vendredi 4 juin 2021

19 mai au 04 juin

 

Mercredi 19 mai 2021  19h45


Je comptais faire une longue séance écriture, cette fin d'après-midi.

J'aurais raconté le détail de ma promenade dans les bois de la montagne, cette ambiance de voute de verdure, de caverne protectrice, irradiée du soleil diffusé à travers les feuillages encore tendres, cette impression d'être là, aussi en sécurité que dans le ventre d'une bonne mère.

J'aurais parlé longuement de l'immense merisier affalé dans le ravin de tout son long. Des repousses impertinentes essaimées à partir d'une seule racine encore fichée dans la terre. Des surgeons fougueux lancés dans la clairière ainsi ouverte. De toute cette vie rebondie d'après la fin de celle des colosses de la forêt. De cette symbolique d'éternité, où, pour la plupart, nous puisons comme à une source vive.

Je vais juste noter ma gratitude pour ce moment de sérénité.

Le chantier bat son plein, ici, et la ferme vibre et tremble sous les coups de boutoir. C'est pour la bonne cause !

Les hirondelles s'affolent, mais reviennent au soir.

Je fuis, le bruit. L'animation, l'effervescence, l'enthousiasme, me rattrapent, quand, comme ce soir, la tablée se peuple de rires sonores et d'exclamations un peu trop perçantes pour mes pauvres oreilles enflammées.

Là aussi, c'est pour la bonne cause !


Jeudi 20 mai 7h




Je cueille Bel Astre avant d'aller travailler.


Les levers de soleil se noient ces jours-ci de brumes épaissies en nuages.



Vendredi  21 mai 2021  7h30





Dans le ciel du matin, le soleil noyé irradie joliment.









Dans le pré, juments, hongre, pouliches et biquettes vivent leur vie.

Et agrémentent la mienne.




La logistique du transfert de mes connectiques va demander quelques jours.

Je ferai sans doute silence, un moment.

Et me retrouverai après, là haut, de l'autre côté du mur encore à bâtir.


Vendredi 21 mai  2021 14h


(En attendant la liaison, je babille en solo, dans mon antre encore trop vide.

Un bon vieux "copier-coller" ramènera un air d'instantané à la remouture.)



Karrarro a repris un service actif. Attelé à la remorque de Beñat, c'est le seul équipage à rentrer dans l'étable basse. Antton charroie les déblais.

Le remblai d'Agorreta tire à sa fin.

Il avait été inauguré par le chantier du cousin, à Errandonea.

Il finira plus ou moins avec les débris d'ici. De Legorburu en Legorburu, les terres des hauts d'Agorreta ensevelissent une histoire toujours vive.

Tout ça me laisse une impression de justesse, de boucle bien bouclée.

Je me love dans cette ellipse où il reste toujours une aspiration : rien ne finit jamais, dirait-on, pour peu que l'on prenne la bonne échelle...


19 h

La réunion de chantier se termine autour de la table ronde.

Les cris résonnent dur sous le plafond haut. Mes oreilles en siffleront sur plusieurs jours. Tant pis ! Tous ces rires font grand bien. Ca compensera.

Les nouvelles ouvertures sont créées, et les anciennes restent bées. Un courant d'air d'enfer ventile l'étable. Les hirondelles se coulent dans ces flux frais. J'arrête de vouloir les guider vers les nids nouveaux. Tout est grand ouvert de partout, pour le moment. Alors, qu'elles fassent comme elles pourront ! Elles se serrent dans les angles des poutres, essaient sans doute de se mettre à l'abri d'un vent bien froid pour une fin de mai.

Il a plu, ces derniers jours encore. Pas de grosses averses, mais suffisamment pour me faire crier victoire : la terrasse ne fuit plu ! Je surveille l'auréole pâlie. Elle blanchit de jour en jour, à peine marginée d'une trace plus foncée. Une grande satisfaction me tient, de ce petit combat enfin gagné. Les difficultés de la bataille m'en rendent le gain plus savoureux.

Certes, mon dispositif laisse perplexe. Le rendu en est bien joli, ma foi. J'ai disposé soigneusement mes grosses pierres veinées d'ocre, celles que j'avais récupérées du remblai, il y a plusieurs années.  Ma composition d'alors, "l'équilibre du monde", telle que baptisée par Beñat, se recrée ici. Les pierres lourdes sont disséminées sur le gazon vert sombre. Les gros galets de craie blanche scintillent de leurs paillettes de quartz. Mes petits objets fétiches, hétéroclites, mes petits glanages au gré de mes déambulations dans le coin, se retrouvent là.

Mon œuvre est inspirée, évidemment. Elle est aussi calculée, savamment : chacune des pierres déposées, chaque objet, a sa raison d'être là, exactement, là, sous le soleil. Enfin, quand il y sera.

Ce matin même, à la première heure, j'ai déroulé sur ma bâche efficiente deux bandes de gazon synthétique. Elles étaient lourdes, et malcommodes à manier. Je ne m'en suis pas trop mal sortie. Je craignais un épandage en vagues mouvantes et disgracieuses. Et bien, pas du tout ! Mon gazon vert profond s'est aplani comme une vague docile, déroulé presque parfaitement en se jointant au plus près. Chhlak ! Les bandes caoutchouteuses se sont plaquées au sol, sur la bâche, et, juste après, sur les dalles.

Pour les quelques points relevés, je ne me suis pas échinée à les aplatir. Non. Mon ouvrage doit être de plaisance. Un résultat parfait induirait une mise en œuvre plus besogneuse. Sans garantie. Là, je connais ma mise, et en attends raisonnablement la donne. Mes quelques cailloux lourds, mes galets crayeux, ma collection unique disposée dans des bacs emplis de sable, m'ont fait lests efficaces.

Les vaguelettes écrasées ont aplati leurs échines. L'ensemble est d'après moi fort joli, inattendu, et amusant. J'ai passé le temps où j'exposais à tout va. L'image n'y sera pas, mais le souvenir m'en restera.

Je suis enchantée de mon travail du matin.

A ce soir, l'artisan a de son côté bien avancé son ouvrage.

C'est autour de lui, dans le cœur de chantier,  que nous nous sommes retrouvés, avec mes frères.

De là, nous avons extrapolé l'installation future. 

J'ai été mandée d'exposer dans le détail mon projet. Au point de devoir déterminer, avec exactitude, où je comptais mettre le seau à veaux. Parce-que tout découlait de cet emplacement crucial. Trouvant difficilement mon équilibre entre les gros débris inégaux, j'avais du mal à mentaliser ce modeste seau, posé sur la paillasse d'un évier tout à fait ordinaire, lui-même accolé à la rambarde de l'escalier encore à installer.

Jamais je n'aurais imaginé qu'il faille, pour une simple étable, anticiper autant, et aussi précisément. 

Brutalement mise en demeure, je me suis exécutée.

Dans la foulée, il fut question de hausser et rallonger la murette de la stalle, pour ne pas que "ces salles vaches en foutent partout". On me les mettait dans un placard !!

Je protestai. Non, non, il ne fallait pas les cloisonner. La murette devait être basse. Ou, mieux,  ne pas être.

Tout le monde se récria : "tu vas voir, et pichti pachta, elles vont tout te saloper !"

Je goûtais au passage la justesse sonore du "pichti pachta". Une lourde et grasse bouse écrasée sur le ciment, giclant gaiement tout autour de son point de chute initial. 

Je convins que l'argument était pertinent. Pour autant, je ne voulais pas d'une murette trop haute.

- Et pourquoi ? me hurla-t-on, exaspéré de mon obstination.

- Pour les voaaar ! bêlai-je, piteuse de mon attachement incompris à la gente bovine.

Et là, en un capella retentissant et parfaitement synchronisé, un  "les voir !!!", hurlé à pleines voix, acheva de m'exploser les tympans, et de me faire perdre un équilibre déjà précaire.

Titubants et joyeux, nous sommes rentrés boire un verre, entre rires et invectives.


Dimanche 23 mai 2021   8h




Ma prairie se peuple, et anime ma joie.


Mercredi 26 mai 2021 6h45



Le soleil brille, pâle, mais ne réchauffe toujours pas.


20h00


Ma promenade  ne m'a pas détendue comme elle l'aurait du : j'ai perdu Lola dans les fourrés, du côté d'Amuxenia.

Je mène mes chiens par là. Ils y furètent entre les ronces éparses. Le chemin sous les grands arbres est agréable, abrité du vent. J'y fais étape, m'appuyant sur une souche moussue. 

Là, ma Lola n'est pas ressortie, quand je l'ai appelée pour repartir.

J'avais donné RDV à une jeunette à la ferme pour un petit travail de correction. Je ne pouvais pas m'attarder.

Tout le chemin du retour, je pensais à ma vieille chienne, peut-être coincée dans un taillis trop dru. Par le passé, j'ai déjà du aller la chercher entre les broussailles, ma petite téméraire. Là, je m'imaginais revenir la chercher avant la tombée de la nuit. La saison me donnait du temps. Je n'aimais pas cette idée, la savoir là, penaude, douloureuse peut-être, incapable de se sortir toute seule de son mauvais pas.

Ma promenade si agréablement commencée tournait mal.

Très contrariée, je revenais vers la ferme. Je me retournais souvent, espérant la voir accourir derrière moi. Les deux petits allaient leur train, sans inquiétude apparente, les ingrats, d'avoir perdu leur aînée.

Je passais le coin du figuier du remblai : à l'angle du mur du garage de la Clio, ma petite chienne, oreilles dressées, en appui tendu sur ses postérieurs, attendait. Elle ne nous vit pas tout de suite : sa vue n'est plus ce qu'elle était !

Je m'avançais, hâtant le pas, toute guillerette dans l'instant de la voir là.

Elle me reconnût alors, et sautilla sa joie en aplatissant les oreilles.

Nous nous fîmes fête. Et ma jeunette arriva.


Vendredi 28 mai 2021  8h



On m'a toujours dit que les chevaux dormaient debout...

Alors d'un, on ne nous dit pas tout. Et, en plus, de ce qu'on consent à nous dire, il faut en jeter la moitié !

Lorry calcule son début de journée. June lève tout juste sa jolie tête. Et Prince, Prince, lui, finit sa nuit.


Nous attendons l'artisan.

Ces ouvriers dans les corps de métier du bâtiment sont devenus des divas : on les attend, on les espère, on n'ose surtout pas les contrarier. De peur de les voir tourner les talons.


14h30

Finalement, nous le voilà.

L'ouvrage avance.

J'écris maintenant ici, dans mon futur nouvel habitat. La connectique cahote dans des circuits occultes. Là aussi, on marche sur des œufs, quand ces gens désinvoltes vous mettent  le monde à portée, ou vous le défendent, d'un simple clic.

Je retourne à notre taillis. Je vais tâcher de mieux surveiller ma vieillotte.


Dimanche 30 mai 2021  6h45



L'aube se lève, plutôt engageante.


9H

Olivier étrenne sa petite dernière :



June vient voir :

- c'est quoi ce criquet ?




Lundi 31 mai 2021  23h


Un impressionnant orage zèbre le ciel en flashs ininterrompus. Il fait grand jour et nuit noire en un millième de seconde.

Les chiens apeurés se pelotonnent contre moi dans le lit. Je me relève pour fermer les volets. J'entends le crépitement d'une averse. elle doit tambouriner bien dru. J'irai demain vérifier ma terrasse. Je ne peux plus traverser le grenier de part en part : le maçon a érigé le premier mur de séparation.

Les premières fournées de foin craquant sec, sont rentrées. La saison des fanaisons a commencé.


Mercredi 2 juin 2021 15h30


Je me suis gentiment énervée sur une connexion presque là, au bout d'une clé à 26 chiffres, et pourtant, non, toujours pas...

Les services téléphoniques inquiétés de ma frénésie ont temporisé tout ça, en me proposant un RDV dans 2 jours. Quand j'aurai refroidi !

Bien. C'est en effet peut-être le mieux à faire. Je vais aller restaurer ma sérénité dans un sous-bois frais.

Tous ces codes et clés en sésames fuyants vous rendent dépendants d'une science fragile comme du cristal. Le virtuel est sûrement exonéré des lourdes matérialités. Il en est intimidant, insaisissable, exaspérant. Pour les non-initiés, dont je suis, les profanes, maintenus aux portes de ces temples obscurs où le réel perd pied, le virtuel est une imposture. Et un tyran capricieux et cruel.

Laissons-ça pour plus tard.

Le maçon travaille dur, en bas. Une belle chape bien grasse a été coulée ce matin. Où est mon regretté ETPM,  et son béton offert ? Là, chaque M3 chiffre et douille.... Et oui ! Mais bon.

Je vais prendre l'air.


Vendredi 4 juin 2021  8h13


J'attends l'appel de mon sauveur. Ce conseiller dédié qui me remettra au monde virtuel. Celui-là même qui semble avoir pris le pas sur le réel. Malédiction !


15h40.


Je tapote langoureusement sur mon clavier ressuscité en instantané direct-live. 

Une sainte m'a guidée, un ange de patience et d'empathie. En me laissant avancer seule sur le chemin, avec la promesse de rester dans les parages. Tant de sollicitude de la part d'une personne aussi experte dans cette froide science informatique m'a tiédie le neurone comme une coulée de miel translucide sur une galette sèche.

Je reprends le cours de mes soliloques.

Le paysage s'éclaire sur la baie. Il a beaucoup plu. Et ma fuite a disparu. Alléluia !!

Le maçon termine. Un dernier raout pour aménager le grenier, la pose d'un petit surpresseur pour pulser l'eau vive, (s'il y a une chose que je suis bien sûre de ne pas regretter, c'est bien le vieil engin tapi dans sa niche), quelques charrois encore, et je pendrai ma crémaillère.

Je ne peux plus maintenant passer d'un bout à l'autre de la ferme par l'intérieur.

La division est consommée. 

J'ai hâte maintenant de m'établir définitivement ici. De laisser entre de bonnes mains mon espace d'avant. 

La mue se termine. Et on fait bon usage de ma vieille peau.







vendredi 14 mai 2021

30 avril au 14 mai


Vendredi 30 avril  2021  16h44


Cette chronique sera-t-elle celle de mon emménagement ?

Si je tiens le rythme mensuel, cela devrait.

Pour le moment, j'en suis au statuquo entre deux tranches de travaux. L'appartement est fin prêt. Les branchements domestiques sont prévus courant mai.

La partie grange et étable est en devenir. Les hirondelles perchées ne semblent pas se douter du ramdam prochain. Quelques jours de bruit et de poussière, et mon nouvel horizon s'ouvrira.

Je vivais l'année dernière les derniers jours avec mon père.

Je vis maintenant les derniers jours dans la vieille ferme. Là où je vais, l'empreinte des miens est ancienne, aussi. Le mur de pierres de la bergerie fonde l'embase du bâtiment. Je resterai adossée, soulevée, imprégnée, à, par, et de, cette histoire familiale. Prisonnière volontaire. C'est là que je me sens bien. C'est là que je veux continuer de vivre, et finir, le jour venu, si l'augure m'en est laissé.

Hors d'ici, point de salut pour moi.

Mes tentatives de sortie se sont toujours soldées par un retour.

Les Landes, déjà, il y a trente ans,  m'avaient détournée un moment. Pas plus d'un été, je crois.

Rivière, cet hiver, m'a paru séduisante de sa forêt et de mon homme. Le temps d'une saison d'eau.

Chaque fois, je suis revenue. Mes racines sont ici, et mon histoire m'y retient.

Je m'y sens bien, confortable comme le goret dans la vase d'une mare tiédie. Mes rares  et molles aspirations à l'exil ont toujours tourné court. 

Notre mode de vie familial m'a pesé, parfois. Et je comprends facilement qu'il puisse paraître étouffant. Moi, j'ai besoin de cette gangue, de ce poids sur et autour de moi.

Je compte quand-même faire de la place à un plus large cercle, à partir d'ici. M'ouvrir à quelques amies délaissées, libérer des plages temporelles et spatiales en orbite plus éloignée de ma planète-mère.

Sans m'en détacher jamais, semblerait, puisque j'en suis incapable.

Le petit monde d'Agorreta s'est reconstitué en plusieurs satellites semi-indépendants.

Ma charge mentale s'est soulagée de ce délitement. 

Mon petit monde devient plus léger. Il babille autour de quelques arbres, quelques bêtes, quelques gens.

Ca paraît peu de choses. Pour moi, c'est largement suffisant.


Dimanche 2 mai 2021 7h15


Grand beau temps sur le monde. Les petites pluies de la semaine ont fait du bien. A défaut d'avoir pu boire son saoul, la nature s'est au moins rafraîchie.




Nous avons hier soir avec Olivier remarqué ce nouveau couple d'hirondelles, fraîchement arrivé.





Ces deux là ont de l'âge. Leurs poitrails s'arrondissent largement. Elles sont plus grosses que les premières jeunettes. Depuis le surplomb au dessus de la porte du garage de la Clio (qui n'y est plus depuis longtemps, mais a laissé sa trace dans la sémantique locale), elles regardent vers la grande porte de l'étable. Je la garde fermée, pour décourager les candidats de ce côté là.

Un court moment d'observation nous suffit pour constater que cette paire est plus entêtée encore que les précédentes : voulant rentrer dans l'étable, elles virevoltent bas dans la cour. A un moment, l'une des hirondelles vient durement butter contre la vitre de la porte fenêtre, ici, juste à côté du grand vantail fermé. Sonnée, elle tangue au redémarrage, puis retourne se percher sur le rail, en face.

Ebranlée par la violence du choc, presque autant qu'elle, je décide :

- On va les laisser entrer, et refermer derrière elles. Demain, elles auront pris le pli de passer par le fond.

Olivier soulagé approuve mon plan. Il supporte difficilement, comme moi, la souffrance animale. Sitôt le volet ouvert, nos deux deux elfes bruns s'y faufilent à la vitesse de l'éclair.  Quelques pirouettes de reconnaissance, et elles se perchent côte à côte sur la cabine de Karrarro.

Nous les regardons, attendris, benêts.




A peine quelques minutes plus tard, l'une d'elles est dans un nid resté là. 

Les précédentes avaient ignoré celui-là, et je l'avais laissé en place, puisqu'il n'attirait personne. Ces hirondelles-ci sont donc les occupantes en titre des lieux. Dans la population hirondelle, le code de la propriété est strict : on ne s'installe pas chez les voisins, même s'ils tardent à rentrer de vacances, et quand-bien même, sa propre maison  détruite, on se retrouve SDF. Le squat sauvage n'a donc pas cours, ici.

Ou alors, ces deux là sont les caïds de la troupe, de véritables terreurs qu'on ne se risque pas à offenser. Leur nid est comme l'antre de l'ogre, on ne s'en approche pas.

Je respecte le temps de repos de ces voyageuses tardives. Je délogerai ce nid-ci dans quelques jours, quand les hirondelles se seront remises de leurs contrariétés.

Nous les regardons un moment, gazouillant de contentement. Ou alors s'invectivant les unes les autres comme des poissonnières à la criée. Je ne suis pas sûre de savoir démêler le langage hirondelle...


Mercredi 5 mai 2021  19h


La campagne est rincée de sa poussière blanche. Tout paraît lavé, frais, net.

J'ai retrouvé avec plaisir mon talus de myosotis aux fleurs blanches et roses piquetées parmi les bleues.

La matinée s'est suspendue dans l'eau têtue en bruine légère. Un peu d'eau de plus, c'est toujours bienvenu. Puis, le soleil a fait rutiler toutes les couleurs printanières en éclats joyeux.

Puisque je suis à jour dans mes petits papiers, je vaque sans presse. Et retrouve des occupations délaissées, faute de temps mal employé. En tête de liste, la lecture. 

Je n'ai pas grande culture livresque. Je choisis mes livres à la bibliothèque, sur la table des nouveautés, ou en tête des travées. On m'en prête. Je n'ai pas la connaissance de la plupart des auteurs, je ne suis pas du tout au courant des sorties littéraires. 

Il me tombe dans les mains ce que la chance veut bien y mettre. Un titre, quelques phrases parcourues en diagonale, je ne m'attarde jamais longtemps. Mon choix est vite fait. Je reviens avec ma provision, persuadée que je tiens sous le bras plusieurs heures agréables. Et je déchante rarement.

J'ai l'impression ces derniers temps de laisser filer de ces choses pourtant importantes, en ne transcrivant pas mes petites découvertes au jour le jour.

Dernièrement, par exemple, Le livre de Ted Chiang, "Expiration", m'a fait explorer des possibles captivants, avec ses humanoïdes robotisés. Nos portables greffés comme des appendices devenus indispensables nous y mènent tout droit, sans aller chercher bien loin...

Le libre arbitre, le hasard, les occurrences, la mémoire, notre condition d'hommes capables de dompter la technique, ou pas, tous ces volets m'ont paru intrigants, et insondables.

Les livres ouvrent des mondes et vous les mettent dans les mains. Je retrouve cette manne d'un plaisir à portée, quand un bon livre vous tient.

Mon inculture me fait terre vierge où toute graine peut germer. J'accueille tout avec le même enthousiasme. Comme je ne prends que des ouvrages mis en avant par de bien plus savants que moi, je ne prends pas grand risque. 

Tout de même, la production littéraire est vaste, et son empreinte profonde.  La plupart des livres que je lis me plaisent. Quelque chose m'a attirée en eux, qui ne se défausse pas. Plus rares sont ceux qui me captivent, au point de culminer à la première place des pensées dans mes journées.

Cette "Expiration" en fut bien une, comme on souffle après une expérience audacieuse et troublante.

Mes jours prochains feront, je le pense, une meilleure place à ces aventures là.



Vendredi 7 mai 2021 11h30


Je me suis octroyée une dernière journée au calme de la vieille ferme, en juif.

Je veux aujourd'hui profiter seule de cet espace bientôt partagé à d'autres.

La deuxième tranche des travaux dans le fond commence lundi. Je m'éloignerai du bruit, arpentant la montagne avec mes chiens. 

J'ai hâte de voir le rendu des opérations. Sans être pressée de sortir d'ici.

Je suis adepte des ruptures tranchées et incisives. Là, le calendrier m'impose des lenteurs inconfortables. Je ne peux m'y soustraire, et prends le pli d'y trouver un agrément déniché dans les coins.

Quand je serai installée là haut, j'imagine qu'en quelques jours à peine, je m'y sentirai familière.

J'y aurai plus de soleil, plus de lumière. Plus d'un confort plus moderne.

Je garderai sans doute la nostalgie sépia de l'ambiance vieillie d'ici. Comme on garde la nostalgie de tous ces endroits où notre enfance insouciante a marqué dans nos mémoires son empreinte lumineuse.

Je parle comme si mon exil prenait pied sur un continent lointain....

Ma littérature mélodramatique se pane de ces mièvreries là.

J'apprends à peine maintenant à la contenir dans ce "bloc". 

La préparation du prochain déménagement a été l'occasion de refeuilleter certains documents, professionnels, administratifs. Ma propension à une "poésie" le plus souvent acidulée, quelquefois sirupeuse, me saute maintenant aux yeux.  Mes circonlocutions prétentieuses devaient bien agacer les destinataires de mes épitres. Et le contenu, pourtant légitime, en être passablement pollué.

Je ne me dédie pas. Je me relis avec tendresse. Tout en donnant quitus à mes détracteurs bien fondés à s'exaspérer.

J'aurai moins l'occasion maintenant de ferrailler ainsi. Mes joutes s'appauvriront. 

Je garderai le goût des tournures ampoulées, et déverserai ma marmelade ici. Là où ceux qui viennent l'y chercher savent à quoi s'attendre, et moi la première.

Pour le reste, un brin de sobriété ne nuira pas.

Tout de même, je ne vais pas m'assoir dans une caisse en bois posée au milieu de la cour, en attendant qu'elle me devienne cercueil. Je vais continuer de gambiller dans ma petite tête. Rester la petite fille débordante d'une imagination exaltée, même dans un corps vieilli, tout juste capable de tenir debout, entre deux tangages et un roulis.

Les chiens soupirent de bien-être, lovés près du poêle allumé.

Dans leurs yeux vieillis aussi, je puise tout l'amour du monde. Les bêtes donnent leur affection profonde et inaliénable, sans conditions, indéfectible. Mes bêtes me font compagnie et ne me jugent jamais. Elles me suivent et approuvent tout. Ce n'est peut-être pas toujours un service à me rendre, quand je m'égare. Mais je ne peux pas attendre d'elles ce qu'on espère d'un ami loyal : qu'il soit un confident bienveillant, mais sensé. J'ai la chance d'avoir ça, aussi, en magasin.

Pour mes bons chiens, je suis leur maîtresse, et c'est à moi de diriger notre destin commun. De recevoir leur affection, et de leur faire la vie douce en retour.

Je vais tâcher d'être le bon chien de moi-même, tiens. D'être toujours partante pour mes errances joyeuses, et de ne pas m'en vouloir de leur inanité. Etre à moi-même une confidente bienveillante m'est à portée.  Sensée, c'est beaucoup me demander...

"Je est un autre" écrivait Rimbaud. "Je" suis douze dans ma tête. A m'y perdre moi-même !


18h50

Je reviens du champ où mes quatre châtaigniers restent muets. J'en serai quitte pour les remplacer par mes plants d'ici.

Une petite pause auprès de June allumée de miel dans sa robe caramel plus tard, me revoici aux fourneaux. Enfin, au clavier.

Une joyeuse tablée a fait retentir sous le plafond haut de la vieille cuisine les éclats de rire d'antan. Notre fratrie se retrouvera autour de la table ronde, ici et là-haut.

Nous préparons une prochaine réunion administrative. Un de ces derniers dossiers que je voudrais bien  refermer revient en haut de la pile. Mon engagement y est plus distant, même si je reste vite remontée en proue, quand on m'y invite.  Et le carton n'a pas besoin d'être bien grand...

Entre accorder les pianos, non, les violons, (sans pisser dedans), mettre les pendules à l'heure, régler nos montres ou nos comptes, les remettre à zéro, pour mieux redémarrer d'autant, nous nous sommes emballés dans une sarabande bienfaisante.

La semaine prochaine à cette heure, mon rapport de la journée nous rendra gloire ou dépit.


20h40

Une jolie conversation dans le soir,  avec une mienne nièce, aux rayons bas du soleil pas encore couché.

Les mécanismes de nos petits cerveaux, cette génétique familiale imprégnée d'histoires complexes, gaies ou douloureuses, nous sont sujet d'étude captivante.

Pour moi, mon petit cervelet est une mécanique alambiquée. Les faisceaux nerveux basiques, ces nerfs transmetteurs d'informations en circuits simples entre un organe, une viscère, un muscle, et son récepteur, sont naturellement usés. Sursollicités peut-être pour certains, puisque ma vision, mon ouïe, particulièrement, anormalement défaillante pour mon âge, me le racontent comme ça. Ou alors mal conçus dès la fabrication pour durer. Mon obsolescence programmée sonnerait déjà à la porte ? Non.....!!

La bulle de niveau régente de l'équilibre physique est mollette, imprévisible. Mon monde est mouvance, ma terre aussi instable qu'une mer.

Le réseau transmetteur émotionnel a subi quelques surchauffes dévastatrices. Quelques dents des rouages de nos profondeurs intimes, inopérantes depuis le départ, ont manqué à certains amorçages. Les pignons ont tourné en roue libre, la courroie de transmission a sauté, fumé, dans ces engrenages là.

La molécule amortit les cahots, quand l'information doit faire un saut, par dessus le cran manquant. Le circuit parallèle mis en place par la chimie est moins chatoyant que l'initial, évidemment. Il est loin le temps où mes transmetteurs pleins de l'énergie de la jeunesse sautaient fougueusement au dessus du vide. Les réceptions devaient être périlleuses, mais bon, je retombais à peu près droite quand même.

Quand là aussi les sur-sollicitations ont sapé le réseau, il a fallu ramener le saut à un petit bond, puis, à un pas prudent.

Je me souviens avec nostalgie de ce temps d'avant l'usure. Une douce mélancolie atténue mes regrets. J'ai eu la chance de cette vie intense, et je l'ai saisie à pleine mains. Je ne l'ai pas gâchée.

Je ne gâcherai pas plus la suite. C'est mon vœu, pas pieux.


Lundi 10 mai 2021 18h45


Ce qui devait marquer le branle-bas de combat sur Agorreta, a finalement été une journée d'une exquise douceur.  Les artisans ont fait relâche. J'ai pu faire repos.

La journée a été magnifique, vernissée de la végétation lavée. Les pluies de la semaine dernière, l'orage, hier soir, ravivent la nature et la font exulter.

En rentrant de la jardinerie, hier soir, j'ai sursauté aux éclats fracassés d'éclairs fantastiques frappés sur le ciel de plomb. 

Nous avions le matin avec Olivier mis en place une offensive antifuites sur la terrasse. Ce maudit suintement humide nous nargue. A chacune des averses de ces derniers jours, même toute petites et ténues, une gouttelette clairette s'est arrondie à l'angle de la poutrelle à ourdies. J'avais à un moment tenté une parade, étalant tant bien que mal une bande de polyane le long du muret en haut. 

Mes espérances du concours naturel de la poussière, du vent, de la mousse amie, n'ont pas, malgré leur ferveur, rameuté le succès.  Ces éléments conglomérés auraient pu concourir à colmater la fissure. Ce petit miracle s'était produit, juste en face, sur l'autre pan de mur.  Mais non. Ce qui avait si bien marché de l'autre côté paraissait ne pas vouloir advenir sur ce versant-ci. Quel dommage...

Dernièrement, Olivier a tartiné la zone incriminée d'une épaisse couche de goudron poisseux. Il avait au préalable enlevé mon plastique chiffonné. A la première averse subséquente à l'opération, le verdict est tombé : échec, et fuite.

Agacée de cette avanie persistante, je suis revenue à mon film d'étanchéité. 

D'après moi, le premier essai n'avait pas fonctionné, parce-que je ne l'avais pas correctement mis en œuvre. Je me souviens avoir fait ça vite fait, par une fin de matinée où le temps me pressait. J'avais à la hâte déposé sur le côté les lourdes dalles bétonnées, soulevé les plots de soutien, positionné une bande de film à ensilage à la va-vite, et remis plots et dalles en place, avant de redescendre fissa-fissa, préparer le déjeuner.

La fuite, jusqu'alors conséquente, s'était effectivement bien résorbée, mais pas tout à fait.

Ma crainte, en confiant la manœuvre à Olivier, était que ce qui jusque là n'était pas parfait, mais pas trop mal quand-même, n'empire, et ne revienne à l'état antérieur : une petite cascade d'eau vive, crépitant dans l'auge réceptionnaire placée stratégiquement juste dessous.

Je n'écartais pas la possibilité riante d'un succès total. Ma terrasse, redevenue parfaitement étanche, ferait pour mon futur jardin d'hiver un plafond bien sec.

La réalité comme souvent se coula entre les deux projections : la fuite y était toujours, mais ne s'était pas aggravée.

Là, j'ai décidé de ne pas barguigner : nous allions enlever les dalles sur une bonne moitié de la terrasse, disposer académiquement une bâche à bassin bien épaisse sur l'asphalte sûrement fendillé, et recouvrir tout ça. Le film bien plaqué, remonté sur les côtés, parerait toute fuite future. La pente de la terrasse enverrait l'eau collectée sur la toile vers le trou d'évacuation. Tout irait pour le mieux, dans le meilleur des mondes.

J'étais tout à fait confiante. Nous avions programmé ça pour hier, dimanche.

Samedi soir, quand je rentrai de la jardinerie, je vis à la mine d'Olivier, rentré à la ferme dans l'après-midi, qu'il y avait un hic.

Pour avancer le travail, il avait ôté les dalles. Et voulu enlever les plots. Devenus adhérents à la toile asphaltée. Aïee !!! 

En tirant précautionneusement sur les socles en plastique, rendus cassants par tant d'étés bien chauds, et d'hivers gelés, il soulevait le revêtement dessous. Notre intervention s'avérait plus compliquée qu'il n'y paraissait. 

Toujours adepte du "sinon soigner, au moins ne pas nuire", nous décidâmes d'abandonner l'idée de placer le film imperméable sous les plots. Si nous commencions à tirer sur cet ensemble fragile, nous ferions bien plus de dégâts que nous n'en réparerions jamais.

Je proposai de remettre les dalles en place, et de recouvrir le tout de caoutchouc. En gros, d'inverser les couches du mille-feuille. Le résultat serait le même. Esthétiquement, évidemment, ça se défendait moins bien : une terrasse bâchée de noir, c'est assez moyen. Qu'à cela ne tienne, arguai-je à Olivier sceptique, nous mettrons du gazon artificiel par là dessus, et le tour sera joué !

Tiens donc... la méthode d'étanchement de terrasse brevetée Agorreta. Et pourquoi pas ?

Ne voulant pas rester sur une impression de défaite, nous retournâmes ensemble sur la terrasse, samedi soir, alors que le soleil rubicond plongeait derrière le Jaïzkibel. 

Nous remîmes les lourdes dalles en place. Etendîmes ma bâche. Je trouvai Olivier un peu trop pressé, pas suffisamment soigneux. La bâche était à plat, à quelques centimètres du mur. L'eau gouttant le long de la paroi s'infiltrerait évidemment dessous. Ca n'allait pas ! 

Il se mit à ronchonner. Je me mis à maugréer.

Le vent du sud se levait, boursouflant la bâche étalée. Olivier remonta quelques pièces de bois, pour éviter l'envol. J'étais sceptique. La lombaire me tiraillait déjà de l'effort en fin de journée. Je capitulai.

Dimanche matin, la bâche était froissée en un vilain boudin chiffonné.

Nous reprîmes notre ouvrage, avec plus d'application. Olivier toujours dubitatif ne me semblait pas assez coopérant. Ce chantier ne nous fédérait pas suffisamment. 

Je devais aller travailler l'après-midi. Je re-capitulai. Notre bâchage était quand-même meilleur que celui de la veille. 

Jean-Michel, écoutant nos péripéties d'Agorreta, s'étonna de ce procédé, s'interrogeant sur le fait que personne ne paraissait l'utiliser. Et alors ? demandai-je Est-ce une raison suffisante que personne ne l'ait fait, pour que cela ne se puisse faire jamais ? Que deviendrait l'innovation, si tous, et chacun, nous nous contentions de refaire ce que d'autres ont déjà fait ? Sans jamais pousser l'audace à aller ailleurs, plus loin, autrement ?

Emportée par mon enthousiasme, je regardais s'approcher l'orage avec gourmandise. Oublieuse de mes doutes du matin, j'étais persuadée de l'efficacité de ce procédé que je venais de défendre avec feu. L'eau tomberait du ciel, sur ma bâche, et plus sous le plancher. C'était à ce moment là pour moi affaire entendue.

Le retour à la ferme doucha mes belles certitudes. Olivier, mon mari marri, m'informa en me menant à l'auréole : la gouttelette tomba dans l'auge : floc. Imperturbable, froide, insupportablement prétentieuse, à fouler aux pieds nos meilleures tentatives.

Nous remontâmes à l'étage. La pluie s'était arrêtée. La bâche avait bougé, soulevée par le vent, déplacée de quelques centimètres. Ah ! je tenais mon explication. Olivier consulté se rebiffa : non, nous n'allions pas reprendre ça maintenant ! Puis, lui aussi vexé par ce sort contraire, saisit la bâche à un bout, pour la remettre en place. Le vent était tombé, ça devrait tenir.

Toute cette affaire nous avait énormément contrariés. Cela nuisait à l'harmonie de notre couple, vite enflammé par ces petits bricolages où chacun de nous deux s'estime légitime, et met vite en doute les capacités de l'autre. 

Le chantier en cours nous fait bon lit de mésententes acides. Olivier pense que quand nous serons installés, toutes ces tensions s'assagiront. 

J'examine cette espérance posée devant moi, dubitative. Décidée quand-même à la nourrir, puisque seule cette foi nous libérera des tristes certitudes terrestres.

J'ai repris tout ça ce matin, seule. Je pense avoir fait un meilleur travail. J'étais bien, au grand soleil.

Les artisans annoncés sont ajournés. 

J'ai eu ce même sentiment de vendredi, de savourer ce calme dans la ferme tranquille.

Les hirondelles ont finalement réussi à nicher de ce côté-ci,  dans un trou de mur, et dans un angle reculé de la charpente. Une troisième paire s'est enfin décidée à loger dans le fond, sur une dérivation plastique. Alléluia !!

J'ai refoulé le quatrième couple installé dans la petite salle de bain, sur le luminaire.

Ces petites hirondelles vont me rendre chèvre. Mais elles sont tellement jolies !

Tout à l'heure, en disposant un bouquet de berces sauvages et de vieilles roses, l'une d'elles, posée sur le buffet tout à côté de moi, me regardait, sa fine tête penchée sur le côté. Le luisant de son plumage, la grâce de sa silhouette, ce petit œil malicieux, tout ça me chavire...

J'attends la prochaine pluie.

J'attends le maçon.

J'attends la suite de mes opérations.


Mercredi 12 mai 2021  16h


La bourrasque se calme. J'irai par les champs tout à l'heure.

L'affaire de la matinée a encore et toujours tourné autour de la fuite sous ma terrasse. Mon beau travail de lundi ne s'est pas révélé satisfaisant. L'auréole sous l'ourdie s'est de nouveau élargie, le soir, à la première averse. Pas plus qu'avant, à peine un peu moins, même je dirais. Mais là, bien présente, toujours, et quand-même. 

Je n'ai pas pu résister à la tentation d'y aller voir, avant de me coucher, lundi soir, quand j'ai entendu la pluie tomber. J'y croyais, pourtant, persuadée avec mon bâchage protocolaire d'avoir circoncis la fuite. Je m'apprêtais à confirmer ma satisfaction anticipée, en montant l'escalier. C'est le meilleur moment, dit-on d'autres circonstances. Je veux bien le croire. Parce-qu'arrivée en haut, je déchantai : l'ombre humide planait sur ma prochaine nuit qui n'en serait pas quiète.

J'aurais pu fuir la confrontation, la remettre au moins au lendemain. Garder dans un doute raisonnable la visée optimiste d'une réussite fragile. Et bien non : je me suis pourrie la soirée, dépitée d'avoir failli, encore une fois.

Je ne deviens pas obsessionnelle de cette fuite. Elle me mobilise. Et occupe mes heures creuses. Puisque le maçon est repoussé à la semaine prochaine, je peux vaquer dans le coin, profiter de l'environnement bien agréable, dans le grand calme d'avant les tempêtes.

Mon insuccès m'a navrée, lundi soir, mais point tout à fait abattue. Je suis dans une bonne passe. Je prends ce désagrément comme un passe-temps plaisant.

Pour ce mercredi matin, j'avais programmé le bâchage du mur. L'enduit fendillé pouvait être devenu poreux, au point de laisser passer un filet d'eau suffisant à alimenter une petite source dormante sous l'asphalte. Cela expliquerait l'inopérance de mon bâchage de sol : l'eau arrive par le mur, sur le côté, non par le haut. Elle s'infiltre sous le revêtement bitumineux, et tombe dessous. 

En protégeant le mur,  je parerais,  d'après moi, à cette entrée là.

L'eau a ceci de terrible qu'elle se montre bien là où elle sort, mais ne laisse pas facilement deviner par où elle entre, quand elle décide de se montrer joueuse.

Ce matin, il faisait parfaitement beau. Le ciel était pur, la brise amicale, et la baie de Fontarrabie magnifique.

Lestée d'une nouvelle bâche, et de quelques sacs de sable pour la maintenir plaquée sur l'arête de la murette, je remontai, sur la terrasse, à l'attaque.

Je déposai mon chargement sur les dalles.

En me penchant de l'autre côté du muret, j'avisai la descente des eaux de pluie, juste à ma gauche. Elle donne sur un chéneau de zinc. Je vérifiai scrupuleusement la qualité du dit zinc : pas de trous, pas de dévers. Une lèvre un peu brève, peut-être, sous la rangée de tuiles. Côté muret, un rebord maçonné galbe parfaitement le métal ourlé.

Regardant de plus près, je notai une humidité persistante, sous le becquet, côté tuiles. Me représentant la cascade d'eau collectée là, je pouvais imaginer un flot nourri, quelque peu bondissant, prompt à enjamber la lèvre peut-être un brin trop mince.

C'était une possibilité, parmi tant d'autres. 

Histoire de varier les plaisirs, je décidai derechef de sursoir à la pose de ma seconde bâche. Je verrais cela plus tard, si c'était nécessité.

En première intention, j'allais m'attaquer à ce front là. Canaliser cette descente d'eau, la mener plus bas, là où elle pouvait se déverser sans risquer de déborder, me semblait facilement réalisable. Il suffisait d'emmancher un tuyau au niveau de la chute, et de le rediriger dans le chéneau, plus bas, là où le zinc en s'élargissant capterait davantage d'eau.

Je me mis en quête de matériel, dans les différentes remises de la ferme et des environs. Aller quérir un tuyau chez le marchand me paraissait bien ordinaire, et sans agrément.

Une première tentative avec un coude de réforme un peu trop grand fut jugée irrecevable. Une jonction mieux adaptée mais sans possibilité de rallonge me laissa circonspecte. Je retournai en recherches, truffe au sol.

Je dénichai enfin la perle rare : une ancienne gouttière zinguée, d'une longueur protocolaire, à peine vrillée. 

Beñat m'assista dans le transport de l'engin. Nous remontâmes la cour, notre gouttière sur l'épaule. Nous la fîmes glisser sur les tuiles. Je la réceptionnai par le haut, introduisis l'embout fermé par un petit mouvement de torsion sous la bouche de la descente existante. Le tour était joué !

Il fallut redresser ici ou là le métal assoupli par l'usure. Une pierre grise assura le maintien en bout de course.

Cela nous prit un bon moment, et nous amusa tout ce temps.

Au moment où j'écris ces lignes, la grosse bourrasque n'a pas délogé notre dispositif. Il n'a pas plu assez pour se prononcer sur une réussite établie.

Nous attendons, doigts croisés.

En cas d'insuccès, j'aurai encore le recours du mur à bâcher.

Et après, après, il sera temps de consulter des maîtres en ouvrage. Ce par quoi j'aurais peut-être du commencer.

Ne soyons pas si vite découragés. Tout ne se réussit pas, et ce qui se réussit  ne le fait que très rarement au premier essai. 

Comme disait l'autre :

il n'est point nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

J'espère, et je persévère !


Vendredi 14 mai 19h40


Il a un peu plu hier. Assez pour ruiner mes espérances de réussite antifuite.

Qu'à cela ne tienne : je n'ai pas dit mon dernier mot !

Dès potron-minet ce matin, j'ai mis à exécution mon plan B, relégué par fantaisie en C.

J'ai étendu ma seconde bâche le long du muret, du haut et jusqu'en bas.

Nous avions à faire en ville, ce matin, avec mes frères. Une réunion sur le plancher, ventre à terre, autour de documents jetés là. Inédit, étonnant, mais pourquoi pas ?

Une belle averse a crépité sur la place. 

Une heure après, au retour ici, je me suis précipitée au grenier : l'auréole gouttante de la fin de nuit ne pleurait plus. Mais, ici, avait-il plu ? Les flaques de la cour me renseignaient mal : elles pouvaient être de la nuit. 

Il faudra confirmer dans les jours prochains, quand l'ourdie restera sec, alors qu'au dessus tombe la pluie.

Le doute demeure, jusqu'à la conclusion protocolaire de l'affaire. Tout de même, les meilleurs espoirs sont permis.

Notre belle foi soulèverait des montagnes. Ne suffira-t-elle pas à arrêter un filet d'eau ?

L'hirondelle enfin lovée dans le nid chez Antxo me dit bien que oui !

















vendredi 30 avril 2021

9 au 30 avril

 

Vendredi 9 avril 2021 11h30


La daube mitonne. 

Un léger vent tiède fait danser la ramure du chêne liège. Il est tombé quelques gouttes. La pluie serait annoncée pour ce prochain dimanche. Elle est espérée, pour rincer toutes les traînées de pollen, faire tomber la poussière qui commence à griser les talus, et, surtout, abreuver la végétation en pousse ardente.

De l'autre côté du gros mur de pierres, le carreleur termine son ouvrage en petits tapotements précis. Olivier terminera la finition du parquet, et l'aménagement d'un placard de rangement. Je vais me retrouver étrécie dans le quart de l'espace que j'avais ici. Ca correspond tout à fait à ma trajectoire, de me débarrasser de tout ce qui encombre, gêne, ne sert plus. La perspective de redémarrer plus légère me convient.

Je vais pouvoir dès la semaine prochaine commencer la migration, déballer mes cartons. Choisir, trier, reconsidérer tout ça d'un œil nouveau. J'ai toujours eu l'usage de grands nettoyages par le vide. La vieille ferme n'était pas encombrée. 

Mes souvenirs sont dans mes pensées, dans mes écrits, dans deux trois bibelots et quelques images. La mémoire fait son travail plus facilement, la dedans, ce travail de mémoire qui est plus un travail d'oubli, d'ailleurs. On ne peut pas tout garder en tête, on ne le doit pas, surtout. On retient ce qui le mérite, sans doute, et on laisse tomber le reste, un reste de plus en plus gros, à mesure que l'on avance...

Mon "bloc" pourrait faire office de garde-manger. S'il n'était pas si encombré !

Mes petites notes sont tellement touffues que leur consultation ne peut être qu'une sélection sporadique, aléatoire, bien signifiante en elle-même. Je vais rechercher dans ce fatras quelque chose qui m'y appelle. D'un écho que je ne gouverne pas.

Pas plus que je ne gouverne mes hirondelles :






Elles examinent maintenant l'ancien râtelier à outils.

Je suis leur parcours, leurs tergiversations, leurs valses en hésitations...






Mercredi 14 avril 2021  7h40






Vendredi 16 avril 2021 7h35




Le soleil grapille quelques minutes et quelques mètres chaque jour. 

Chacun des jours de cette période est pur, et incisif d'une brise nordique pinçante. Les combes en blanchissent au lever du jour !


Vendredi 16 avril 2021 19h15


Mes quatre châtaigniers tardifs s'en voient : les bourgeons ont grillé aux grosses chaleurs d'il y a trois semaines, presque gelé quelques jours à peine après. S'ils n'ont pas tout donné au premier démarrage, ils repartiront. Sinon, je les remplacerai.

Je deviens fataliste, résignée aux aléas d'une nature souveraine.

Les hirondelles ne se laissent toujours pas détourner. Il fait bien froid, et j'imagine qu'elles se tâtent même à repartir vers là d'où elles sont venues !

Ce printemps sera bousculé pour tous, hommes, bêtes et arbres.

A la faveur de la distraction d'un pharmacien pressé, je me suis rendue compte de mon sevrage inopiné à la molécule. Puisque le processus est engagé depuis un mois, je vais voir si je ne peux pas m'affranchir durablement, et ne garder que la dose minimale par où rebondir s'il le fallait.

Ma patience et ma mansuétude sont meilleures alliées dans la période que mes fougues et pointes acides plus coutumières. La marche des affaires dépend d'artisans chargés de chantiers, et tous mes frétillements ne les feraient pas avancer plus vite. 

Si cette dolence arrondie résulte d'une baisse du taux de l'ami lacté dans mes veines, et bien que l'ami lacté coule moins dru ! Je serai toujours à temps de remonter en pression, si le mouvement se fait trop lent.

Je m'étonnais, aussi : mercredi, quand, de nature, j'aurais trépigné pour investir l'appartement encore tout chaud sorti du four, j'ai agréablement utilisé ma journée à faire du "public-relation". Le pilier délicat, la grande Meriem, le sympathique breton des potagers, tout ce petit monde a défilé dans la vieille cuisine. Nous avons gentiment bavardé, de tout et de rien. 

Au soir, pour me donner bonne conscience, j'ai survolé un tour de ménage relâché, en bavardant encore, au téléphone, avec Gillou cette fois.

C'est bien simple : je ne me reconnais plus !

Je le sais maintenant : nous ne sommes que chimie organique, animée peut-être d'une étincelle indéfinie ? C'est de celle-ci que nous vient cette inspiration, cette intuition, (cette illusion ?) que nos présomptions ne sont pas qu'arrogances pathétiques. Ainsi vivons-nous, persuadés d'une condition supérieure, corsetés dans cette espérance de sauvegarde.

Un brin d'humilité ne nuit pas. Je me satisfais modestement de passer d'agréables moments en agréable compagnie. Et je laisse derrière moi le temps de l'intransigeance.

Ce fut bien agréable. Au soir, je me félicitai chaudement d'avoir préféré sursoir aux préparatifs exigeants de mon prochain déménagement. Les cartons n'avaient pas bougé, certes, mais j'avais fait le plein d'échanges divertissants.

Ce vendredi fut plus productif pour l'avancée de mes opérations. J'ai œuvré en grande efficacité, investi en puissance mon futur espace vital. 

Bon an mal an, la semaine fut honorable.


Mercredi 21 avril 2021 19h






June vous salue bien.

Une belle compagnie vient animer ma prairie. Elle me distrait de mon étable encore vide.



Jeudi 22 avril 2021  20h









D'Ouest en Est, mon horizon s'enlumine au soleil du couchant.
Les champs longs pelés du ray-grass récolté pâlissent entre les verts tendres ou profonds. 
La nature appelle l'eau, et le ciel ne la pleure pas.
Les masses d'air bougent. Les températures remontent. 
S'il pleut, comme annoncé, lundi, tout va bondir.
C'est mon espoir, pour mes châtaigniers, arrêtés entre je vis-je meurs, pour les quatre Usta. Les plus tardifs. Ipharra et Zazpikoak sont bien feuillés. C'est dommage, je risque de perdre une sélection. Ainsi va la vie du pépiniériste...

Mes hirondelles ne semblent pas décidées elles non plus à exhausser mes vœux ardents.
Elles maintiennent leurs intentions de renicher entre les vieilles poutres.
Je persiste, dents serrées, dans ma résolution à leur éviter les nichées détruites, les œufs fracassés au sol, pire, les oisillons écrasés contre le ciment dur. 
Il fait plus chaud. Peut-être consentiront-elles maintenant à investir le fond, plus frais ?
Elles se perchent sur la charpente du tombereau, sur les bois du râtelier à outils. Elles se lovent même dans le réseau de tuyauterie apparente. Et reviennent ici pour dormir...
J'aurais fait ce que je pouvais. Ce que, d'après moi, je devais.
Pour le reste, qu'il en aille comme le sort le voudra !

Le temps est à l'attente. Cette attente petite souffrance pour les impatients de ma cuvée.
Je m'y fais, par force. J'apprécie même le sentiment d'être prête, de voir venir sans être bousculée. Ce leurre (?) d'une possible vie sereine.




Vendredi 23 avril 2021 7h30







Le soleil roi ne cède rien, le bougre !

Et bien qu'il brille, puisque tel est son bon plaisir...

Je vais cette après-midi accomplir mon devoir civique du moment : Astra Zeneca.
Les contraintes d'horaires et de circulations ne me pèsent pas. Même si, par une si belle journée, j'aurai apprécié une balade dans la forêt landaise. 
Pour m'affranchir du port du masque, par contre, ne plus avoir à choisir entre voir, et respirer, pouvoir souffler sans être embuée, j'invoque la vaccination et sa perspective libératoire pour tous les porteurs de lunettes.

Là encore, il va falloir attendre.
Et là aussi, quand on a ce sentiment d'être dans la bonne posture, c'est bien plus facile.

Le grand beau temps m'appelle dehors. Ce serait péché de bouder ce plaisir là.


Vendredi 30 avril 2021 11h30

Quelques pluies ont consenti à venir jusqu'à nous.
Peu de chose. Mieux tout de même que d'autres jours asséchés d'un vent vif.
Juste assez pour nimber le dessous de ma terrasse de cette auréole sombre si énervante. La "petite fuite, là," ne se laisse pas fermer le clapet. 
Comme j'en suis à une re-visitation rénovatrice du secteur, cette petite grimace lancinante m'exaspère, évidemment.
Le gros du chantier reste à venir, avec un maçon attendu comme le messie.
Après lui, je reviendrai à ces finitions agaçantes, où de petits riens vous empêchent de profiter pleinement de l'ouvrage accompli.
Ce sera le dernier raout. Après quoi, je suis censée m'endormir sur mes lauriers... 
Et vivre ma vie comme un long fleuve tranquille.

Humm. En vieille tracassière que je suis, m'étonnerait que ça m'aille, ça.
A suivre !

mercredi 7 avril 2021

26 mars au 07 avril


 Vendredi 26 mars 2021 19h


Nous rentrons d'une longue et lente balade en forêt. Les chiens s'affalent à mes pieds.

La matinée fût horticole, avec le rempotage des agrumes de Paulette. Déjeuner pleines papilles, avec lapin aux pruneaux et œufs au lait. Ca demandait une bonne sieste digestive, avant la promenade sous les chênes en début de feuillaison. Les bulbilles jaillissent partout.

Mon zona finit sa course. Un petit mois de désagrément, pour ponctuer la fin d'une période, je pense.


Dimanche 28 mars 2021  8h




Une belle journée s'annonce.






Les hirondelles attendues sont arrivées. Samedi soir, 27 mars, deux petits elfes bruns perchaient sur le timon du tombereau de Antxo. Je pressentais juste quand je comptais sur l'esprit de ce charpentier de marine, frère d'un paysan pur jus. L'affaire paraît bien engagée. 
Nos emplacements proposés iront-ils à ces dames ? Nous verrons bien. Pour le moment, la vieille étable est encore accessible. Je vais surveiller, déloger si nécessaire, si les hirondelles se mettent à nicher entre les vieilles poutres bientôt démontées. Ce qu'elles feront sûrement.


10h :

Le calendrier païen est respecté à la lettre : les hirondelles arrivent, les bêtes hivernées sont de sortie. 





Zaldi fait la belle, blanche sur le pré vert.
Ses copines bovines vont maintenant lui tenir compagnie.










Les plus jeunes ont un peu batifolé, avant de se mettre à la pâture.

La doyenne surveille, placide.



Mercredi 31 mars 2021 10h45


Arrêt rapide et sans images.

J'ai de moins en moins de choses à faire, et j'y mets de plus en plus de temps quand-même... Tiens donc !

Je suis ce matin en presque deuil national : j'ai du jeter bas plusieurs nids d'hirondelles de la vieille étable. Nous en avions récupéré plusieurs, pour les réinstaller sur la timonerie d'Antxo. Voir les premières hirondelles se percher sur l'ouvrage fut très encourageant. Espérer qu'elles nichent dans leurs habitats délocalisés relevait d'une foi ardente et trop naïve, peut-être.

Mes brunes sirènes des airs reviennent à leurs origines. Elles volètent ici, cherchant leur équilibre sur les longs clous charpentiers. Ce matin, l'une d'elles s'était mise en position couvaison, son petit poitrail bien rond ourlé sur le rebord d'un vieux nid. Danger. Point de salut par ici pour toute nichée démarrée. Notre calendrier des travaux se calque sur celui des artisans. Pas sur celui des migrations ornithologiques. 

Je dis notre, quand, moi, j'aurais bien été capable de retarder tout ça jusqu'à l'automne, histoire de laisser les hirondelles accomplir leurs cycles de reproduction. J'ai l'usage maintenant de ne plus n'en faire qu'à ma tête, et de tenir compte des autres, quand avant je les ignorais superbement, dans mes plans de carrière.  

Je dois aussi admettre l'exigence de mes impatiences, prépondérante encore sur mes scrupules écologiques. J'ai hâte d'inaugurer nos nouvelles installations. Et ma hâte égoïste musèle mes préoccupations environnementales plus nobles.

Tout ça mêlé me mène ce matin à une conduite éhontée et douloureuse : la profanation des nids sanctuarisés de la vieille étable. Le premier écart de ce genre plonge dans la désolation d'une culpabilité impossible à dédouaner. Pas d'expiation ni de pardon pour un tel sacrilège, quand on y est primipare.

La deuxième fois, on voit les choses plus légères. Et les fois suivantes, quand le filon est pris, on agit sans états d'âme, ou presque. On s'absout, on se pardonne. C'est sûrement le mieux à faire...

Au premier nid démonté sans ménagement, j'ai serré les dents. La petite hirondelle arquée en un vol affolé, tout près, m'a crevée le cœur. Connaissant la fin de l'histoire, j'ai fait taire cette sensiblerie qui prend maintenant trop souvent la parole en dame patronnesse. 

J'ai continué, avançant méthodiquement dans mon ouvrage de destruction. Carapaçonnée dans une légitimité intransigeante, j'ai éloigné de ma pleine conscience la vision des fines silhouettes bifides zébrant mon horizon en cris de détresse déchirants.  

Pour me donner courage, et bonne conscience,  je jetais de temps à autres un coup d'œil sur les nids réinstallés dans le fond. Avec Olivier, nous y avions mis la meilleure des bonnes volontés. Nous nous étions donnés du mal, en prévision de celui que nous allions faire. 

Mes remords inconfortables m'ont rendue mauvaise : après tout, ces hirondelles têtues, elles n'avaient qu'à suivre les panneaux de signalisation : ici, c'est stationnement interdit. Là bas, le confort de leurs anciens nids douillets leur tendait les bras.

Comme souvent, la compassion se mue en colère, quand la victime titille la culpabilité du bourreau par son martyre affiché. Enfin, du bourreau mal taillé pour sa besogne, il est vrai. Le bon bourreau, lui, le vrai, de culpabilité, il n'en ressent pas. Ni de culpabilité, ni d'autre chose, puisque, ressentir, déjà, sentir, même, ne serait-ce que, il ne peut pas, puisqu'il ne sait pas !

Bref, moi, je ne suis pas meilleur bourreau que pieuse bonne-sœur : je ne supporte pas d'infliger la souffrance, et, pour me tirer de ce mauvais pas, j'impute la faute à cet autre que je tourmente.

Dans ce cas d'école, ces hirondelles idiotes, incapables de comprendre mon dessein. Quand, moi, je crois si bien comprendre le leur. Ou des limites de l'anthropomorphisme...

A la décharge de mes persécutées, le jeune électricien à l'ouvrage n'incitait pas spécialement à se lancer là bas dans un projet familial. Percussion trépidante et vrilles lancinantes saccageaient l'effet bucolique de mes nichoirs improvisés. Ce petit jeune est un de nos presque familiers. Il est frère d'un qui s'occupa si bien de mon père, lequel s'occupa lui-même un peu de la grand-mère. Une grande histoire de famille, toujours, cette Agorreta, où tout est boucles et retours de manivelles. 

 Là, notre électricien a terminé le travail dans cette partie. Je laisse la porte métallique du fond ouverte, comme un engagement béant à entrer là. Pour autant, je ne ferme pas celle de devant. Vivre dans le noir par une aussi belle journée finirait de renflouer un petit blues sous-jacent.

Je vais laisser tout ça en l'état. Et voir.

Pour me remonter le moral, j'irai regarder mes nuances subtiles de gris à l'étage.

Imaginer dans ma prairie pour le moment déserte les silhouettes de quelques bêtes au pacage.

Mes bulles de niveau flottent un peu molles. L'activité frénétique au magasin, le bruit assourdissant des chariots et des rolls, la brusque chaleur de ces deux derniers jours, me les perturbent. Chahutées par les masses atmosphériques en turbulence, énervées par le changement de saison, agitées par toutes les émotions d'un moment de forte transition, elles se bousculent en désordre et complète assonance.

J'essaie de retrouver l'harmonie. Je la sens, pas trop loin. 

Ma seuguette Karine va me refaire les constantes.


16h20

Je reviens de ma remise à niveau, confortée par le laissez-passer professionnel.

Il fait bien chaud. J'irai par les champs au soir tombé. Les chemins s'empoussièrent de sécheresse comme au plein été. Nous virons Méditerrannée, semblerait, avec ce vent de plus en plus souvent, ces printemps secs, et ces poussées caniculaires trop fréquentes.

Le climat se détraque, et détraque les gens à forte connotation cosmique, dont je suis. Mon enveloppe corporelle est trop perméable. Mes fluides auriculaires se congestionnent de la pression atmosphérique, et les perturbations météorologiques filtrent jusque dans mes neurones. Vite, la molécule !

Et la pensée positive :

Je regarde faire mes trois hirondelles. Pour le moment, elles sont perdues, ne comprennent pas. Le fond redevenu calme devrait leur paraître plus accueillant.

Je le savais : cette histoire d'hirondelle va me tenir un moment.

Je pratique à fond la cognition bénéfique. Ca a eu marché...


19h30

Je rentre dans la paix du soir tranquille.

J'ai croisé des promeneurs et leurs chiens. Les miens se montrent plus urbains, je trouve. On se salue, quelques flairages de postérieurs, et on passe son chemin. Les paysages sont irradiés de la lumière de fin de journée. La chaleur est retombée. Une brise tiède caresse les peaux nues.

En contrebas du bois de l'anglais-espagnol, le jeune châtaignier s'élance, encore une fois. Et, encore une fois, le vieux chêne goguenard le chapeaute. Un chèvrefeuille endiablé et une ronce survoltée s'enlacent à son pied. C'est une course folle et silencieuse, un élan irrépressible, exaltant.

En revenant par ici, je remarque, dans les rais du soleil bas, une nuée de crosses encore fermées, dans l'ancienne fougeraie retravaillée en prairie. Ici, la nature reprend ses droits : les prothalles fragmentés se sont régénérés et les tiges dardent à profusion. Très vite, les larges ombelles vont pulluler.

La fougère et l'hirondelle sont toutes les deux bien têtues...


Dimanche 4 avril 2021  8h


Pâques chrétiennes.

Le soleil se lève au juste mitan d'une vraie pinède, cette fois. Comme quoi, cette histoire de pinède, à quelques semaines près, on y est.






La période est belle. Il manquerait une belle averse, pour rincer la poussière sur la végétation.

Une belle averse, aussi, pour abreuver mes plants de châtaigniers en début de feuillaison. Les jeunes pousses tendres se sont froissées à la grosse chaleur du milieu de semaine. Les racines sont encore en surface, elles ne plongent pas suffisamment pour pomper l'eau juste dessous.

Puisque la pluie annoncée pour Pâques ne viendra pas, je décide une intervention arrosage de printemps. Germain Lafitte le préconisait, je suis.

Nous allons quérir une cuve, l'emplir, descendre tout ça dans le champ. Un petit demi-quintal d'eau par plant assurera le débourrement des bourgeons en souffrance.

Ce matin aussi, nous allons raccrocher l'un des perchoirs à hirondelles, déplacé pour les passages des câbles électriques.

Mes petites protégées font la sourde oreille à tous nos appels du pied. Elles persistent pour le moment à vouloir reconstruire des nids dans la vieille étable. Mes mesures d'expulsion ne les découragent pas encore.

Je garde maintenant la grande porte en bois fermée. L'ancien sanctuaire est plongé dans une pénombre dissuasive. La lumière est là-bas, au bout du tunnel, avec l'accès libre sur le grand air extérieur.

Les couples d'hirondelles arrivent formés. Les partenaires commencent la parade amoureuse. Les femelles cherchent les nids, ou se mettent à les faire. Tout ce petit monde s'affaire, poussé par l'urgence de la reproduction. Il y a maintenant quatre couples dans les parages.

Je parie sur la presse d'une exigence supérieure. Les hirondelles se retrancheront dans leurs anciens nids, en construiront de nouveau, tout à côté.

Ca, c'est mon espérance vive...



Nourrie tout de même par une observation patiente et une foi fervente en la chance d'Agorreta.

Ce petit couple-ci étudie le coin. Tête levée vers les fétus suspendus, la femelle interpelle son homme :

- dis-donc, regarde un peu par là : ça n'irait pas, ça ?

Lui, bougon,  hausse les épaules :

- faudra bien, puisqu'on nous chasse d'à côté...


Christ a paraît-il ressuscité. Mes hirondelles peuvent bien déménager !


Mercredi 7 Avril 2021 7h40






En trois jours, le soleil s'est avancé d'un bosquet. 

Après les fortes chaleurs de la semaine passée, nous sommes maintenant transis d'une brise nordique. J'ai remis le poêle en fonctionnement depuis le matin. Ca paraît incongru, de se retrancher ainsi dans la tiédeur d'une maison fermée, quand dehors il fait grand bleu scintillant sur moults bourgeons anisés. 

Si mes courbes d'humeur "sinusoïdent"  en pics et plonges à l'amplitude effarante, le thermomètre n'est pas en reste.  Une manière de réconfort me vient, quand mes tumultes et ceux des airs se répondent. Je me sentirais presque universelle...



Je surveille mes hirondelles. J'attends le moment où je verrai une petite femelle se lover dans le timon d'Antxo. Moment toujours espéré, mais pas encore venu.

Les petites entêtées persistent et signent, à coups de giclées boueuses crépies sur la moindre aspérité de la vieille étable. Mon hôtel quatre étoiles ne les détourne pas de leur trajectoire.

Les jours passent, elles vont prendre du retard. Je n'aime pas du tout détruire le soir leur ouvrage du jour, brossant à coups de balai les fondations sombres plaquées sur les bois blanchis de chaux.

Il le faut pourtant : quand les artisans se mettront au travail, par ici, il ne fera pas bon être oisillon au nid. 

Dans le fond aussi, il y aura quelques jours de grisous. Le temps de bétonner le sol, d'ouvrir la cage d'escalier, et de hisser les murs de séparation. A quelques semaines près, tout ça aurait pu être fait avant l'arrivée des hirondelles. Mais ne l'a pas été...

Je garde confiance et espoir dans les fluides positifs conjugués des artisans, passés, présents et à venir. Mes hirondelles zébrant le ciel pur de cet avril incisif glisseront dans des courants où "congrueront" leur destin et le mien. La première couvée risque d'être compromise. Et la seconde ne jamais advenir. Et bien, j'espérerai pour l'année prochaine !

Nous avons pris date avec Antton et Beñat pour le 24 mars 2022. 

A ce jour là, si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence, nous prêtent vie, toutes les perturbations inhérentes à notre nouvelle organisation seront aplanies.

Nous devrions avoir retrouvé stabilité et harmonie. Celles-ci ou d'autres hirondelles nicheront dans la nouvelle étable. De nouvelles génisses, ou alors, deux vieilles vaches éthiques, paîtront, paisibles, dans le soir calme. 

Je les hélerai depuis la rampe : "Anttony ! Petra ! Zatozte onea !". Elles s'avanceront... ou j'irai les chercher, pestant contre leur indiscipline.

Lola restera sur le ciment, dans une tâche du soleil chaud. Txief et Bullou s'avanceront dans l'herbe, furetant pour dénicher les mulots.

Mes châtaignes auront moins de mal à feuiller. Leurs racines seront plus profondes.

Remontée du champ, je refermerai la grande porte métallique, panserai mes bêtes.

Je monterai ensuite à l'étage, pour faire le tour de mes bacs à fleurs autour de la cour tiédie au grand soleil de tout le jour.

Je saluerai pour la nuit mes familiers et m'apprêterai à retrouver Olivier. Si Dieu, ou ce qui nous tient lieu de Providence,  nous prêtent vie, à tous.

Je rentrerai, m'installerai à cette même grande table ronde. Et je raconterai ma journée d'alors.

Si je me souviens de celle d'aujourd'hui. Ou alors, si je puise ce jour là dans la mémoire de ce "bloc", et y retrouve cet instant de maintenant.

Notre mémoire humaine est faillible et indulgente. Elle s'arrange du temps passé et redessine l'histoire pour nous la rendre plus jolie.

C'est dans cette brume entre l'oubli et le pardon qu'est notre salut.

Oubli de nos manquements et pardon pour nos fautes.

Je me plais à cette romance en une fiction avenante.

Je me plais à ces retours où ma bienveillance m'exempte.

Si cet avenir là m'est laissé, je tâcherai d'y graver la course légère d'un temps aussi filant que le vol de mes hirondelles égarées.

Et, s'il ne l'est pas, au moins aurais-je eu la douce illusion de l'avoir à portée.