Le frais est revenu.

J'ai travaillé l'après-midi à ma châtaigneraie. Comme il fallait s'y attendre, TtonytaPetra, frustrées de ne plus trop pouvoir jouer les aventurières, se sont rabattues là dessus. Heureusement, elles ont attaqué deux des trois noyers. Ceux là, je les avais implantés là à défaut de savoir où les mettre ailleurs. S'il faut sacrifier deux trois sujets aux caprices des génisses, autant que ce soient ceux-là.

L'une des deux victimes avait déjà essuyé les assauts des velles, et des chèvres, à l'automne, dès sa plantation. Je l'ai examinée de près, mise à nue : la tige en était sèche, et elle ne serait de toute façon pas repartie. Pour la seconde, j'ai reconstitué la protection. Si ces deux noyers rescapés reprennent au printemps, je leur adjoindrai l'automne prochain un troisième, encore en pot ici, pour le moment. S'il n'en ressort qu'un, ce sera celui là seul. Si les deux sèchent, je mettrai à leur place trois aulnes en cépée. Celui que j'avais planté fin 2020 avait été lui aussi brouté par les chèvres, et sa reprise bien difficile.

L'autre cépée de châtaigniers, un peu plus bas, paraît aussi borgne. Je ferai comme avec les noyers, puisque j'ai là aussi du plant de réserve.

Avant d'en arriver à clôturer le bosquet, pour le sauvegarder de mes diablesses TtonytaPetra, j'ai pris une première mesure intermédiaire : j'ai entouré chacun de mes arbres en devenir de fil barbelé. Les génisses devraient s'y piquer le museau, et renoncer à mignoter plus avant. C'est une parade aléatoire. Si elles sont vraiment décidées à jouer avec mes châtaigniers, quelques égratignures sur le mufle ne les empêcheront pas longtemps de les bousculer du front.

Je prends quand-même ce risque. Si je ferme l'enclos autour des arbres, TtonytaPetra auront moins de pâture. En plus, il nous faudra suivre l'entretien de cet espace, quand les velles le font très bien sans nous. 

Je vais suivre tout ça de près. Entre ces quelques châtaigniers et ces deux petites vaches, j'ai l'assurance d'un divertissement sain pour les vingt prochaines années. Ensuite, s'il m'est donné de les vivre, je pourrai admirer avec relâchement le fruit de mes soins vigilants et assidus.

Ces deux seules perspectives nourrissent mon bien-être.

Avec tout ça, mon Ménière avance, tout doucement. Une troisième voie séduisante pour moi.


Lundi 14 Février 2022  9h30






Un arc-en-ciel présage de la pluie pour bientôt.






Les façades blafardes se détachent sur le plomb des nuages bas. Le vent souffle, aplatit sur les toits les panaches de fumée bousculés.










Un temps à rester en intérieur, bêtes et gens, à sommeiller, pour la mini-meute, et s'occuper mollement, pour le restant des résidents de la ferme.

Les chiens et les vaches n'aiment pas le vent.





Je n'apprécie pas trop ces journées désordonnées, aux contrastes brutaux.

Elles me rappellent désagréablement ma cyclothymie. En l'espace d'une heure, on passe du tout à son contraire...




A la faveur d'une éclaircie, tout le monde sort prendre l'air. TtonytaPetra font des relations publiques, avec le voisinage. Tout les intéresse, ces petites.

Hier, je les ai intronisées vaches, en changeant leurs attaches. Celles à veaux les serraient un peu trop, à mon goût. Terminologie tout à fait arbitraire, puisqu'elles n'ont que neuf mois. Protocolairement, elles sont génisses : trop grandes pour être velles, et beaucoup trop jeunes pour être  mères et devenir ainsi vaches.  

Je me souviens être passée de la chaîne à veau à celle à vache bien plus tard, pour les quatre Neskaks. Elles avaient bien quinze mois. Soit je les laissais alors s'étrangler, soit elles étaient de plus petits gabarits au même âge.

Pour le caractère, Ma Ttony a très nettement pris le dessus sur Petra. Quand je l'imaginais moins fine, au départ, je me trompais. Ou elle a changé. 

Maintenant, Ttony est manifestement la décideuse, et particulièrement des mauvais coups.

Petra suit.

Et moi, je les suis toutes les deux.

Il y a ainsi tout un tas de bifurcations, dans la vie d'un élevage. Les rapports entre bêtes fluctuent. Ceux à l'éleveur se construisent sur des trames mouvantes.


Mercredi 16 Février 2022  16h


La pluie tombe en ennui mortel. Du moins, je la vois comme ça, aujourd'hui. 

Un gros rhume m'engorge les circuits, et accentue les malaises inhérents à mon système ORL dévasté.

Je ne me suis pas jetée sur le bâtonnet d'autotest. Mes symptômes sont légers, ils ne m'empêchent pas de travailler. Je suis au contraire mieux dehors, à filtrer un peu d'air humide dans mes naseaux gonflés. 

Je n'ai pas tout compris à l'histoire, mais il me semble bien que ce diable de virus se manifeste à son hôte quand il a déjà fait le plus gros du travail. Quand on ressent les signes, on a déjà plusieurs jours d'ancienneté de cohabitation avec la bête. Le test positif signe le moment où Covid, repu d'un organisme dont il s'est servi avec complaisance pour essaimer largement, ne prend plus la peine de marcher sur la pointe des pieds : il a déjà vu tout ce qu'il voulait voir, et fait ce qu'il avait à faire. Il peut faire du bruit, se faire remarquer, ça ne changera rien à l'affaire, le mal est fait. 

L'hôte malgré lui commence alors à peine à se sentir mal. Au cas où, il fait le fameux test, puisque c'est ce que le corps médical préconise, pour le moment. Là, test positif ! On lui demande instamment de s'isoler. De s'ennuyer, de profiter bassement d'une semaine de congés au frais de la société en effervescence sur le sujet, ou de tâcher de récupérer une forme malmenée, si Covid s'incruste dans les lieux, en invité indélicat. 

Vaccinés ou pas, le traitement n'est pas le même. Comme ça au moins, on est sûr de bien garder ouverte la plaie du clivage à vif. Selon qu'on travaille dans le corps médical ou pas, là encore, d'autres lois, d'autres règles.

J'admets facilement la difficulté de piloter un avion aussi fantasque.

Tout de même, à mon humble avis, qu'on ne me demande pas, j'en serais pour traiter tout le monde sur le même pied, à ce stade : les malades, Covid ou autre, suffisamment malades pour ne pas pouvoir travailler, restent au repos, et se font soigner. Les autres, ceux pour qui le Covid est un gros rhume, ils font ce qu'ils faisaient avant : ils s'arment de quatre ou cinq paquets par heure de mouchoirs lotionnés, d'une jolie plaquette de paracétamol, et vogue la galère, ils attendent que ça passe, vaillamment.

Pour tous, on jette aux orties le coton-tige. Si la maladie est décidée à nuire, elle le fera savoir sans qu'on aille la chercher là où elle passait sans faire d'histoires.

Je ne suis pas sûre que mon mode opératoire séduise les instances médicales. Je suis peut-être là encore irresponsable et scandaleusement incivile. Ou peut-être seulement en avance de quelques semaines sur ce qui se décidera en hauts lieux.

Avec ce maudit Covid, chaque décision est discutable, et chaque position, facilement culpabilisante. Le doute et l'insécurité ont bouté nos certitudes arrogantes.

La fatigue s'est installée, et la résignation avec elle.

Tout n'est pas mauvais, dans le processus. 

Je fais encore une fois l'expérience de l'inanité de mes tentatives analytiques. Ca ne m'empêchera pas d'y revenir...


Tiens, puisque décidemment le plafond gris ne se relève pas, je vais revenir à ma fameuse phrase :

"Et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte".

Il était censé y être question du langage. 

Je ne sais pas pourquoi, là, comme ça, je me le sens moins. Je vais quand-même avancer, et voir si le sentier me plaît.


Au commencement des hommes, ils ne parlaient pas. Ils grognaient, de plaisir, de peur ou de colère. Ils étaient des bêtes. 

Ils vivaient dans la nature, parmi les plantes et les arbres. Ils ne se différenciaient du règne végétal que par leur capacité à se mouvoir, indépendamment du support où ils vivaient, et par leur propre volonté. Ils n'avaient pas besoin du vent pour être transportés, pas besoin du courant pour y être entraînés. Ils avaient des membres agiles, robustes, et se déplaçaient, courbés vers la terre, sans trop lever le regard au delà. Ils étaient autonomes, et concentrés sur leur basique : la survie.

De cette mobilité leur vint peut-être ce sentiment de supériorité sur le règne végétal. Ils le considérèrent comme leur habitat dans les forêts et leurs cavernes, et leur garde-manger en libre-service. 

Comme au début ils étaient peu nombreux sur la terre, ils s'adonnaient à ce pillage sans grande conséquence néfaste pour leur environnement.

Les ennuis commencèrent quand les hommes encore bêtes se mirent à regarder plus haut, vers le ciel. Ils se relevèrent, se tinrent debout, même voûtés, et se mirent à considérer les bêtes bêtes encore à l'horizontale comme des espèces inférieures.

Après avoir asservi le règne végétal, ils s'en prirent au règne animal. Qu'ils jugeaient arbitrairement comme un sous règne, lui aussi à leur service. Pourquoi décrétèrent-ils cette suprématie ? Leur station debout les élevait bien au dessus de certaines espèces, mais, en ce temps-là, la plupart des animaux étaient bien plus grands qu'eux, sans compter les oiseaux volant dans les cieux. 

C'était peut-être la perspective d'être au début d'une évolution grisante qui leur monta à la tête. Le passage de la position courbée à celle debout les enivra. Ils "se voyaient déjà, en haut de l'affiche".

Ils avaient goûté au sang, à la chair vivante.  Sans doute par mimétisme, en observant les bêtes se manger entre elles. De cueilleurs qu'ils étaient, ils devinrent chasseurs. Le gibier en ce temps là était de bonne taille. Pour mettre un mammouth velu à genoux, il fallait y aller !

A ce stade, les hommes encore bêtes comprirent qu'à plusieurs, ils étaient plus forts. Que, plutôt que d'essayer de se manger entre eux, ils pouvaient mieux s'en sortir en se fédérant pour manger les bêtes restées bêtes.

L'opportunisme les agrégea.

Partant de là, pour élaborer une stratégie à plusieurs, les hommes encore bêtes avaient besoin de communiquer. 

Au départ, primitifs, ils restaient incroyablement instinctifs. Les nécessités de la survie, les réflexes, leur tenaient lieu de communication. Ils n'avaient aucun besoin de débattre. Ils sentaient tous et chacun ce qu'il fallait faire, pour manger, si on ne voulait pas finir mangé. 

La pensée individuelle n'existait pas. Il y avait les exigences, bien au dessus de chaque homme, régissant les besoins du groupe. Le communautarisme était né. Le conditionnement psychologique n'émanait pas d'un gourou, d'un prophète ou d'un simili politique. Il émanait de l'environnement, et de ses lois. Les hommes bêtes n'avaient pas conscience de leur individualité. Ils appartenaient au groupe, adhéraient naturellement à une pensée de groupe, dont ils ne se demandaient pas d'où elle sortait, et d'où elle tirait sa légitimité. Ils étaient sages.

C'était l'esprit communautaire chez les hommes, régi par la communion avec son univers.

Ca dura un temps. Peu de temps. Le temps du paradis terrestre, l'imagerie naïve et idyllique en moins : dans ce monde là, tout n'était pas amour et paix. Le danger rôdait, partout, tout le temps.

L'homme n'était pas intrinsèquement bon ou mauvais. Il était bien loin de tous ces questionnements, inconscient de son identité particulière au sein du groupe. Son enveloppe corporelle ne délimitait pas un être, juste le fragment d'un tout.

Finalement, l'homme juste devenu homme était d'une spiritualité élevée.

Cette symbiose interne à l'espèce et osmotique avec l'univers exonérait l'homme d'avoir à parlementer avec ses semblables.

Je pense que son absence de langage articulé d'alors ne pénalisait pas sa survie, ni ne frustrait une aspiration inexistante à faire valoir une opinion différenciée. Puisqu'il n'en avait pas !

J'assimilerais ce système à celui du règne végétal.

On a découvert il n'y a pas si longtemps la communication chez les plantes. Dans les forêts, les arbres sont capables de donner l'alerte, afin que leurs congénères s'arment efficacement contre une attaque de destructeurs. L'information serait transmise par le biais de mycéliums, quelque chose apparenté à un champignon, pour ce que j'en ai compris. Des sécrétions végétales particulières, véhiculées par ce circuit souterrain, donneraient les indications et fourniraient les parades pour assurer la survie.

Je ne sais pas si, en dehors de situations extrêmes, les arbres se font la conversation. Si, par les après-midis tièdes ou les nuits tranquilles, ils babillent ainsi, parlant chiffons. Si leur communication est exclusivement utilitaire, ou s'ils ont eux aussi bifurqué vers la propension à échanger sans rime ni raisons, pour le simple plaisir de le faire. Ces fameux transmetteurs mystérieux pourraient être des recueils de poésie, et pas seulement des fiches techniques et des notices.

Cela sous-tendrait des personnalités différentes, ou alors des circonstances propres à chaque mode de communication. Il y aurait des espèces ou des variétés lyriques, et d'autres, pratiques. Ou alors, des périodes, dédiées à chaque genre de communication, selon l'état de l'environnement, quiet, propice au verbiage léger, ou menaçant.

J'ai plutôt le sentiment d'un échange plus général, où chaque plante ou arbre est un support parmi d'autres. La communication ne serait pas un transfert d'information d'individu à individu, ou entre groupes d'individus. La communication serait extérieure à l'entité, et l'entité y aurait accès, indépendamment de ses limites physiques, ou de sa conjoncture immédiate.

Nos hommes bêtes peuvent avoir été soumis à ces mêmes mécanismes universels.

Chacun aurait compris ce que tous voulaient partager. Ils auraient puisé à la même source. Il n'y aurait pas eu besoin de langage entre les hommes bêtes, puisque tous les hommes bêtes se seraient compris sans parler.

Ils n'auraient pas eu besoin d'essayer de se convaincre, de partager, de raisonner pour amener l'autre à les suivre. Ils auraient tous été  dans la même sphère communicatoire, comme de simples relais.

Les ennuis commencèrent quand ils se mirent à grogner de manière plus sophistiquée, pour exprimer leur ressenti du moment. Plus exactement, quand leurs grognements révélèrent une dissonance, selon qu'ils exprimaient du plaisir, de la peur, de la colère. Parce-qu'ils ne grognaient pas tous la même chose au même moment. Plus grave, leurs grognements interagissaient : la colère de l'un suscitait la peur de l'autre.

Ce fut la scission dans la grande communauté des hommes bêtes. 

Ils ne se sentirent plus particules agrégées d'un ensemble extérieur. Ils se vécurent comme indépendants, individuels, différenciés.

Pour autant, la nécessité de fédération n'était pas levée. Les différences suscitaient des conflits, mais les menaces extérieures et les besoins de la survie obligeaient à rester groupés.

Certains la jouèrent sûrement vieux loup solitaire. Et finirent  broyés dans les mâchoires d'un mégalania ou emportés comme des fétus par un vélociraptor. En ces temps là, déjà, la survie d'un homme seul n'était pas facile.

La position verticale avait rendu nos hommes bête arrogants vis-à-vis des bêtes bêtes.

La découverte de leur individualité, de leur égo, les intronisa politiques. Ils se mirent en tête de se constituer en société, hiérarchisée, pour en assurer le bon fonctionnement. 

On appelle ça la civilisation, je crois. On peut voir ça comme une avancée, ou pas.

Puisque l'instance supérieure ne leur était plus extérieure, il fallait s'accorder pour en déterminer une, parmi eux, capable de les gérer tous. 

Ainsi naquit la notion de chef. Ca commençait à sentir le roussi, dans la fraternelle communauté des hommes.

A ce degré d'évolution, il n'y a pas grande différence entre le modèle animal et celui des nos presque hommes. La seule prétention des hommes à dominer les bêtes ne suffit pas à établir une suprématie.

La théorie de l'adresse de nos hominidés, de leur capacité à fabriquer des outils, à utiliser les ressources de leur environnement pour les transformer en énergie à leur usage, s'effrite à l'observation d'une simple toile d'araignée, ou d'une nuée d'épeires à l'équinoxe. Entre beaucoup d'autres exemples, où l'animal sait se servir de ce qui l'entoure, et apprend aussi à s'adapter, à évoluer.

L'aptitude de l'homme à s'organiser en société, à s'inscrire en civilisations, montre ses limites assez régulièrement, au gré de l'histoire.

Pour y faire pendant, on peut observer un essaim d'abeilles, ou une colonie de fourmis. Et avoir du mal à départager le meilleur système dans tous ces modèles.

Le rire et la spiritualité seraient le propre de l'homme. L'animal manifeste sa joie, lui aussi, et la plante n'est pas en reste. Pour ceux qui s'attardent suffisamment à leur observation attentive. Et la spiritualité, ma foi, la spiritualité, ça ne se mesure pas facilement...

Tout à fait arbitrairement, l'homme bête devint homme tout court. Tête pensante, et dominante de la planète.

Il se sophistiqua. Sa communication se complexifia, au point qu'il fallut créer un support à toutes les abstractions qu'elle impliquait.

Désigner un objet, là, devant vous, pour une transaction simple, de "je prends" ou "je te donne", ne nécessite pas beaucoup de verbiage. Un geste, un regard, tout au plus, et l'affaire est conclue. Si la transaction n'est pas du goût des deux protagonistes, un bon coup de massue, un coup de crocs sur la main trop leste, et on se comprend tout de suite.

Elaborer une stratégie de conquête, sur un territoire lointain, avec une tactique compliquée, c'est autre chose. Le dessin, à la rigueur, ça aide bien. Le dessin, c'est déjà des signes, des représentations, de ce qui n'est pas là, concrètement. C'est une transposition. Ca demande un support, et de quoi y tracer des lignes ou des courbes. 

Nos hommes évolués s'y consacrèrent, dans la pénombre de leurs grottes préhistoriques. Gravant sur la roche les images des bisons ancestraux, et d'autres bestiaux dans le même genre, ils savaient tous de quoi il était question. De ce qui les menaçait, et les nourrissait. La plus grande de leurs préoccupations, sans doute. 

Ces dessins primitifs n'étaient sans doute pas à seule visée communicatoire immédiate. C'était plutôt des œuvres dédiées à être vues à distance temporelle, comme des témoignages pour des générations futures. Ou encore des créations artistiques, dans le but de s'approprier un environnement. On en était à l'art pictural illustratif. Les représentations des concepts abstraits n'étaient pas au goût du jour. Ca nous vint plus tard, quand l'homme se targua d'appréhender l'invisible.

Pour les échanges en direct, avec une proximité visuelle des interlocuteurs, il y avait aussi les signes, la gestuelle, le mime. Ca demandait pour l'intervenant un certain talent, et pour le destinataire du message, une capacité d'interprétation suffisamment fiable. Pour les besoins d'une communication dans l'urgence, ça n'était pas gagné !

Je n'ose imaginer la difficulté de certaines situations, où, faute de se comprendre, les hommes de l'époque s'entretuaient. C'est bien connu, ce qui ne se comprend pas, ça reste potentiellement dangereux. Et le danger, en ce temps là, on ne se risquait pas trop à prendre le temps de l'examiner. On le fuyait, ou on l'éliminait, tout simplement.

Toutes ces pistes restaient trop rudimentaires. Les hommes frustrés s'y énervaient.

A force de grogner, leur dépit, leur colère, leur peur et leurs joies, nos hommes apprirent à moduler des sons. Ca leur plut. Ils trouvaient ça agréable, mélodieux. 

Je me demande si, avant de parler, ils ne chantaient pas.

Par de simples sons, gutturaux, puis, plus élaborés, ils désignèrent, autrement que du doigt. Ca avait l'avantage de pouvoir désigner ce qui n'était pas là, ce que l'interlocuteur ne voyait pas.

Ils se transmirent cette science, au sein du groupe. Les mêmes sons désignaient pour tous les mêmes choses. C'était un grand pas en avant. On pouvait "parler" de ce que l'on avait sous la main, mais aussi évoquer tel objet ou tel sujet, hors de sa présence matérielle. Ca élargissait considérablement le champ des échanges.

L'homme s'était désolidarisé de son univers, en faisant sécession, persuadé d'avoir en lui un monde en propre. Maintenant, par ces prémisses de langage attaché à chaque groupe, les hommes firent sécession entre eux. 

Le particularisme identitaire était né. L'étranger, celui qui n'avait pas la même langue, était l'ennemi. Déjà. 

Les tribus se reniflaient, de loin, se combattaient, pour un territoire à conquérir ou un bison à dévorer, et les survivants s'en retournaient, chacun de leur côté. 

Ils n'avaient pas trop eu l'occasion de s'expliquer, de négocier une entente, un arrangement propre à satisfaire les deux tribus en conflit.

On n'avait pas encore inventé la diplomatie, et les interprètes affiliés.

Le temps passant, les hommes se multiplièrent. Ils eurent besoin de plus d'espace, de davantage de nourriture, pour assurer l'existence de leur groupe. Les hordes barbares envahissaient les contrées convoitées, et les plus barbares asservissaient les plus faibles. Quand ils ne les mangeaient pas.

Quelques phénomènes climatologiques d'envergure leur rappelaient périodiquement les forces de la nature. Sidérés, ils accusaient le coup, comme ils le pouvaient. Et repartaient, en ordre dispersé. L'esprit communautaire des origines était perdu à tout jamais.

Le langage primitif se sophistiqua. Les hommes apprirent à moduler de plus en plus de sons, à les assembler pour en faire des mots articulés. Après s'être concentrés sur la désignation de leur environnement, sur la formulation de leurs besoins essentiels, ils se risquèrent à vouloir partager leur univers intime, à faire valoir leurs opinions, à argumenter, à essayer de convaincre.

Le monde matériel ne leur était plus suffisant. Ils s'aventurèrent dans les débats d'idées.

Toute la palette des sons à leur disposition n'y suffisait plus.

Le verbal et le non verbal s'en donnaient à cœur joie. Dégager un sens clair dans ce fatras s'avérait difficile.

Là, l'homme, l'écoutant, se mit de la partie. Entendant son locuteur, il participa à l'information qu'on voulait lui transmettre, en y adjoignant son interprétation. De simple récepteur, il devint acteur, interprète.

Les sons modulés en paroles échappèrent à celui qui les prononçait, puisque celui qui les entendait pouvait en faire toute autre chose.

Et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte.


Un bon moment, au demeurant, avec ses détours flous, où le raisonnement s'égare. Ou quand je promène dans ma tête, sans but, pour le plaisir d'enfiler des sentiers ombragés.

La destructuration ne m'inquiète pas. A ces moments, j'écris comme je pense : en désordre complet, avec un fil directeur bien souvent perdu. Retrouver un brin d'écheveau, ici ou là, me suffit, pour me dire que je tiens toujours mon sujet. Quand c'est lui qui me tient, ou me perd, suivant sa fantaisie.

J'ai accepté ce jeu là. Accepté de le partager à ceux que ça amuse.


Pendant que je babille, les chars s'apprêtent à entrer en Ukraine.

De jeunes inconscients s'amusent à la guerre, tout heureux de tenir dans leurs mains innocentes des armes lourdes. Ils semblent prendre tout ça pour un jeu. Mieux qu'une console et un écran. Des adolescents sourient, béats, complètement décalés par ce virtuel qu'ils pratiquent bien plus que le vrai.  Que feront-ils quand un tir de mitrailleuse fauchera leur bras ? Y croiront-ils, alors ?

 Tout semble surréaliste : leurs réactions, l'escalade d'une violence qu'on croyait ne jamais revoir. 

Nous avions l'impression de vivre dans un monde pacifié, sûr. 

Le Covid a déjà bien ébranlé ce sentiment de sécurité. 

Là, très bientôt sans doute, les bombes qui tombent, les chars qui grondent, les missiles qui fusent, à quelques heures de route de nous, c'est le fracas de nos systèmes civilisés pulvérisés par une force brutale et archaïque.

Les hommes politiques parlent diplomatie, dialogue. Et l'autre fou, il va envoyer les chars. Ils ne vivent plus le même monde. Les uns parlementent, et l'autre fait mine de n'avoir pas décidé. Là encore, le gros malentendu, quand l'un ne veut pas donner à entendre, et que ceux qui croient tenir une négociation n'ont dans les mains que du sable gris qui leur file entre les doigts.

Le pouvoir rend certains hommes fous. Quand la folie s'empare d'un homme, tôt ou tard, elle le fait sombrer. 

En attendant, tant que cet homme est au pouvoir, ce sont d'autres hommes, qui tombent. D'autres hommes, des femmes, des enfants, qui hurlent de terreur dans le vacarme des armes qui les tuent.

Les gouvernements refusent de se laisser entraîner dans la folie de la guerre. Les soldats morts pour rien, pour le retour de la violence là où leur présence la muselait pendant des années, sans l'éradiquer,  il y en a eu bien trop.

Comment garder son sang-froid, élaborer une stratégie économique de rétorsion, d'étranglement, quand, en face, on s'apprête à tuer, impunément ?

Le monde ne doit pas sombrer dans la folie. On veut encore croire à la solution diplomatique.

La Russie dévisse. La Chine sommeille, tapie. L'Occident s'agite, horrifié et passablement impuissant, pour le moment.

Me revient un livre lu il y a bien longtemps : "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera". Alain Pierrefitte, je crois. Je n'étais pas alors plus férue que maintenant de politique. Mais ça m'est resté.

La géopolitique, c'est sûrement passionnant. Les travaux pratiques, c'est comme les expériences scientifiques avec des explosifs : dangereux.



Lundi 21 février 2022  18h30



TtonytaPetra se couchent pour ruminer paisiblement leur ration du soir.

C'est cette image de rassasiement, d'une pleine sérénité, que je préfère de tous temps dans la conduite de mon élevage.





Elles sont arrivées il y a un peu plus de sept mois, mes toutes mignonnes.
Et chaque jour de ces sept mois me les rend plus précieuses.


Lundi 28 février 2022 17h

Le grand soleil m'a trouvée dehors, à gratter la terre.

Le monde parle de guerre, et moi, je jardine.
Tous, autour de moi, et bien au delà, continuent leurs petites vies.
Covid nous a appris la mort scandée tous les jours, par centaines. Nous sommes blasés, à peine inquiétés. Quand pourtant la menace gronde...

Les images de guerre, les chars, les missiles, les façades explosées et les visages sanglants nous émeuvent déjà moins. Quand Poutine a déclaré la guerre, la sidération a semblé figer le monde. Puis, jour après jour, le monde repart, presque tranquille.

Finalement, L'Ukraine, la Russie, tout ça, c'est loin. Et puis, qu'ils s'arrangent...
Finalement, plutôt que d'exhorter de loin, au combat, à la résistance, au patriotisme, ne ferions-nous pas mieux de faire ce que l'on fait déjà si bien, si facilement, pour d'autres pays dans le monde, où la violence des hommes et leur barbarie tuent tout autant ? S'émouvoir, sincèrement, dénoncer, avec force et conviction, et puis... fermer les yeux. 

Après tout, plutôt que d'envoyer des soldats à la mort, pour rien, ou juste pour maintenir l'ordre quelques temps, et se replier ensuite en laissant la place aux régimes que l'on voulait combattre, on se demande quelle portée ont nos interventions. Et quelle légitimité ont nos offuscations.

L'homme bête s'est civilisé, croyons-nous. Il est devenu l'homme humain,  cérébralement évolué, intellectuellement sophistiqué.
En 2022, l'homme grogne encore, et brandit sa massue. Comme si les millénaires n'y avaient rien fait.