vendredi 1 janvier 2021

20 au 30 décembre 2020


 Dimanche 20 décembre 2020  11h40


Vite fait avant de déjeuner, je viens rendre compte de la très agréable matinée.

Je vais cette après-midi à la jardinerie. Il ne nous reste que très peu de sapins à vendre. 

Comme nous sommes les seuls à en avoir encore, nous nous régalons de voir les clients difficiles se faire coiffer sur le poteau par d'autres, plus vite décidés. Quand les premiers tournent, lippe boudeuse : "c'est tout ce qu'il vous reste ?" considérant l'un, puis celui là, ou encore cet autre, les seconds s'emparent avidement de ceux qu'ils sont bien contents de trouver. Une main se pose sur une flèche, quand l'autre tirerait sur la branche, juste derrière. 

Aaah, ça fait du bien, de se sentir en position de force, daignant attribuer son lot à ceux là, qui, quelques jours pus tôt, s'abaissaient à vous faire la grâce de venir acheter leur sapin chez vous.

Je me rends compte que c'est une curieuse façon de voir les choses. Le rapport vendeur-acheteur serait-il cette opposition où la relation se fait toujours dominant-dominé ?

Je me demande si je ne suis pas retorse...

Ce matin, belle promenade le long de l'Adour encore largement étale, mais sur la redescente.

Les chiens sont tout joyeux dans ces parages. Quelques promeneurs croisés s'amusent de notre mini-meute.

Au retour, un peu de sport cérébral, avec ces grilles de Sudoku, hermétiques sur la fatigue, et dont l'écheveau se dévide allègrement quand le neurone reposé se met à l'œuvre. J'expérimente depuis longtemps la même recherche avec les mots fléchés. Les lettres, ça a toujours été mon domaine de prédilection. Les chiffres, j'aime leur logique froide et implacable, l'absence de toute émotion dans leurs enchaînements. Les émotions, il y a un moment où il faut les remettre au placard, non mais !

C'est une petite jouissance, de remplir les cases, de plus en plus vite au fur et à mesure que la grille avance.

Pour le Sudoku, j'en suis à la phase débutante. Enchantée quand, dès les premières lignes appréhendées, je détermine le bon chiffre à mettre dans la bonne case. 

Chafouine, quand j'ai pris le truc par le mauvais bout, et que chaque avancée est besogneuse. 

Toute excitée, quand, sur la fin, les dernières pièces du puzzle s'emboitent parfaitement, le bon chiffre appelé rentrant gentiment dans sa case.

Dépitée complet, quand, avançant hardiment, je me retrouve à une croisée impossible, le même chiffre se répétant dans la même ligne, colonne, ou case. Là, tout est à recommencer, tant mes tâtonnements de départ sont peu organisés. Je ne sais pas où j'ai fauté. Alors, mieux vaut tout effacer, bien proprement, et repartir à zéro.

Toute l'allégorie d'une vie, où les erreurs vous rattrapent, à un moment ou à un autre. Et mieux vaut que ce soit le plus tôt possible, tant le chemin est difficile à remonter... Où la logique et la probité vous mènent droit et loin, et de plus en plus facilement.

Je mets des analogies partout. Je vois dans les choses sûrement bien plus que ce qui n'y est. Je m'en perds.

Les petits "vritis" diaboliques s'en donnent à cœur-joie dans ma pauvre tête malade. Les circuits s'en échauffent, à être lancés à toute vitesse dans "toutes directions", comme il est indiqué aux carrefours, sur les panneaux de signalisation. Sauf qu'à un moment, toutes directions, ça n'existe pas, ça n'est plus possible, et, si l'on ne veut pas finir écartelé, il faut en prendre une seule.

Ces "vritis", j'en ai appris le terme il y a peu, dans ce livre d'Emmanuel Carrère, Yoga.

Ce seraient les pensées parasites, celles qui vous tiennent et vous reviennent sans que vous les ayez convoquées, et d'autant plus d'ailleurs que vous essayez de les écarter de votre horizon mental. Vous tâchez de vous concentrer sur une idée, de rester bien centré sur elle. Et, pim pam poum, il vous en vient de tous les côtés, de ces vilains petits gnomes effrénés, qui dansent la sarabande à l'orée de votre réflexion en débandade, effarouchée de tous ces non invités qui reviennent par la fenêtre quand vous croyez les avoir chassés par la porte.

Impossible de tenir le cap d'une concentration efficace, quand les maudits "vritis" en perturbent le cours.

Et maintenant, à table !

Je n'aurai pas trop de toute la vitamine B12 du foie de veau grillé pour fluidifier mes connections neuronales survoltées.


Lundi 21 décembre 2020 10h50


Je me suis mise en cuisine ce matin.

Le ciel est gris léger. Il a un peu plu.

Je surveille ces jours-ci la météo. 

J'ai prévu de planter ma première planche de châtaigniers en fin de semaine. Le terrain doit être assez ressuyé.

J'ai hâte.


18h

Le crépuscule rose orangé cisèle la ligne des monts bleus en piémont de Mère-Rhune. Le jour où , dernièrement, je l'ai reconnue, ma montagne isocèle ici de côté, juste à la droite de ces monts-ci, en sortant du village, j'ai failli crier "terre, terre !" comme les marins perdus en mer. Je me suis sentie réconfortée de la savoir là, familière. J'étais donc encore "chez moi".

Je suis rentrée tard de la promenade le long de l'Adour, gentiment poussée dans le dos par le soleil couchant. Les ramilles dénudées irradiaient l'or pâle, sur le gris mat de l'onde, et devant la barre de nuages gris profond retroussée loin dans le ciel. Quelques feuilles molles se décrochaient des arbres et se laissaient choir sur le chemin.

J'ai ressenti la plénitude d'un de ces moments parfaits.

Les chiens devant moi trottinaient. 

Bullou s'est découvert un engouement indéfectible pour l'eau, maintenant. Elle adore patauger, nager, plonger et ressortir, s'ébrouer. Elle bondit par dessus les fourrés blanchis de la boue des eaux qui se retirent. Toutes les odeurs déposées là lui parlent d'aventures. 

Lola la suit. Moins fringante, elle ne rechigne pas à se mouiller, mais évite de s'embourber. Les bains de boue, elle les laisse aux curistes.

Txief reste définitivement réfractaire à toute immersion. Il est très délicat, lève haut les pattes pour éviter les flaques, dresse les oreilles et les resserre au dessus de la tête qu'il garde très droite. Il se laisse quand-même entraîner à fureter ici ou là. Les odeurs enivrantes, il les respire quand même plutôt sur Lola. Pour lui, ces sucs puissants le déroutent, et l'effraient. Tant de choses l'effraient, ce petit chien trop nerveux...

Je me suis souvenue combien ce paysage m'avait apaisée, en 2017, quand dans ma tête il faisait mauvais.

Combien je regrettais alors mes chiens restés à la ferme. 

Là, je les ai devant moi : Bullou grise de boue. Lola un peu déhanchée de la trop longue course. Txief pressé de rentrer.

J'en suis à rassembler mes mondes, à construire petit à petit cette congruence où j'espère nicher mes espoirs de sérénité.

Des moments comme celui de cette fin d'après-midi, je me dis que j'y suis presque.

Pas tout à fait encore. Je reste tiraillée, happée des deux côtés.

Mes frères me représentent un Rivière bien peu séduisant : un marécage en hiver, une fournaise l'été, et, le printemps et l'automne, au Pays basque, c'est bien plus joli.

C'est sûr, présenté comme ça...

Olivier me vante sa contrée, m'y retiendrait, jetterait aux orties Agorreta et tout ce qui m'a tenue loin de lui, pendant toutes ces années.

Je ne me fais pas trop d'illusions : les tentatives des uns et des autres pour me retenir, sont teintées de sentiments impurs. Les uns tiennent à la petite logistique domestique que je leur garantis. L'autre a besoin de sa femme à la maison. Pour ne pas dépérir d'ennui, tout seul. Comme je suis celle qui figure sur les papiers, alors, autant que je sois celle-là...

Mes rôles dans ces entourages, prévalent sur le seul intérêt de ma petite personne, qui, sans eux, n'en aurait peut-être pas beaucoup !

Je me demande s'il n'en va pas ainsi pour tous, et partout. Si les sentiments nobles, amours, affections, amitiés, ne se troublent pas de notions moins éthérées. Nos aspirations romantiques d'adolescence, nos illusions de pureté et d'idéal, ne durent que le temps de nos jeunes années, le seul temps où nous rêvons nos vies, avant de les vivre en vrai, et de comprendre les mécanismes compliqués et mélangés des relations humaines, de la relation à nous-même.

L'interdépendance régit nos sociétés, à tous les étages. Ce sentiment d'une liberté étriquée, subordonnée aux autres, ne me gêne pas : je m'ébats suffisamment au large dans le champ qu'on me ménage. 

L'idée d'indépendance et de liberté, cette sacro-sainte idée portée haut en étendard, en a pris un bon coup, cette année 2020. Qui, l'année dernière, aurait pu imaginer que nous vivrions masqués, assujettis aux attestations de déplacement dérogatoire, empêchés de se toucher, de s'embrasser, de se réunir ? Les scénaristes les plus imaginatifs auraient trouvé la ficelle trop grosse !

Et bien, fin 2020, nous en sommes exactement là : à sortir tout légers, quand nous pouvons maintenant le faire sans papier, soulagés comme les enfants quand ils ouvrent leurs lourds manteaux aux premiers jours du printemps.

Nous rêvons tous de pouvoir respirer l'air frais, sans être entravés, embués, empêchés.

Moi, même avant le virus, je n'étais pas très demandeuse d'un espace infini. Je ne revendiquais pas grande liberté, ni plus large autonomie.

J'ai besoin des autres, et j'aime qu'ils aient besoin de moi. Le "je n'ai besoin de personne" ( en Harley Davidson ou pas), ce n'est vraiment pas pour moi.

J'ai du avoir ma période affranchie. Je m'en souviens vaguement. Ces années où j'avais l'impression de porter le monde à bouts de bras, quand il me semblait que moi, je me portais bien toute seule. Une de ces illusions d'optique qui vous tiennent et vous mènent. Qui le font bien, tant que rien ne vient les entacher. Qui vous laissent passablement démantibulée, quand elles se fracassent. Qu'on met de côté, après, les laissant à d'autres qu'elles grugent pareillement.

J'ai cette autre illusion maintenant de me penser plus clairvoyante. J'admets sa fragilité, à celle-ci aussi, mais elle m'est agréable compagnie, dans l'instant présent. Alors...

Alors j'avoue savourer ce moment, où les uns et les autres font leur parade autour de moi. C'est bien agréable. Ca ne durera sûrement pas. Tout mon petit monde va très vite se caler dans le rythme que j'aurais choisi. Au mieux. Au pire, chacun de mes mondes me rejettera. Et bien, il me restera le loisir de m'en faire un autre !

Dans les bons moments, ça me paraît si facile !

Dans les mauvais, je doute d'en avoir la force.

En attendant de voir,

j'aime les deux rives Adour. Je découvre le pays de mon mari, ce Maransin effectivement gorgé d'eau. J'en apprécie le calme, le silence dans la forêt, les bêtes tranquilles dans les herbages infinis. 

Du mien, de pays, de celui d'où je viens, j'aime la beauté pimpante, la diversité des éléments mélangés.

J'aime mon mari et j'aime ma famille. Et je les veux tous autour de moi. J'en ai besoin.

Je suis bien ici, comme je suis bien là-bas.

Je suis bien partout, comme on est bien partout, quand on est bien dans sa tête.

Si je le peux, je le veux, je les veux, tous.

Ce sera mon pari 2021.


Mercredi 23 décembre 2020 17h30


J'ai fait ce grand tour délaissé depuis longtemps.

Sous mon parapluie, j'ai avancé dans ce paysage aux roux fauves.

J'ai découvert de nouvelles percées. Le grand chantier, en bas de Mieltxon Borda, s'installe sacrément. La balafre dans le paysage n'est pas vilaine. Elle souligne même la ligne d'arbres en crête, et ouvre vers l'arrière plan montagneux. Evidemment, l'activité de charroi sera moins bucolique que la prairie pentue où les chèvres broutaient les ronciers... 

En remontant, j'ai observé une grande activité chez les L. Madame y allait de la soufflette, pendant que Monsieur débarrassait les feuilles mortes et les branches cassées à petits coups de paniers. 

Sans vergogne, il entassait tous ces menus débris de l'autre côté du chemin, chez le voisin ! 

Je me souviens avoir échangé il y a un an ou deux quelques propos avec madame à la soufflette : elle se posait là, en régente, autorisée à contrôler toute activité à un quart de lieu à la ronde, garante des bonnes règles de voisinage, d'après elle.

Et là, ne voilà-t-il pas qu'elle fait aux autres, ce qu'elle ne supporterait  pas, qu'on lui fasse à elle-même, la vilaine bougresse ! Oooohhh...

En passant devant la large baie en façade, j'ai d'ailleurs noté qu'une tripotée de petits enfants très proprets, chemises blanches et épis bien rangés sur le côté, s'activaient à dresser une table de fête, pour une bonne douzaine de convives. Et la règle des 6, alors ?

Non, décidemment, ces gens là, les règles, ils les cuisinent à leur sauce, et volontiers pour les autres !

Avançant encore, sur la descente cette fois, je vois, derrière Mailharenia, scintiller la baie. Là aussi, le paysage a changé : cette trouée n'y était pas. Des arbres ont du être coupés.

C'est ma foi bien joli, vu d'ici, cette superposition de plans de terre et d'eau, avec en fond le dos long du Jaizkibel placide.

Les fougères trempées sont assombries en bruns bais. Les ramilles grises dénudées se bleutent du fond montagneux. Le paysage s'ordonne en volumes assonants, autour du val où quelques fumées parlent d'intérieurs douillets.

Le panorama est magnifique. Paisible, alenti par l'hiver, il instille en moi une dolence agréable.

Je reprends ma marche tranquille.

Je redécouvre ma promenade. Quelques temps de retrait me la font regarder autrement.






Le jour s'était levé rose brouillé, ce matin.
Annonciateur de la pluie compagne de ma promenade.
 
Ma campagne châtaignes d'Agorreta devra jongler avec ces aléas là.
Pour planter mes scions de Mendionde, j'avais prévu de nettoyer la prairie.
Les génisses ont pacagé jusqu'à la fin Novembre. L'herbe n'est pas haute. Tout de même, nous serons mieux à travailler une aire bien propre.

Antton, notre expert girobroyeur, s'est mis à l'œuvre dès hier. En bon paysan, il tient compte du temps, et saisit les créneaux favorables quand ils se présentent.
Après les petites pluies, aujourd'hui et demain, il doit faire beau. Froid, et beau. Une conjonction idéale pour la plantation hivernale. La terre est malléable d'avoir pris l'eau, suffisamment ressuyée pour ne pas motter en boue.
En hiver, ce genre d'éclaircies n'est pas si fréquent.







Après le passage d'Antton, mon champ d'action est parfaitement dégagé.






 Zaldi et deux jeunes génisses voisines sont venues aux nouvelles.
Puis, se sont désintéressées.
Je leur raconterai, au fur et à mesure.


Je pensais dessiner facilement des rangs obliques, installant mes plants en losanges, pour un plus bel effet. Ca paraît tout simple. Ca l'est peut-être.
Et bien, moi, j'ai erré un moment, visant ici l'est et là l'ouest. Pour finir par piqueter au jugé, un damier approximatif.



Olivier samedi m'arrangera ça.

Il plantera mes châtaigniers. Mes frères l'aideront.
Eux aussi "congrueront" autour de ce joli projet commun.

Je les retrouverai le soir, autour de la table ronde.


Vendredi 25 décembre 2020 11h50


Un jour de Noël exotique pour moi, ici à Rivière.
La tablée animée hier soir réunissait la famille Olivier Durand. 
Je me sens encore un peu étrangère, là dedans. J'essaie de m'intégrer, et ils ont la gentillesse de m'y faire une place.
Ce matin, ouverture des cadeaux par la petite Candice aux grands yeux rêveurs. Je regarde, comme à un spectacle incongru.

Nous n'avons pas trop connu ça, à Agorreta.
Une seule fois, je me souviens d'une distribution de cadeaux, dans la cour : Antton avait ramené pour ses petits neveux et nièces de beaux jouets. Vélos, tracteurs, trottinettes, pour ce dont je me souviens.
Tout ce petit monde surexcité s'était égayé dans la cour. Les cris d'enfants heureux avaient résonné. Nous étions tous un peu étonnés : c'était presque inédit.
Nous étions pourtant nous même des enfants heureux, sans doute. Nous aimions, et nous aimons toujours, rire. 
L'inattendu venait de ce protocole de Noël, que nous ne suivions pas. 
Je ne pense pas me couler maintenant dans ces calendriers attendus où les bons sentiments sont conviés à la demande. Je ne sais pas trop faire ça, et ne suis pas sûre de vouloir l'apprendre.
Je veux bien quand-même faire l'effort de m'y intéresser. Et, qui sait, peut-être, d'aimer ?

Pour ce Noël 2020, nous irons avec Olivier et les chiens dans la barthe ressuyée.
La jeune génération continue de ripailler, à droite et gauche.

Il a plu, hier, plus que je ne l'aurais voulu.
A Agorreta, le pré s'en alourdira. La plantation de demain est maintenue.
Mes experts en ont décidé ainsi. Je les suis.

17h50

La promenade a été vivifiante. Au retour, nous avons rincé les chiens à l'eau tiède : ils en fumaient.
J'entends les convives revenus.
Je relis vite fait ma littérature : ce que je dis n'est pas bien important. Comment je le dis m'amuse davantage. C'est ça, je crois, la littérature. Du babil agréable à écouter. Pas forcément à comprendre. Pas de message, pas de fond. De l'esbroufe sur un creux...


Samedi 26 décembre 14h30

Je suis à la jardinerie.
Olivier est passé récupérer les plants de châtaigniers.
Direction Agorreta et ma prairie :





Antton attend là bas de pied ferme.
Il s'investit dans ce projet de plantation : les générations futures lui rendront hommage, quand le bosquet d'Agorreta s'arrondira sur ce flanc.

Je lui rends grâces, moi, d'ores et déjà, de son aide et de son soutien.






Karrarro est là, lui aussi.
Face à la ferme où il a travaillé si longtemps.
Cette Atxoenia maintenant jaune et remplie d'autres gens.










En maîtres d'œuvre, Olivier et les chiens.
Mon homme plante, tuteure et assure les meilleures conditions de reprise.
Lola surveille la bonne marche.
Mes chiens sont de retour ici après deux mois de villégiature dans les Landes. 
Ils réinvestissent leur espace. Leurs aboiements résonnent à nouveau dans la cour. Je ne suis pas sûre qu'ils aient beaucoup manqué aux locaux...


Mercredi 30 décembre 2020  10h






2020 se termine.
Ce bel arc-en-ciel m'incite à formuler des vœux pour 2021.

Je souhaite belle et longue vie à mes châtaigniers fraîchement plantés.

Je vais à la prochaine période favorable intercaler ceux d'ici.
Mêlés aux Ipharras, Usta, et Zazpikoa de Germain Lafitte, les Emengoak, Lurberrikoak et Mendikoak d'Agorreta croiseront leurs essences et leurs génétiques végétales.
Les débouchés de la châtaigne sont en plein développement et les productions se diversifient, autour de Baïgorry, principalement, et du Collectif de la châtaigne de Beñat Itoitz.
Il n'y a pas encore, à ma connaissance, d'études en aval, sur la sélection variétale, en relation avec ces différentes productions.
Je n'aurai évidemment pas le temps d'aboutir une grille de spécificités. J'ai celui de commencer le travail, et de donner une chance au prochain de le parfaire.
Mes châtaigniers ne produiront pas avant une demie douzaine d'années, en quantité suffisante pour évaluer la qualité de leurs fruits.
Les hybridations proposées ne donneront peut-être rien de bon. Ou alors, si j'ai beaucoup de chance, elles seront l'amélioration de chaque espèce croisée, en un fruit unique et prometteur.
Mes essais sont modestes, et mon champ opératoire restreint. N'empêche. Le sort peut se montrer magnanime ici comme ailleurs.

Je souhaite longue et belle vie aux repreneurs de ma vieille ferme.
Je reste dans les parages. Bienveillante et attentive à la bonne marche de cet autre si joli projet.

Je souhaite longue et belle vie à tous ceux que j'aime. Et il y en a beaucoup.
Et à tous ceux que j'aime moins, aussi, allez. 


vendredi 18 décembre 2020

16 au 18 décembre 2020

 

Mercredi 16 décembre 2020 8h20




Je retrouve le plaisir de mes levers de jour à Agorreta.

Le plaisir de contempler ces paysages à l'horizon éloigné.

Ces paysages en bosquets et coteaux où la lumière se niche et rejaillit.

Je retrouve ce plaisir de partager une tisane avec mes frères, de bavarder avec mes nièces.


L'étable vide a renvoyé en écho mon désarroi, hier soir.

Antton l'avait joué psychologie, en barrant la première stalle de la vieille remorque d'Antxo. Cette caisse en bois, façonnée par un artisan charpentier de marine, parle d'une histoire où les hommes mettaient leur cœur dans leur ouvrage, et leur art dans tout ce qu'ils touchaient.

Plus loin le super3, (ou7, je ne sais jamais) arrondit sa calandre aux gros phares globuleux.

En fond Karrarro de Mizel, ou l'ère du tracteur moderne... de près de 50 ans !


Il n'y a plus de bêtes, ici. Plus cette chaleur, ces souffles, ces croupes puissantes et ces dos longs.

Plus ces grosses têtes tournées vers moi, ces bons yeux confiants.

Tout a été nettoyé : plus de foin dans les râteliers, plus de fougère, plus de poussière.

Je me sens vidée d'une partie de ma substance.

Toutes ces vieilleries me réconfortent, tout de même.

J'ai l'impression d'entendre les voix de ceux là qui ont si souvent posé leurs mains sur ces bois, ces tôles.

Ces mécaniques inertes chuchurrent à mon oreille qu'il y a parfois plus d'âme, là, que chez certains vertébrés physiologiquement animés.

Et je les crois...

Une respiration nouvelle m'aspire hors de cette ellipse où je torturais mes doutes.

Un temps se termine ici.

Je prends les paris pour le suivant. 

De quoi me priverais-je ?

Pour qui renoncerais-je ?

N'ai-je pas raison de vouloir tout garder ?

Ma famille et mes amis, mes paysages d'ici, pourquoi les oublierais-je ? Pour qui ?

Tout ce qui a fait ma vie, tout ce que jusqu'ici j'ai aimé, pourquoi tout cela finirait-il, là ?

J'en suis à une étape, et l'on me demande un choix.

Que je ne veux pas faire. Que je ne ferai pas.

2021 réorganisera Agorreta. Me réorganisera, moi.

Je ne referme pas de porte derrière moi. Ma "pause" de 2008, s'éloigne et retourne dans sa fiction.


20h40

J'ai vu ma Seugette cette après-midi. Elle a parlé de ces choses qu'on "m'impose". Je me suis demandée si elle n'avait pas lu mon "bloc" avant qu'il soit publié !

Au retour, j'ai écourté la virée cimetière. Un vent désagréable m'en a renvoyée.

J'ai pu après le goûter faire mon tour ici. La fougère roussit les flancs de colline. Il s'en récolte de moins en moins. Ailleurs comme ici, les vieilles étables se vident.

Le bois de l'anglais-espagnol se mite à vue d'œil. Après les deux gros pins du bout, toute une travée de grands arbres s'est disloquée. Les fûts effondrés et les bois morts s'enchevêtrent. Le grand hêtre, imperturbable, stoïque, tourne le dos à toute cette catastrophe.

J'aimerais bien avoir sa superbe et son "magnanisme".

Je suis, moi, pusillanime.

Je me moque gentiment de ce vocabulaire prétentieux, de cette culture que j'arbore, comme de la confiture, quand, moins on en a, plus on l'étale. Ce petit dicton m'a toujours plu.

Ces envolées pseudo dramatiques, ces mises en scènes tragi-comiques, ces forfanteries pathétiques, elles me font du bien. Elles m'exorcisent. Ma fameuse catharsis, elle passe par là, très modestement. 

Par ce goût des mots, de leur chant quand on les assemble en phrases. Mes petits textes, je les chantourne comme le frère d'Antxo à chantourné les tenons et les mortaises de sa charrette. Humblement, et pourtant, bouffie d'orgueil, j'écris, je pose les sons, moi qui ne les entends plus.

Je le fais comme ils me viennent. Je suis trop paresseuse pour m'acharner à une besogne de recherche, de correction. Je veux ma prose spontanée, écrue, naturelle.

Cette spontanéité, cette manière de se livrer sans pudeur ni garde-fou, c'est ma manière de vivre.

Elle est un peu baroque, sans doute. Elle est aussi une petite aventure. La mienne.

Mes relations au jour le jour auront ce fumet authentique de qui se raconte sur le moment, sans connaître la suite. Mes petites histoires ne seront pas revisitées après-coup, arrangées. Elles diront mes clairvoyances, ou mes fourvoiements.

Le pari sur l'avenir n'est pas bien risqué. La fin, on la connaît, elle est la même pour tous.

Et pour le chemin pour y arriver, je le vois plutôt agréable, qu'il passe par ici, ou par là.

Je suis dans un bon jour, finalement.

Mon théâtre personnel a fait son travail. Il a expurgé les tristesses et les doutes mauvais.

Ca me fait grand bien de mettre ma petite vie en scène. Je la tiens à distance, je l'examine. 

Et si je la vivais, tout simplement ? Tiens, c'est vrai, ça, pourquoi pas !


Vendredi 18 décembre 2020  10H


Je suis seule à Rivière. Olivier travaille dehors toute la journée.

Le soleil vient de percer la brume accrochée aux grands arbres.

La journée est annoncée magnifique. 

Je compte bien en profiter.

J'ai expédié mes logistiques matinales. Ramené le petit domestique à un survol rapide des tâches ménagères. J'ai le coup pour décréter "a y est !", comme le font les enfants quand on leur confie quelque chose à faire, pour les éloigner et les tenir occupés un moment, et qu'ils vous reviennent trop vite, tout contents d'avoir déjoué la manœuvre.

Je suis l'as de l'esbroufe : pour un ménage très grande vitesse, je me contente des parties visibles. Parce-que j'ai quand-même une ombre de conscience, je m'arrange pour déblayer au maximum mes intérieurs. 

A la ferme, j'ai jeté par remorques tous les meubles auxiliaires ou secondaires, les bibelots, la vaisselle et le linge oubliés dans les armoires.

Comme, après cette opération drastique, il ne reste que l'essentiel, ces trois quatre bricoles dont on ne peut quand-même pas se passer, mes intérieurs sont monastiques. Dans la chambre, un lit, un rangement, point. Dans la salle, la belle table ronde, quatre chaises. Je ne prévois pas de convives surnuméraires. La règle des 6 subcovidique ne m'astreint nullement.

Les pièces sont grandes, là bas, et, maintenant, donc, vides. On nettoie là dedans comme sur une piste de bal, vite et bien.

Ici, Olivier est plus traditionnel. Il aime les meubles, il en a fabriqué plusieurs. Il a aussi reçu de ses enfants moult gadgets et colifichets, qu'il serait malvenu de fourrager au fin fond d'un placard, et criminel de jeter. Ils sont exposés sur les dits meubles.

Ca n'arrange pas mes affaires... 

Par petites touches, tout en délicatesse et finesse, (je suis connue pour ça), je range tel bibelot alambiqué dans la vitrine fermée, hors poussière. Je lui adjoins telle figurine pour rester dans le thème. Je pousse derrière cette statuette, en fond, elle rend très bien, non ?

Je propose d'enlever ci, de donner ça à Virginie, ou alors à Fabien, tiens.

J'y vais doucement, l'homme ne se laisse pas bousculer sans regimber.

Je n'arriverai pas à faire ici ce que j'ai conquis à la ferme : un espace épuré, à peine animé, où les seules bêtes (Aïee, là, je pense encore beaucoup à mes génisses...) monopolisent les accessoires.

Et bien, ce sera là bas, comme j'aime, et ici, comme Olivier le tolère.

Nous nous satisferons de ce compromis, de cette dualité de logis.

Nous répartirons le temps, les lieux, les goûts et les aspirations. Au mieux.

Je prends ce pari : réussir à trouver un équilibre sur deux sites, une vie sur deux systèmes.

Si je n'y crois pas moi-même, qui le fera pour moi ?...


Le soleil monte et je sens sa chaleur à travers le carreau. L'écran devient miroir.

Jeannot est passé chercher des œufs. 

J'arrête ici mes écritures, pour faire le tour du jardin, faire vrombir la soufflette.

Les voisins dans le quartier doivent se demander ce qu'il se passe, chez cet Olivier jusque là si tranquille : des chiens, du mouvement, du bruit, de la vie.

Après la sieste, extérieurs toutes. Nous allons longuement longer les rives de l'Adour. Elle rentre doucement, paraît-il, dans son lit. Jeannot finit de nettoyer la boue dans son garage.

L'eau ici est partout. Je me demande où je vais retrouver les chevaux de la barthe.


18 h

J'ai marché longtemps, flâné sur le chemin de halage bordé des berges inondées.



L'eau reste haute. La petite pancarte-toise sort à peine la tête.







J'ai retrouvé trace des chevaux, sur un tertre replanté en chênaie.
Ils ont du se retirer ici, quand l'eau les a encerclés. Les jeunes plants, protégés dans les fourreaux en plastique noir, ont été bousculés. Cette parcelle est en principe inaccessible aux chevaux. Là, les bêtes ont du pousser une clôture, pour se mettre au sec. Certains plants sont juste ployés, ils repartiront. D'autres, sectionnés à la base, referont peut-être des rejets, en cépée.
Les chiennes sont parties comme des flèches dans les fourrés. L'eau, en se retirant, a aplati les ronciers, modifié le paysage. Tout est gris d'une fine pellicule de boue séchée, sur une certaine hauteur. 
L'eau a du laisser sur la végétation un mélange de senteurs affriolantes. Les deux chiennes ne savent plus où donner de la tête. Txief, égal à lui-même, reste en arrière. Il hume goulument sur Lola des fragrances qui l'affolent et le chavirent. Il est chamboulé entre des pulsions mélangées, et ses névroses contradictoires. Ce chien est un grand tourmenté. Rivière l'a pacifié, mais il ne sera jamais serein, j'en ai peur...
Je me familiarise à côtoyer d'aussi près l'onde vive et les eaux dormantes, de part et d'autre du chemin.






Ma promenade me renvoie la métaphore d'un parcours où le cheminement sinue entre des rives noyées dans l'incertitude.
J'ai réalisé ce cliché d'après moi très réussi, sans trop savoir comment. Par un de ces hasards où le destin guide vos pas dans la bonne trajectoire.

On ne sait plus trop ce qu'il y avait, sous toute cette eau.
Lola et Bullou en savent quelque chose : revenant guillerettes d'une exploration parallèle, elles s'avancent, conquérantes. Une nappe d'eau grise s'étale sur le passage canadien, cette grosse grille de cylindres métalliques espacés pour empêcher les chevaux de sortir du pacage. Mes petites chiennes adorent maintenant patauger dans la boue, dans les flaques. Elles plongent volontiers dans la rivière, amphibies qu'elles sont devenues, presque. 
Cette nappe-ci, elles ne s'en sont pas méfiées : Bullou la première s'y est pris les pattes, sentant brutalement le sol se dérober sous elle. Elle a basculé, les antérieurs dans le vide, plongé la tête sous l'eau, est remonté, s'agrippant tant bien que mal au cylindre suivant. Elle a roulé sur la barre, a fini par rebrousser chemin, et faire le tour.
Lola, occupée à chasser, n'a pas vu la scène. Elle s'est présentée à son tour, un moment après. J'ai essayé de l'attirer vers le côté, pour ne pas risquer de la voir se faire mal, en faisant la même expérience que sa cadette. 
Lola est plus vieille, plus lourde, moins leste.
Plus sourde, aussi : elle ne m'a pas écoutée. Elle s'est avancée bille en tête, fiérote de son expédition dans les broussailles, portant haut sa queue en panache.
Et vlam, elle s'est rétamée, le menton sur le fer, dans un glouglou tumultueux. Bien vite, elle a compris que quelque chose n'allait pas, et, sans demander son reste, a fait demi-tour. Même pas vexée, elle s'est ébrouée, et nous a rejoints.

Nous avons continué notre promenade sous les arbres. Un dépôt de limon gris faisait du halage une grève au sable mouillé.






Le grand chêne penché sur mon ponton à mélancolie veille toujours.








Et, là encore, la magie d'un flash désactivé, la conjonction d'un rayon de lumière et d'un angle de visée, m'ont offert cette image presque surnaturelle. J'ai le sentiment d'une réalité déjà belle telle qu'elle, sublimée par ce qu'on y met.






Nous sommes revenus vers le Vimport. Les peupliers droits dans l'eau plate renvoient vers le ciel leurs reflets inversés.

A la maison, j'ai nettoyé soigneusement les chiens. 

Ils se sont affalés sur les tapis, yeux fermés sur toutes ces sensations mélangées.






dimanche 13 décembre 2020

6 au 13 décembre


Dimanche 6 décembre 2020 10h30


Dans l'air vif du matin, nous faisons notre tour du cheptel local.

Bullou s'intéresse toujours à Raymond le pigeon.





Et Raymond le pigeon se méfie maintenant de Bullou.
Il la scrute, à l'abri derrière le grillage galvanisé.



Nous revenons au chaud.
Dans la foulée de mon virage de mode de vie, nous allons en ce dimanche matin décorer notre sapin de Noël.
A la ferme, jamais au grand jamais, je n'ai vu un sapin de Noël. Et bien, maintenant, à Rivière, j'en aurai un. Je me fais aux bonnes règles sociétales. Je m'en sens étrange, mais bon, bonne élève, je m'applique, à faire comme on l'attend de moi.
Je me demande même, si, suivant cette pente savonneuse, je ne vais pas me mettre à faire des cadeaux, aussi... Il ne manquerait plus que ça ! 

En attendant, et pour mettre un peu d'air dans cette observation assidue de mon comportement hors-sol, je vais cette après-midi rejoindre mes troupes à la jardinerie. Et là, du sapin, je vais en souper !




 Lundi 7 décembre 2020  11h10


J'ai vite fait sorti les chiens dans le petit bois, entre deux averses.

Ils commencent à faire parler d'eux, en coursant les chats du quartier. Je sens venir les querelles de voisinage...

Je vais tâcher de les discipliner : à leurs âges, et leurs antécédents, ça n'est pas gagné !

Je pensais être fourbue, après la fin de semaine aux sapins. Nous vendons beaucoup de grandes tailles, des sapins hauts, larges... et lourds ! 

Le client choisit, plus ou moins vite selon sa tournure. Ensuite de quoi, il faut traîner le sapin vers la machine à enfiler, louvoyer entre d'autres sapins montés, et les clients absorbés dans leurs contemplations, jaugeages et évaluations. Celui-ci trop petit, celui-là trop large, ou trop fourni, quand ça n'est pas assez, la flèche trop dégarnie, tordue, ou fourchue. 

Très rarement, (trop!) on entend un mouflet s'exclamer : ooohh, celui-là, c'est celui-là que je veux !! et les parents approuver, d'accord avec lui et entre eux. Le consensus paraît difficile à trouver, et les conflits intrafamiliaux latents s'expurgent autour du choix du sapin de Noël. Sous nos yeux consternés, quand ce n'est pas ébahis, tant parfois la cristallisation est cathartique. (J'aime bien, ce mot, ces temps-ci, je le mets facilement à toutes les sauces).

Finalement, on arrive à dénicher la perle rare. Là, vite vite avant que le client ne se ravise, on enfourne l'heureux élu dans l'entonnoir galvanisé de la machine à filets. Il faut soulever la base embûchée, d'un petit mètre, hauteur bien suffisante à tirer sur la lombaire vrillée. 

Pour les gros sapins bien ventrus, la manœuvre d'introduction dans le fût galvanisé est difficile. Les branches compressées se bloquent à l'entrée, en un gros bourrelet têtu. Il faut pousser, enlacer, pour affiner le paquet. A l'autre bout, on voit arriver la tête, non, le pied, trop loin dans le cylindre pour pouvoir le tirer. La machine ripe au sol, et avance avec la poussée. Il faut la maintenir. Nous nous mettons parfois à quatre, pour arriver à extirper le sapin engagé, dûment saucissonné dans son filet. C'est un véritable accouchement, et les plaisanteries à cette analogie vont bon train. Elles en sont éculées, mais, puisque l'image reste prégnante, nous la galvaudons jusqu'à l'usure.

Pour les petits, c'est un jeu d'enfant : on présente, on fait glisser, et hop, on récupère de l'autre côté le bébé emmailloté. Bim, sur le chariot prévu à portée, hop, le petit ticket pour la caisse, et le tour est joué.

A propos de ce ticket, plusieurs écoles s'affrontent. Je suis pour la sobriété, le minimalisme épuré. Sur ceux que je fais, il y a juste : bleu, B50. Comprenez : sapin abiès nordmann hauteur 150/175, cravaté de bleu, et monté sur une bûche en bois creusée d'un trou d'un diamètre de 50mm.

Mes collègues, sans aller aussi loin, dans un sens ou dans l'autre, explicitent : abiès bleu, bûche de 50. Le tout est calligraphié avec application, en enlevant le gant mouillé, pour plus de précision dans l'écriture et moins d'humidité sur le papier. En position accroupie, puisque nous n'avons rien trouvé de plus pratique comme bureau qu'un présentoir à ras du sol.

Hier après-midi, nous étions la vieille garde en majorité : Philippe, Agnès et moi. Tous au dessus des 55 ans. Autant dire que les relevés poussifs, les approximations calligraphiques (lunettes enlevées pour cause d'embuage au dessus des masques), les "hans" d'efforts n'ont pas manqué.

Dieu merci, Antoine et Timothy, de la viande plus fraîche, compensaient nos manques.

Nous avons terminé l'après-midi honorablement, contents de nous et de nos affaires.

Des averses drues crépitaient sur le toit de la pergola. La nuit était tombée dès 17h30.

Philippe me dit :

- qu'est-ce qu'il pleut, ici !

Je le regarde :

- ça fait combien de temps que tu es dans la région, Philippe ?

- Près de 20 ans, pourquoi ?

- et tu te sens d'où, de là bas ?

Il rit : c'est vrai, je me sens très bien, maintenant, dans la région, mais je suis natif de "là bas". Et c'est "là bas" que je me sens "chez moi". 

Il vient de Marmande...

Hé bé, les affres de ma migration ne sont pas finies, alors !

Je pensais m'en tirer à trop bon compte...

Je suis beaucoup aussi sur ces notions d'exil, ces temps-ci.

En plus de celles de catharsis.


17h30

Nous rentrons d'une grande goulée d'air pur et de grésil mêlé.

J'ai longuement parlé au téléphone avec Hélène. Ses projets. Les miens. C'est une bonne amie, et elle m'apporte souvent l'éclairage juste. J'espère en faire autant pour elle.

Les eaux sont montées, dans la barthe :








Nous partons sur le bord de l'Adour. L'allègement confinatoire nous y autorise maintenant.
Les berges sont là aussi noyées, mais le chemin de halage reste praticable toute l'année.





Les ors pourpres ou ocrés s'enflamment dans les taillis et les fourrés.

Sur les rouleaux gris métallique d'un ciel plombé de pluie, les couleurs se rengorgent.

Nous avons marché une paire d'heures. Les chiens ont préféré rester à l'abri.

La vie est plus lente, ici. Plus facile et plus douce. 

Les Landes planes m'amollissent et ma fainéantise s'alanguit dans ces contrées faciles.

Les coteaux basques, abrupts et ardus, m'ont galbé le mollet et aiguisé le tempérament.

Je n'ai plus ni envie ni besoin de durcir davantage une mécanique vieillissante et en voie de décrépitude. Je laisse aller, gentiment. Je "me laisse aller" ? comme le chantait Aznavour.

Peut-être bien. Et pourquoi pas !


Mercredi 9 décembre 2020 19h41


J'ai refermé la ferme sur la nuit noire. La pluie s'est abattue, ici aussi.

J'ai du ce matin remonter sur le toit, chapeauter la cheminée ouest. Un vilain suintement clapotait dans la maison. J'ai été ramenée à l'année dernière, à la même époque, je crois bien. J'avais à la petite aube coiffé de la même manière ma cheminée.

Cette grande bâtisse prendrait vite l'eau : il faut la surveiller comme le lait sur le feu...

Avec mes seules visites hebdomadaires, j'aurais vite fait de passer à côté d'un début de dégradation. Une ribambelle de gardiens suppléants veille pour moi.

J'ai passé du temps avec mes génisses, aujourd'hui.

Du temps avec mes frères. Du temps avec mes nièces.

Je suis juste sortie pour aller nettoyer notre tombe. J'ai enlevé la coupe de chrysanthèmes orange : les grosses têtes ployaient sous le poids de l'eau, lamentables. J'ai surélevé les bruyères pour les drainer. La nuit tombait déjà. Je suis rentrée pour préparer le dîner.

Lucie est passée nous voir, la mâchoire enflée d'une intervention sur une dent.

Je n'ai pas vu passer la journée.

J'ai l'impression de faire les choses à la va vite, ici. Ca ne me plaît pas. 

Je dois penser notre nouvelle organisation de 2021. Ménager du temps pour chacun. Et pour moi.

Je n'aurai plus les génisses. Je ne les regarderai plus longuement craquer le foin dans les râteliers.

Neska Motz aux cornes coupées purulait  un peu de la gauche. Elle devenait dangereuse pour les autres, avec les deux appendices effilés dont elle se servait de mieux en mieux. Nous lui avons coupé les pointes. Elles partaient d'ailleurs de travers, et l'intervention lui a plutôt arrangé la mine. 

Je l'ai soignée, ma petite diablesse à la robe noire rutilante

J'ai fait le tour de mes bêtes, étrillé les échines empoussiérées par l'hivernage, cardé les cuisses souillées. Vérifié dans les plis épais l'absence de gales. Enlevé les brindilles de paille dans les coins des yeux. Frictionné les chanfreins. Claqué les épaules larges et caressé les flancs ronds.

Tout ça me manquera. C'est le tribut à acquitter pour embrayer sur la nouvelle décennie.

J'en ai eu près de 6 pour m'assouvir de ce plaisir à soigner de grosses bêtes.

J'en garderai beaucoup de bons souvenirs, beaucoup d'images de toutes ces vaches colorées.

Tous ces moments passés avec elles, toute cette grosse chaleur, ces remugles riches, lourds, cette ambiance de la vieille étable, quand je restais les soirs sur le banc, une tasse fumante à la main, les chiens autour de moi, à les regarder, repues, tranquilles. Elles me partageaient cette paix, en nourrissait la mienne, si vite malmenée.

Celles-ci seront mes dernières, très certainement.

J'écoutais l'autre soir ce pilote de formule 1 renonçant à sa carrière après un spectaculaire accident. Il était sorti au dernier moment de sa voiture en feu. Les mains brûlées. 

Il allait mettre sa carrière en suspens. L'arrêter, sans doute : il avait vu la mort, l'avait appelée Benoît, comme on tutoie un ami que l'on s'apprête à suivre. Puis, le sursaut de survie l'avait dressé, l'avait fait bondir, en détendant son corps jusque là lourd et coulé dans du plomb.

"Pour le moment" disait-il en parlant du hiatus de sa carrière. Pour glisser plus doucement vers le définitif...

Je garde moi aussi dans un coin de tête l'idée que je pourrai reprendre des bêtes, quand les travaux seront terminés, quand peut-être j'aurai réorganisé ma vie autour de la ferme, de nouveau.

J'entretiens cette espérance comme une petite flamme presque éteinte.

Je sais que ça n'arrivera plus, j'en suis presque sûre, du moins. Ce "presque" me facilite les choses, pour le moment.

Ma décision pour une fois était assez réfléchie. L'issue programmée, admise. Pas acceptée tout à fait. J'ai pensé d'abord faire suivre mes génisses à Rivière. J'ai du renoncer : jamais je n'aurais retrouvé ici mes conditions d'éleveuse de salon. J'ai essayé aussi de placer mes génisses, pour pouvoir les suivre, de loin, au moins. C'était une manière de ne pas renoncer complètement. Quand il le faut, pourtant : tous mes volets de vie ne sont plus conciliables. 

J'en garde tant : mon mari, mes amis, ma famille, même moins prégnante, mes chiens, les mots, lus et écrits, les paysages, les arbres. Mon métier où je prends racine et en donne.

C'est beaucoup. Ca suffira largement à me faire une jolie vie.

J'ai pu donner à mes deux parents la chance de mourir là où ils ont aimé vivre, dans le milieu où ils l'ont faite, cette vie.

Je vais m'arranger maintenant pour aimer la vie qui m'est offerte, celle que je choisis.

Je suis capable de m'arranger de tant de choses...


Jeudi 10 décembre 21h30.


A cette heure à Agorreta, l'étable est vide. Ce doit être étrange.

Je suis à Rivière. Et l'eau roule dans la barthe et sur mes joues brulantes.

J'ai l'impression vertigineuse de frôler de trop près mon histoire imaginée en 2008. Qui finissait mal.

Et je rirais presque de mon penchant mélodramatique. De mon goût pour le dithyrambique, l'ampoulé, le soufflé. Quand mon noyau essentiel est plat et dur comme un galet de rivière. C'est peut-être une manière de le protéger...

Je l'ai écrit il y a peu, et je le réécris aujourd'hui : écrire, c'est proposer une fin heureuse à l'histoire. Quand on va bien.

Là, l'image mentale de mon étable vidée ne me réussit pas trop.

Je vais tâcher de m'en mettre une plus jolie en tête. Plus tard. Pour le moment, je laisse aller ma peine. 


Vendredi 12 décembre 2020 18h40


J'ai marché le long de l'Adour déversé sur ses rives.

Les chiens traquent les ragondins tapis au ras de l'eau. Ces horribles bêtes les noient, paraît-il, les entrainant par le fond, en plantant leurs dents jaunes dans les gorges. Ils peuvent rester submergé très longtemps, et les promeneurs impuissants revoient leurs chiens remonter d'un tourbillon rouge, noyés, morts. 

Comme jolie image, je pourrais trouver mieux !

Mes chiens se sont bien amusés, et nous sommes tous rentrés, mouillés, mais saufs.

Les arbres aux troncs plantés dans l'eau grise parlent de résistance. De meilleurs jours leur viendront, quand les flots rentreront dans leurs lits.

De meilleurs m'en viendront, quand les tumultes de 2020 s'assagiront.


Dimanche 13 décembre 2020 10h53


Je relis mes dernières chroniques.

J'y retrouve le tumulte des idées dans ma tête. Mes doutes et résolutions, mes projets et mes regrets.

Ce genre de virage à mon âge coûte. 

Ce que l'on fait à 20 ans, insouciant et confiant, devient difficile à 60. La vie a eu le temps de faire vaciller toute cette belle énergie vierge. Les blessures remontées de loin marquent profond et égratignent les prospectives. Pour moi, du moins. 

Je m'avance sur la rampe, cillant pour essayer d'apercevoir les silhouettes autour. La méfiance ralentit mon pas et rentre ma tête dans les épaules, comme quand on a peur des coups.

C'est idiot de se mettre tout seul dans une posture inconfortable. Rien ne m'y a obligée. Rien à part le sentiment du devoir de transmission. 

Dès qu'on dit "devoir", disait mon pilier délicat, on est dans les schémas. Et il faut sortir des schémas. Dès qu'on dit "il faut", aussi, d'ailleurs on y est, dans ces schémas à éviter.

Alors, je vais arranger ça : j'ai eu l'envie de transmettre, le besoin de penser plus loin que ma petite personne. Et je suis persuadée de la légitimité et du bien fondé d'une telle transmission.

J'ai reçu la vieille ferme en héritage. Comme on reçoit "l'amour en héritage", chantait Nana Mouskouri. (Je suis très chansons, chansons qui datent, je ne suis pas du tout la discographie moderne).

Je vais la quitter, ma vieille ferme, la faire passer à ceux de mon sang, qui la veulent, à leurs alliés de cœur, sans attendre que la maladie ou la mort m'en sortent, et que mes suivants se tournent vers autre chose. Mes successeurs pourront ainsi en profiter longtemps, la faire vivre, autrement, et la transmettre, à leur tour. 

Je joue avec cette idée dramatique du grand départ, de l'exil. De ces petites morts où on quitte, on abandonne.

On imagine facilement la peine de celui qui est abandonné. Laissé seul sur le quai désert.

On croit trop souvent que celui qui part, de son propre choix, le fait le cœur léger. Parce-qu'il a choisi de partir, justement. Qu'il le fait pour aller vers cet autre chose qui l'attire. Qu'il en oublie ce qu'il quitte, facilement, et s'en exonère sans mal.

Quand on est à l'aube de sa vie, c'est sans doute vrai. Et salutaire.

Moi, j'ai du attendre trop longtemps...

La culpabilité me taraude. L'attrait de l'avenir me l'allège, mais ne me l'enlève pas.

Je sens bien combien je surfais mon importance pour Agorreta. Combien je m'accroche à ce rôle où je me suis plu tout ce temps : le rôle de la "régente". 

Je sens bien que derrière cette culpabilité d'abandonner, il y a aussi le besoin pathétique de se croire retenu. Quand on ne l'est plus.

Seigneur Dieu, comme j'aime à me compliquer la vie ! Et oui...

J'ai toujours aimé ces introspections ridicules et stériles. Je me promène en moi-même comme dans un bois touffu. Je m'y emmêle aux taillis, et tombe, parfois, sur un sentier joli. Ce seul sentier découvert, mérite largement mes errances et mes fatigues, lisse les égratignures et en apaise les griffures.

Alors, je persiste, je tricote et détricote, sans fin ni but.

Comme je triche, aussi. Fausse les cartes et tronque les mises.

Je pars de la vieille ferme, dis-je. En restant collée à elle, dans cette partie plus récente où j'ai vécu la moitié de ma vie. Comme départ solennel, ça se pose là !

Je me fais mes films, mes romans à deux balles.

J'aime triturer les émotions, mélanger l'authentique et le théâtreux. J'en fais une telle mélasse que je ne sais plus moi-même ce que je sens, au juste. C'est peut-être la bonne manœuvre pour y échapper, à ces maudites émotions qui me débordent,  puisque je suis infoutue de les dompter.

Je fais diversion, à la vue des autres et à l'usage de moi-même.

Je clame tragiquement "je ppparrrs !", yeux fermés et la main retournée sur le front.

Et je reste, accrochée comme le vilain petit pou !

Je geins, sur mes peines, et, implacable, je tranche brutalement dans le vif. Mes génisses en savent quelque chose. Bah... Elles ont eu eu une bien jolie vie, à Agorreta. Et les bêtes que j'ai eues avant elles aussi. 

Mon irruption dans leur parcours les a toutes sorties d'un destin sans surprise : nous ne sommes pas en Inde, et les vaches ici sont des usines à viande, ou à lait. Alors, un petit tour à Agorreta, ça leur a fait de jolies vacances, à toutes celles qui sont passées là.

S'il doit en venir d'autres, elles s'en porteront aussi bien, et moi avec.

Et voilà une culpabilité facilement levée !

Je suis une véritable roublarde, à la vue des autres et à l'usage de moi-même.

J'embrouille et je m'embrouille.

La molécule renfloue mes enlisements. Elle ne peut pas en clarifier les bouillonnements, en plus.

2020 m'aurait joliment fait sombrer, sans elle. Je m'y serais noyée, emportée dans les turbulences comme le chien par le ragondin.

2021 devrait, en sa fin, débroussailler tout ça, et m'installer dans une perspective plus stable. D'où j'aurai une vue mieux dégagée. C'est mon espoir et ma visée vers l'avenir.

S'il m'est donné de le vivre.


18h30

Nous sommes allés au lac de Léon. 

Nous varions rarement nos parcours. Mais bon, là, avec la mini-meute, nous l'avons senti comme ça.










La fougeraie sous les pins ploie des dernières pluies.

Je retrouve ces sentiers où, cet été, je me demandai où j'irai, derrière Olivier.

Là encore, je le suis. Décidée, encore, s'il se fourvoie, à me fourvoir avec lui.

La promenade dans la forêt de pins recentre les idées et ramène dans mon esprit le calme de la surface lisse et immobile du lac.

Peu d'éléments, ici : la fougère rousse, les pins noirs,  le sable blanc. Les idées ne s'y égarent pas, elles se structurent des longs fûts sombres. Les sentiers sont droits, on y voit loin, sans surprise.

Ca m'a fait du bien.

Je retourne à la jardinerie demain.

Là, il n'y a pas à se casser le bol : un sapin, une bûche, un client, le filet, le ticket.

Ca fatigue sainement le corps, et ça aère l'esprit.

Juste ce qu'il me faut, ces temps-ci.











ier.