lundi 28 février 2022

Février 2022

 


Mercredi 2 février 2022  18h30


Le soleil vient de se laisser glisser derrière le Jaïzkibel.

De timides lumières piquètent Fontarrabie, tremblotantes dans le jour finissant.

La journée a été douce. 

J'en ai profité pour faire prendre l'air à la maison. Un ménage en profondeur, derrière ces appareils électroménagers si bonnes niches à poussière, me donne bonne conscience. Je ne suis pas du tout une ménagère accomplie. Ma buanderie-réception, pièce moitié garage moitié cuisine, en accès ouvert sur l'étable, autorise facilement le laisser-aller. 

En bas, je m'astreignais à ce ménage des recoins une fois par saison, plus ou moins. Plus d'ailleurs pour faire bonne figure auprès des aides de vie de mon père, que par conviction profonde. Ici, je me suis aperçue ce matin, qu'au bout de sept mois, je n'avais pas été voir ce qui se tramait là derrière. Bien m'en a pris, puisque une ou autre souris sont passées par là.

J'ai nettoyé, consciencieusement, apposé les sachets de souricides. Cette pièce est entre habitation humaine et animale, à usage large, et pas trop défini. Le soleil y entre à flots. J'y ai tous mes nécessités, pour faire la cuisine, la lessive, le rangement. A la belle saison, nous y avons mangé tous les jours, avec vue imprenable sur ma jolie cour fleurie.

Cette pièce me ressemble, rustique et déconcertante, de ces fresques-frasques murales où des grands arbres peints protègent de leurs branches larges. C'est mon sas, où le visiteur se présente, pour examen, avant d'aller plus avant, vers l'étable, en bas, ou l'intérieur, ici. Puisque cette pièce au moins est devenue parfaitement étanche, j'y savoure l'impression d'être à l'abri, tout en restant accueillante à ce que l'extérieur peut me proposer d'agréable.

J'ai donc ce matin récuré tout ça.

L'après-midi m'a tirée en extérieur. J'ai planté des bulbes à fleurs dans mon jardinet désordonné. Ca ne le rendra pas plus fouillis. Il faisait bon, le soleil réchauffait mon dos penché.

J'ai retrouvé ces surprenants brodeias, délicates corolles bleu pâles partagées en fleurs simples sur une tige assez haute. J'en avais dans mon bac potager en bas. Non seulement leur floraison est très longue, mais en plus, la fleur tient incroyablement longtemps en vase. En mélange avec des fleurs de bougainvillées, quelques hampes de fougère et un ou autre plateau de berce sauvage, ils constituent des bouquets de très bonne tenue. Ceci pour la minute art floral...

Autour des 17 heures, avant de goûter, j'ai emmené les chiens dans le bois, où, en bordure du circuit sportif maintenant plus ou moins déserté, un entrelac de branches sert de gîte à quelques mulots ou campagnols. Les chiennes s'y activent, griffant et soufflant fort, le museau couvert de terre, pendant que Txief me tient une compagnie rapprochée. 

Ce petit chien se trouve bien mieux de son traitement, plus calme. Il a même un peu pris de la joue. Je le surprends parfois étalé de tout son long, sur sa couverture ou au soleil, quand, avant, c'était une posture exceptionnelle chez lui. Ma foi, c'est d'un grand repos, pour lui, sûrement, mais aussi pour moi, qui le regarde et partage sa nouvelle aise.

Sur mon parcours, à cette heure là, je croise souvent un couple de marcheurs, avec leur chien de berger blanc. La bonne soixantaine tous les deux, d'une corpulence solide, ils se suivent, l'homme devant et la femme juste derrière. Ils ont le teint coloré des gens du grand air. Je les vois souvent arrêtés, contemplatifs, à des endroits où j'aime moi aussi regarder le paysage large ouvert devant moi. 

Pour ne pas abréger leurs stations, ou les importuner dans ce moment où je sais que le silence aide à profiter du panorama, je prends au large, les saluant de loin. Notre promenade ne manque pas de beaux endroits où les points de vue sont admirables. Il y en a pour tous, comme disait l'autre...

A cette période déjà, la végétation en reprise pulpe le paysage. La lumière creuse moins profond les ravines réhabitées. Les talus sont encore gris. Discrètement, les premières feuilles des bulbes sortis de dormance amènent leurs verts impertinents. Bientôt, les jonquilles, les scilles, les muscaris et les bugles perceront en couleurs vives. 

Ca n'est pas nouveau, et je suis bien loin de mes premiers printemps. Ca ne m'empêche pas de m'en émerveiller chaque année. Bien au contraire, le sentiment d'en avoir moins à vivre aiguise ma perception.

Je suis revenue juste à temps pour accueillir TtonytaPetra dans l'étable. L'herbe doit avoir repris un peu de pousse. Je les ai vues brouter longtemps. A la rentrée, leurs granulés de luzerne croqués, elles se sont vite couchées, trois brins de foin après.

Et me voila là.

J'ai en tête une longue dissertation sur le langage. Juste parce-qu'une conclusion me titille. Je ne sais pas au juste comment je vais l'amener. Je sais seulement que quelque part, en bonne place, j'y écrirai ce "et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte". 

Ce sera sûrement un de ces développements où je me pense profonde et spirituelle, et qui tourne court, quand je me perds dans des arguments flottants qui m'embourbent très vite.

Qu'à cela ne tienne ! D'une manière ou d'une autre, ma ritournelle s'invitera, judicieusement, ou pas.

Il est ainsi des invités incontournables dont le museau ne se laisse pas claquer à la porte...


Vendredi 4 février 2022 10h40


Je vais ajourner ma chronique langage. Puisque je tiens ferme la dernière phrase, je ne perds rien du reste, tant qu'il n'y en a pas. Les plus grands chefs-d'œuvre naissent ainsi sûrement d'une seule phrase, souvent la première, ou la dernière, parfois les deux. Tout ce qui vient entre les deux est du remplissage. Selon moi, auteure méconnue du XXIème siècle, seule persuadée d'un talent absent. Le plaisir à faire vaut au moins mérite, me semble-t-il.

J'ai pour aujourd'hui sous la main une anecdote tiède sortie du four. Elle perdrait de sa saveur, rassise.

Hier, je travaillais. Enfin, comme dit mon patron, j'étais au travail. 

Ce fameux camion de végétaux annoncé est bien arrivé, mercredi soir. Trois gaillards décidés m'ont rangé tout ça en deux temps et trois mouvements. J'ai ma part dans cette rapidité d'exécution, puisque la place était impeccablement faite, en amont. Non, mais !

Samedi soir, j'ai connu une de ces petites vexations inévitables dans tout métier. Si tout était succès, ça se saurait.

Quelques jours avant encore, (finalement, tout ça sent bien le réchauffé), j'avais pour une cliente commandé de très grands sujets de lauriers. Six grosses bêtes larges, drues, et hautes de plus de quatre mètres. Au préalable, je lui avais fait passer des photos des dits sujets. Ce genre de monstres ne se vend pas tous les quatre matins, et je ne les fais rentrer que que sur commande, ou alors, au compte gouttes, en manière d'échantillons. J'avais verrouillé l'affaire par un versement conséquent d'arrhes, suffisant pour couvrir l'achat. Ainsi, je ne risquais rien. D'après moi...

Les lauriers arrivèrent. Je prévins la cliente, pour qu'elle vienne les voir, avant qu'on ne les lui livre. Elle vint, ce samedi, donc.

Samedi, il faisait froid. Le couple de clients se présenta en fin d'après-midi, à cette heure entre chien et loup, où l'humidité du soir tombe comme un voile, et fait descendre avec elle la température de quelques degrés.

Ils m'avaient bien fait part d'une exigence de hauteur. Les plantes devaient atteindre quatre mètres cinquante. Classiquement, un bâtiment à étages avait ouvert ses fenêtres sur leur jardin, surplombant leur intimité sacrée. Je parle évidemment facilement, n'ayant ici que des champs et des bêtes autour. S'il advient un jour que leur configuration survienne ici, je ferai moins la maline.

Notre fournisseur de gros sujets ne lésine en général jamais sur les tailles des plantes qu'il nous livre. Quand il annonce quatre mètres cinquante à cinq mètres, les sujets dépassent souvent les cinq mètres. Pour autant, en production de plantes, une taille minimale exigée s'entend par la plus petite indiquée. Ici, quatre mètres cinquante. 

Je m'étais avancée, en promettant que les lauriers dépasseraient largement les quatre mètres cinquante. Ceux que nous avons reçus cette fois, malencontreusement, étaient justes de taille : ils atteignaient les quatre mètres cinquante, mais à peine, et encore, pour certains, juste à la flèche des dernières pousses.

En tant qu'acheteur, je ne pouvais pas porter réclamation à mon fournisseur. Ses plantes étaient à la taille, même juste, et, pour compenser, elles étaient d'une belle force, c'est-à-dire, dans notre jargon, très ramifiées depuis la base, vigoureuses et poussantes.

Pour mes clients, par contre, ils étaient déçus. J'admis leur déconvenue, j'admis aussi la mienne. J'essayai tout de même de vendre mon produit, puisque je l'avais sur les bras. Tous les arguments y passèrent, la pousse de printemps imminente, qui porterait les lauriers bien au delà en trois mois, la qualité incontestable des plantes, leur largeur, leur densité, l'impossibilité de trouver de semblables spécimens à ce prix, en ce temps de pénurie de l'offre...

Rien n'y fit, ils faisaient la moue.

Au sens strict de la relation commerciale, j'aurais pu conserver les arrhes, et tâcher de trouver un produit mieux adapté à cette foutue exigence de hauteur.

Là, le froid, les mesures répétées avec un mètre pliant qui justement pliait, avant d'atteindre la cime des lauriers, les commentaires en boucle de la petite dame obsessionnellement bloquée sur son quatre mètres cinquante, eurent raison de la patience pourtant indispensable dans notre métier.

Je brisai un peu grossièrement la transaction, les plantant là, pour les laisser à leurs réflexions, tout en leur précisant que nous fermions à 19 heures. Rien de très professionnel.

Je retournai dans ma pépinière, tâchant par quelque occupation agréable de faire passer mon agacement.

Moins de dix minutes après, les clients me revinrent : ils ne prenaient pas mes lauriers. Je devais leur en commander d'autres, ou alors, à la limite, leur consentir une bonne remise sur ceux-là. 

En d'autres circonstances, j'aurais sûrement pris cette seconde option. La marge de vente était suffisamment confortable, pour pouvoir baisser le prix. Raisonnablement tout de même, quand leur demande, elle, ne l'était pas trop. A partir de là, une négociation classique de marchands de tapis aurait pu s'ensuivre, et l'affaire se conclure favorablement. 

Eux auraient eu satisfaction, et moi, je ne serais pas restée avec mes six lauriers géants sur les bras.

Ils étaient sûrs de leur coup, en position de force. 

Et c'est là que je commis une faute commerciale. Au lieu de mener la vente à son terme, je me braquai, stupidement. Je leur fis valoir que, même avec 200 euros de moins par pièce, elles n'allaient pas gagner en hauteur. Leur demande initiale ne serait de toute façon pas honorée. Alors, autant que nous en restions là. Ca revenait à leur dire d'aller voir chez Plumo.

Ainsi, piétinant complètement toutes les bonnes règles du métier, je renonçais à la vente. Ma petite bouffée de satisfaction, pour leur avoir résisté, sur le moment, ne fit pas long feu. Dès qu'ils furent partis, je considérai mes lauriers, leur envergure, la place qu'ils prendraient, et le temps qu'il faudrait, pour trouver les clients hypothétiques pour les acheter.

Mes collègues ne me félicitèrent pas, et ils avaient raison. Les silhouettes hautes et sombres des lauriers me narguaient, dépassant insolemment, quoique de peu, comme un voyeur fourbe, la palissade de la réception. A quatre mètres, elle...

Hier, jeudi, un coup de chance fameux m'amena un couple d'allure ordinaire, certainement pas du profil de gros acheteurs. Ces braves gens tombèrent en arrêt devant mes lauriers. Eux aussi déploraient des voisins trop curieux de l'autre côté de la murette longeant leur piscine. Oui, nous faisons nos choux gras de ces voisinages insupportés. Eux, la taille leur convenait parfaitement, et le prix ne les fit pas tiquer. Non seulement ils achetaient les six lauriers, mais en voulaient deux de plus !

La vente fut rapidement conclue. Les clients payèrent sans siller. Je commandai les deux pièces manquantes, et en rajoutai trois, euphorisée par la facilité de la chose. Une erreur, sans doute. Mais bon, je pensais avoir six lauriers sur les bras, je m'en tirais bien, avec seulement trois, au pire, et un très joli panier à la clé.

La circonstance était inespérée, et faisait de ma récente défaite une jolie victoire.

Sur cette si belle lancée, je me mis à rêver d'un retour des premiers clients, dépités de n'avoir rien trouvé de mieux sur le marché. Je les aurais accueillis, désolée, vraiment, de n'avoir plus rien à leur proposer... Je n'aurais évidemment pas pris le risque de recommander pour eux, quand le plaisir de les décevoir était en plus si vif. Honte à moi...

Le pompon serait que ces premiers clients soient voisins, ou alors amis, des seconds. Là, invités pour une quelconque soirée, ou alors hissés par dessus la murette, écartant avec peine les branches de lauriers robustes et raides, complètement défaits, ils auraient demandé à leur hôte ou voisin :

 - Où avez-vous acheté ces lauriers ?

- Chez Lafitte.

- Et qui avez-vous vu là-bas ?

A ce stade, mes déconfits auraient déjà compris.

- Oh, une petite dame, qui ne ressemble à rien, un tantinet revêche, même.

Dans mes rêves, ils auraient ajouté :

- Mais efficace, vraiment.


Là, je me fais du bien. L'enthousiasme exagéré me porte bien loin d'une réalité pourtant déjà magnanime par elle-même. Ca m'arrive assez souvent. Je suis dans l'excès, on le sait.

J'ai été un tantinet longuette dans mon histoire. Je suis bien sûre pour autant de la relire avec intérêt, dans longtemps, et de retrouver à distance ce petit sentiment mesquin mais si agréable d'un épilogue à mon avantage.

Si la fin avait été miteuse, je ne l'aurais même pas relatée, évidemment, mon histoire. Je l'aurais reléguée dans ces oubliettes commodes où nous fourrageons nos petites blessures d'amour propre. Les grandes mordent déjà bien assez, pour ne pas en rajouter.


Lundi 7 février 2022 11h10


Un arrêt ici, vite fait.

Le temps est gris, tristounet. J'ai quelques travaux de jardinage en vue. Comme rien ne me presse, je vais laisser ça pour une plus belle journée. A la place, je vais cette après-midi même m'attaquer à mon Ménière.

A la réflexion, ce n'est pas tant le sujet qui me retient au démarrage. Le Ménière, je connais, je pratique, je me sens tout à fait légitime pour en disserter.

Non, c'est plutôt une chronique à l'usage des autres, qui m'intimide un peu. Mes Nouvelles sont évidemment publiques, mais leur lecteur privilégié, c'est moi. Je les écris en pensant par anticipation au plaisir que j'aurai à les relire, à distance. Je suis bien sûre d'être la seule à retourner voir dans ce fatras...

Quand j'écris, dans l'instant, je me fais plaisir aussi, d'un plaisir sensuel, à effleurer le clavier docile, à entendre dans ma tête la musique de mots agencés dans une bonne rythmique. C'est bienfaisant pour mon moral. C'est déjà beaucoup. Sans compter la petite pointe d'orgueil, à étaler ma pseudo-science, ou un talent d'écriture sûrement discutable.

Cet orgueil, quoi qu'on puisse en penser, n'est pas prédominant dans mes motivations. J'écris, par salves, sans trop me relire, sur le moment. Je rectifie quelques redites, une ou autre fautes, ou lettres manquantes, par excès de vitesse d'exécution. Quand je me relis, longtemps après, je me rends inévitablement compte de fautes, de redites, ou de lettres manquantes, qui m'ont échappées à la première lecture en diagonale, avant publication.

Si j'étais si attachée à l'effet de mes chroniques, je ne livrerais sûrement pas un travail aussi bâclé.

Par facilité, par recherche du plaisir plus que de l'image et de la performance, je ne m'astreins jamais à une relecture fastidieuse. 

Pour cet article un peu plus construit sur le Ménière, j'ai l'intention d'être un peu plus attentive. Un peu moins dans le plaisir pur d'une spontanéité libre et légère.

Ce travail de relecture et de correction est plus astreignant, bien moins agréable. 

Je l'ai pratiqué par le passé, quand "j'écrivais pour les autres". Contrainte dans l'histoire de mon "client", quand ce n'était pas dans un compte-rendu rébarbatif par sa technicité ou son ennui, j'avais moins de plaisir à écrire, et carrément forte fatigue à corriger.

A l'époque, c'était une activité à but lucratif, destinée aussi à arrondir mes fins de mois, et j'en acceptais les mauvais côtés.

Maintenant, j'écris pour moi, d'abord.

Avec ce Maudit Ménière, je vais m'adresser à d'autres, si je trouve un biais de publication satisfaisant, pour un livret que je jugerai correct. Mon potentiel public sera forcément restreint : les plus intéressés, les malades de Ménière, leur entourage, aimant lire, et comprenant le français. Ca ne va pas chercher bien loin. 

Ca n'est pas gagné. La cause me tient à cœur cependant. Donner courage et espoir à ceux qui souffrent de ce dont je souffre moi-même me paraît valoir la peine de quelques efforts.

Je serai toujours à temps de livrer ma chronique mal aboutie, dans ce seul "bloc", si j'estime qu'elle ne vaut pas mieux que le restant.

Mes projets sont devenus bien modestes, ramenés à peu. Ils suffisent à me donner le sentiment d'une vie agréable, et, peut-être, signifiante. Ca suffira pour moi, et, qui sait, ça en aidera d'autres. Je le maintiens, ça en vaut la peine.


Mercredi 9 février 2022 18h29


Une magnifique journée, résolument printanière, où, au soleil, il faisait carrément chaud.

J'ai jardiné tout l'après-midi. Dans la cuve en sortie d'étable, j'ai bêché un trou de plantation pour un de ces rosiers rugueux, si rustiques et à la fleur parfumée. TtonytaPetra ont évidemment accompagné mon ouvrage. Quand je les ai vues s'intéresser de trop près à mes seaux passe-pont, je me suis vue enfermée dans l'enclos étroit. Bienheureusement, elles se sont éloignées, voyant qu'il n'y avait rien de bon à manger pour elles, par là.

J'ai rapatrié les derniers plants de châtaigniers restés en bas. Installés dans ma bordure foutoir, ils se maintiendront, et pourront, s'il le faut, relayer un ou autre du champ, s'il défaillait, sait-on jamais. Pour le moment, tout le monde bourgeonne gentiment. Quelques journées comme celle-ci, et tout feuillerait. Un peu trop tôt, peut-être.

J'ai fait le plein de soleil, hâlé, déjà, aux rayons chauds.

Nos clients de la jardinerie vont s'exciter.


Vendredi 11 février 2022  18h10


Le frais est revenu.

J'ai travaillé l'après-midi à ma châtaigneraie. Comme il fallait s'y attendre, TtonytaPetra, frustrées de ne plus trop pouvoir jouer les aventurières, se sont rabattues là dessus. Heureusement, elles ont attaqué deux des trois noyers. Ceux là, je les avais implantés là à défaut de savoir où les mettre ailleurs. S'il faut sacrifier deux trois sujets aux caprices des génisses, autant que ce soient ceux-là.

L'une des deux victimes avait déjà essuyé les assauts des velles, et des chèvres, à l'automne, dès sa plantation. Je l'ai examinée de près, mise à nue : la tige en était sèche, et elle ne serait de toute façon pas repartie. Pour la seconde, j'ai reconstitué la protection. Si ces deux noyers rescapés reprennent au printemps, je leur adjoindrai l'automne prochain un troisième, encore en pot ici, pour le moment. S'il n'en ressort qu'un, ce sera celui là seul. Si les deux sèchent, je mettrai à leur place trois aulnes en cépée. Celui que j'avais planté fin 2020 avait été lui aussi brouté par les chèvres, et sa reprise bien difficile.

L'autre cépée de châtaigniers, un peu plus bas, paraît aussi borgne. Je ferai comme avec les noyers, puisque j'ai là aussi du plant de réserve.

Avant d'en arriver à clôturer le bosquet, pour le sauvegarder de mes diablesses TtonytaPetra, j'ai pris une première mesure intermédiaire : j'ai entouré chacun de mes arbres en devenir de fil barbelé. Les génisses devraient s'y piquer le museau, et renoncer à mignoter plus avant. C'est une parade aléatoire. Si elles sont vraiment décidées à jouer avec mes châtaigniers, quelques égratignures sur le mufle ne les empêcheront pas longtemps de les bousculer du front.

Je prends quand-même ce risque. Si je ferme l'enclos autour des arbres, TtonytaPetra auront moins de pâture. En plus, il nous faudra suivre l'entretien de cet espace, quand les velles le font très bien sans nous. 

Je vais suivre tout ça de près. Entre ces quelques châtaigniers et ces deux petites vaches, j'ai l'assurance d'un divertissement sain pour les vingt prochaines années. Ensuite, s'il m'est donné de les vivre, je pourrai admirer avec relâchement le fruit de mes soins vigilants et assidus.

Ces deux seules perspectives nourrissent mon bien-être.

Avec tout ça, mon Ménière avance, tout doucement. Une troisième voie séduisante pour moi.


Lundi 14 Février 2022  9h30






Un arc-en-ciel présage de la pluie pour bientôt.






Les façades blafardes se détachent sur le plomb des nuages bas. Le vent souffle, aplatit sur les toits les panaches de fumée bousculés.










Un temps à rester en intérieur, bêtes et gens, à sommeiller, pour la mini-meute, et s'occuper mollement, pour le restant des résidents de la ferme.

Les chiens et les vaches n'aiment pas le vent.





Je n'apprécie pas trop ces journées désordonnées, aux contrastes brutaux.

Elles me rappellent désagréablement ma cyclothymie. En l'espace d'une heure, on passe du tout à son contraire...




A la faveur d'une éclaircie, tout le monde sort prendre l'air. TtonytaPetra font des relations publiques, avec le voisinage. Tout les intéresse, ces petites.

Hier, je les ai intronisées vaches, en changeant leurs attaches. Celles à veaux les serraient un peu trop, à mon goût. Terminologie tout à fait arbitraire, puisqu'elles n'ont que neuf mois. Protocolairement, elles sont génisses : trop grandes pour être velles, et beaucoup trop jeunes pour être  mères et devenir ainsi vaches.  

Je me souviens être passée de la chaîne à veau à celle à vache bien plus tard, pour les quatre Neskaks. Elles avaient bien quinze mois. Soit je les laissais alors s'étrangler, soit elles étaient de plus petits gabarits au même âge.

Pour le caractère, Ma Ttony a très nettement pris le dessus sur Petra. Quand je l'imaginais moins fine, au départ, je me trompais. Ou elle a changé. 

Maintenant, Ttony est manifestement la décideuse, et particulièrement des mauvais coups.

Petra suit.

Et moi, je les suis toutes les deux.

Il y a ainsi tout un tas de bifurcations, dans la vie d'un élevage. Les rapports entre bêtes fluctuent. Ceux à l'éleveur se construisent sur des trames mouvantes.


Mercredi 16 Février 2022  16h


La pluie tombe en ennui mortel. Du moins, je la vois comme ça, aujourd'hui. 

Un gros rhume m'engorge les circuits, et accentue les malaises inhérents à mon système ORL dévasté.

Je ne me suis pas jetée sur le bâtonnet d'autotest. Mes symptômes sont légers, ils ne m'empêchent pas de travailler. Je suis au contraire mieux dehors, à filtrer un peu d'air humide dans mes naseaux gonflés. 

Je n'ai pas tout compris à l'histoire, mais il me semble bien que ce diable de virus se manifeste à son hôte quand il a déjà fait le plus gros du travail. Quand on ressent les signes, on a déjà plusieurs jours d'ancienneté de cohabitation avec la bête. Le test positif signe le moment où Covid, repu d'un organisme dont il s'est servi avec complaisance pour essaimer largement, ne prend plus la peine de marcher sur la pointe des pieds : il a déjà vu tout ce qu'il voulait voir, et fait ce qu'il avait à faire. Il peut faire du bruit, se faire remarquer, ça ne changera rien à l'affaire, le mal est fait. 

L'hôte malgré lui commence alors à peine à se sentir mal. Au cas où, il fait le fameux test, puisque c'est ce que le corps médical préconise, pour le moment. Là, test positif ! On lui demande instamment de s'isoler. De s'ennuyer, de profiter bassement d'une semaine de congés au frais de la société en effervescence sur le sujet, ou de tâcher de récupérer une forme malmenée, si Covid s'incruste dans les lieux, en invité indélicat. 

Vaccinés ou pas, le traitement n'est pas le même. Comme ça au moins, on est sûr de bien garder ouverte la plaie du clivage à vif. Selon qu'on travaille dans le corps médical ou pas, là encore, d'autres lois, d'autres règles.

J'admets facilement la difficulté de piloter un avion aussi fantasque.

Tout de même, à mon humble avis, qu'on ne me demande pas, j'en serais pour traiter tout le monde sur le même pied, à ce stade : les malades, Covid ou autre, suffisamment malades pour ne pas pouvoir travailler, restent au repos, et se font soigner. Les autres, ceux pour qui le Covid est un gros rhume, ils font ce qu'ils faisaient avant : ils s'arment de quatre ou cinq paquets par heure de mouchoirs lotionnés, d'une jolie plaquette de paracétamol, et vogue la galère, ils attendent que ça passe, vaillamment.

Pour tous, on jette aux orties le coton-tige. Si la maladie est décidée à nuire, elle le fera savoir sans qu'on aille la chercher là où elle passait sans faire d'histoires.

Je ne suis pas sûre que mon mode opératoire séduise les instances médicales. Je suis peut-être là encore irresponsable et scandaleusement incivile. Ou peut-être seulement en avance de quelques semaines sur ce qui se décidera en hauts lieux.

Avec ce maudit Covid, chaque décision est discutable, et chaque position, facilement culpabilisante. Le doute et l'insécurité ont bouté nos certitudes arrogantes.

La fatigue s'est installée, et la résignation avec elle.

Tout n'est pas mauvais, dans le processus. 

Je fais encore une fois l'expérience de l'inanité de mes tentatives analytiques. Ca ne m'empêchera pas d'y revenir...


Tiens, puisque décidemment le plafond gris ne se relève pas, je vais revenir à ma fameuse phrase :

"Et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte".

Il était censé y être question du langage. 

Je ne sais pas pourquoi, là, comme ça, je me le sens moins. Je vais quand-même avancer, et voir si le sentier me plaît.


Au commencement des hommes, ils ne parlaient pas. Ils grognaient, de plaisir, de peur ou de colère. Ils étaient des bêtes. 

Ils vivaient dans la nature, parmi les plantes et les arbres. Ils ne se différenciaient du règne végétal que par leur capacité à se mouvoir, indépendamment du support où ils vivaient, et par leur propre volonté. Ils n'avaient pas besoin du vent pour être transportés, pas besoin du courant pour y être entraînés. Ils avaient des membres agiles, robustes, et se déplaçaient, courbés vers la terre, sans trop lever le regard au delà. Ils étaient autonomes, et concentrés sur leur basique : la survie.

De cette mobilité leur vint peut-être ce sentiment de supériorité sur le règne végétal. Ils le considérèrent comme leur habitat dans les forêts et leurs cavernes, et leur garde-manger en libre-service. 

Comme au début ils étaient peu nombreux sur la terre, ils s'adonnaient à ce pillage sans grande conséquence néfaste pour leur environnement.

Les ennuis commencèrent quand les hommes encore bêtes se mirent à regarder plus haut, vers le ciel. Ils se relevèrent, se tinrent debout, même voûtés, et se mirent à considérer les bêtes bêtes encore à l'horizontale comme des espèces inférieures.

Après avoir asservi le règne végétal, ils s'en prirent au règne animal. Qu'ils jugeaient arbitrairement comme un sous règne, lui aussi à leur service. Pourquoi décrétèrent-ils cette suprématie ? Leur station debout les élevait bien au dessus de certaines espèces, mais, en ce temps-là, la plupart des animaux étaient bien plus grands qu'eux, sans compter les oiseaux volant dans les cieux. 

C'était peut-être la perspective d'être au début d'une évolution grisante qui leur monta à la tête. Le passage de la position courbée à celle debout les enivra. Ils "se voyaient déjà, en haut de l'affiche".

Ils avaient goûté au sang, à la chair vivante.  Sans doute par mimétisme, en observant les bêtes se manger entre elles. De cueilleurs qu'ils étaient, ils devinrent chasseurs. Le gibier en ce temps là était de bonne taille. Pour mettre un mammouth velu à genoux, il fallait y aller !

A ce stade, les hommes encore bêtes comprirent qu'à plusieurs, ils étaient plus forts. Que, plutôt que d'essayer de se manger entre eux, ils pouvaient mieux s'en sortir en se fédérant pour manger les bêtes restées bêtes.

L'opportunisme les agrégea.

Partant de là, pour élaborer une stratégie à plusieurs, les hommes encore bêtes avaient besoin de communiquer. 

Au départ, primitifs, ils restaient incroyablement instinctifs. Les nécessités de la survie, les réflexes, leur tenaient lieu de communication. Ils n'avaient aucun besoin de débattre. Ils sentaient tous et chacun ce qu'il fallait faire, pour manger, si on ne voulait pas finir mangé. 

La pensée individuelle n'existait pas. Il y avait les exigences, bien au dessus de chaque homme, régissant les besoins du groupe. Le communautarisme était né. Le conditionnement psychologique n'émanait pas d'un gourou, d'un prophète ou d'un simili politique. Il émanait de l'environnement, et de ses lois. Les hommes bêtes n'avaient pas conscience de leur individualité. Ils appartenaient au groupe, adhéraient naturellement à une pensée de groupe, dont ils ne se demandaient pas d'où elle sortait, et d'où elle tirait sa légitimité. Ils étaient sages.

C'était l'esprit communautaire chez les hommes, régi par la communion avec son univers.

Ca dura un temps. Peu de temps. Le temps du paradis terrestre, l'imagerie naïve et idyllique en moins : dans ce monde là, tout n'était pas amour et paix. Le danger rôdait, partout, tout le temps.

L'homme n'était pas intrinsèquement bon ou mauvais. Il était bien loin de tous ces questionnements, inconscient de son identité particulière au sein du groupe. Son enveloppe corporelle ne délimitait pas un être, juste le fragment d'un tout.

Finalement, l'homme juste devenu homme était d'une spiritualité élevée.

Cette symbiose interne à l'espèce et osmotique avec l'univers exonérait l'homme d'avoir à parlementer avec ses semblables.

Je pense que son absence de langage articulé d'alors ne pénalisait pas sa survie, ni ne frustrait une aspiration inexistante à faire valoir une opinion différenciée. Puisqu'il n'en avait pas !

J'assimilerais ce système à celui du règne végétal.

On a découvert il n'y a pas si longtemps la communication chez les plantes. Dans les forêts, les arbres sont capables de donner l'alerte, afin que leurs congénères s'arment efficacement contre une attaque de destructeurs. L'information serait transmise par le biais de mycéliums, quelque chose apparenté à un champignon, pour ce que j'en ai compris. Des sécrétions végétales particulières, véhiculées par ce circuit souterrain, donneraient les indications et fourniraient les parades pour assurer la survie.

Je ne sais pas si, en dehors de situations extrêmes, les arbres se font la conversation. Si, par les après-midis tièdes ou les nuits tranquilles, ils babillent ainsi, parlant chiffons. Si leur communication est exclusivement utilitaire, ou s'ils ont eux aussi bifurqué vers la propension à échanger sans rime ni raisons, pour le simple plaisir de le faire. Ces fameux transmetteurs mystérieux pourraient être des recueils de poésie, et pas seulement des fiches techniques et des notices.

Cela sous-tendrait des personnalités différentes, ou alors des circonstances propres à chaque mode de communication. Il y aurait des espèces ou des variétés lyriques, et d'autres, pratiques. Ou alors, des périodes, dédiées à chaque genre de communication, selon l'état de l'environnement, quiet, propice au verbiage léger, ou menaçant.

J'ai plutôt le sentiment d'un échange plus général, où chaque plante ou arbre est un support parmi d'autres. La communication ne serait pas un transfert d'information d'individu à individu, ou entre groupes d'individus. La communication serait extérieure à l'entité, et l'entité y aurait accès, indépendamment de ses limites physiques, ou de sa conjoncture immédiate.

Nos hommes bêtes peuvent avoir été soumis à ces mêmes mécanismes universels.

Chacun aurait compris ce que tous voulaient partager. Ils auraient puisé à la même source. Il n'y aurait pas eu besoin de langage entre les hommes bêtes, puisque tous les hommes bêtes se seraient compris sans parler.

Ils n'auraient pas eu besoin d'essayer de se convaincre, de partager, de raisonner pour amener l'autre à les suivre. Ils auraient tous été  dans la même sphère communicatoire, comme de simples relais.

Les ennuis commencèrent quand ils se mirent à grogner de manière plus sophistiquée, pour exprimer leur ressenti du moment. Plus exactement, quand leurs grognements révélèrent une dissonance, selon qu'ils exprimaient du plaisir, de la peur, de la colère. Parce-qu'ils ne grognaient pas tous la même chose au même moment. Plus grave, leurs grognements interagissaient : la colère de l'un suscitait la peur de l'autre.

Ce fut la scission dans la grande communauté des hommes bêtes. 

Ils ne se sentirent plus particules agrégées d'un ensemble extérieur. Ils se vécurent comme indépendants, individuels, différenciés.

Pour autant, la nécessité de fédération n'était pas levée. Les différences suscitaient des conflits, mais les menaces extérieures et les besoins de la survie obligeaient à rester groupés.

Certains la jouèrent sûrement vieux loup solitaire. Et finirent  broyés dans les mâchoires d'un mégalania ou emportés comme des fétus par un vélociraptor. En ces temps là, déjà, la survie d'un homme seul n'était pas facile.

La position verticale avait rendu nos hommes bête arrogants vis-à-vis des bêtes bêtes.

La découverte de leur individualité, de leur égo, les intronisa politiques. Ils se mirent en tête de se constituer en société, hiérarchisée, pour en assurer le bon fonctionnement. 

On appelle ça la civilisation, je crois. On peut voir ça comme une avancée, ou pas.

Puisque l'instance supérieure ne leur était plus extérieure, il fallait s'accorder pour en déterminer une, parmi eux, capable de les gérer tous. 

Ainsi naquit la notion de chef. Ca commençait à sentir le roussi, dans la fraternelle communauté des hommes.

A ce degré d'évolution, il n'y a pas grande différence entre le modèle animal et celui des nos presque hommes. La seule prétention des hommes à dominer les bêtes ne suffit pas à établir une suprématie.

La théorie de l'adresse de nos hominidés, de leur capacité à fabriquer des outils, à utiliser les ressources de leur environnement pour les transformer en énergie à leur usage, s'effrite à l'observation d'une simple toile d'araignée, ou d'une nuée d'épeires à l'équinoxe. Entre beaucoup d'autres exemples, où l'animal sait se servir de ce qui l'entoure, et apprend aussi à s'adapter, à évoluer.

L'aptitude de l'homme à s'organiser en société, à s'inscrire en civilisations, montre ses limites assez régulièrement, au gré de l'histoire.

Pour y faire pendant, on peut observer un essaim d'abeilles, ou une colonie de fourmis. Et avoir du mal à départager le meilleur système dans tous ces modèles.

Le rire et la spiritualité seraient le propre de l'homme. L'animal manifeste sa joie, lui aussi, et la plante n'est pas en reste. Pour ceux qui s'attardent suffisamment à leur observation attentive. Et la spiritualité, ma foi, la spiritualité, ça ne se mesure pas facilement...

Tout à fait arbitrairement, l'homme bête devint homme tout court. Tête pensante, et dominante de la planète.

Il se sophistiqua. Sa communication se complexifia, au point qu'il fallut créer un support à toutes les abstractions qu'elle impliquait.

Désigner un objet, là, devant vous, pour une transaction simple, de "je prends" ou "je te donne", ne nécessite pas beaucoup de verbiage. Un geste, un regard, tout au plus, et l'affaire est conclue. Si la transaction n'est pas du goût des deux protagonistes, un bon coup de massue, un coup de crocs sur la main trop leste, et on se comprend tout de suite.

Elaborer une stratégie de conquête, sur un territoire lointain, avec une tactique compliquée, c'est autre chose. Le dessin, à la rigueur, ça aide bien. Le dessin, c'est déjà des signes, des représentations, de ce qui n'est pas là, concrètement. C'est une transposition. Ca demande un support, et de quoi y tracer des lignes ou des courbes. 

Nos hommes évolués s'y consacrèrent, dans la pénombre de leurs grottes préhistoriques. Gravant sur la roche les images des bisons ancestraux, et d'autres bestiaux dans le même genre, ils savaient tous de quoi il était question. De ce qui les menaçait, et les nourrissait. La plus grande de leurs préoccupations, sans doute. 

Ces dessins primitifs n'étaient sans doute pas à seule visée communicatoire immédiate. C'était plutôt des œuvres dédiées à être vues à distance temporelle, comme des témoignages pour des générations futures. Ou encore des créations artistiques, dans le but de s'approprier un environnement. On en était à l'art pictural illustratif. Les représentations des concepts abstraits n'étaient pas au goût du jour. Ca nous vint plus tard, quand l'homme se targua d'appréhender l'invisible.

Pour les échanges en direct, avec une proximité visuelle des interlocuteurs, il y avait aussi les signes, la gestuelle, le mime. Ca demandait pour l'intervenant un certain talent, et pour le destinataire du message, une capacité d'interprétation suffisamment fiable. Pour les besoins d'une communication dans l'urgence, ça n'était pas gagné !

Je n'ose imaginer la difficulté de certaines situations, où, faute de se comprendre, les hommes de l'époque s'entretuaient. C'est bien connu, ce qui ne se comprend pas, ça reste potentiellement dangereux. Et le danger, en ce temps là, on ne se risquait pas trop à prendre le temps de l'examiner. On le fuyait, ou on l'éliminait, tout simplement.

Toutes ces pistes restaient trop rudimentaires. Les hommes frustrés s'y énervaient.

A force de grogner, leur dépit, leur colère, leur peur et leurs joies, nos hommes apprirent à moduler des sons. Ca leur plut. Ils trouvaient ça agréable, mélodieux. 

Je me demande si, avant de parler, ils ne chantaient pas.

Par de simples sons, gutturaux, puis, plus élaborés, ils désignèrent, autrement que du doigt. Ca avait l'avantage de pouvoir désigner ce qui n'était pas là, ce que l'interlocuteur ne voyait pas.

Ils se transmirent cette science, au sein du groupe. Les mêmes sons désignaient pour tous les mêmes choses. C'était un grand pas en avant. On pouvait "parler" de ce que l'on avait sous la main, mais aussi évoquer tel objet ou tel sujet, hors de sa présence matérielle. Ca élargissait considérablement le champ des échanges.

L'homme s'était désolidarisé de son univers, en faisant sécession, persuadé d'avoir en lui un monde en propre. Maintenant, par ces prémisses de langage attaché à chaque groupe, les hommes firent sécession entre eux. 

Le particularisme identitaire était né. L'étranger, celui qui n'avait pas la même langue, était l'ennemi. Déjà. 

Les tribus se reniflaient, de loin, se combattaient, pour un territoire à conquérir ou un bison à dévorer, et les survivants s'en retournaient, chacun de leur côté. 

Ils n'avaient pas trop eu l'occasion de s'expliquer, de négocier une entente, un arrangement propre à satisfaire les deux tribus en conflit.

On n'avait pas encore inventé la diplomatie, et les interprètes affiliés.

Le temps passant, les hommes se multiplièrent. Ils eurent besoin de plus d'espace, de davantage de nourriture, pour assurer l'existence de leur groupe. Les hordes barbares envahissaient les contrées convoitées, et les plus barbares asservissaient les plus faibles. Quand ils ne les mangeaient pas.

Quelques phénomènes climatologiques d'envergure leur rappelaient périodiquement les forces de la nature. Sidérés, ils accusaient le coup, comme ils le pouvaient. Et repartaient, en ordre dispersé. L'esprit communautaire des origines était perdu à tout jamais.

Le langage primitif se sophistiqua. Les hommes apprirent à moduler de plus en plus de sons, à les assembler pour en faire des mots articulés. Après s'être concentrés sur la désignation de leur environnement, sur la formulation de leurs besoins essentiels, ils se risquèrent à vouloir partager leur univers intime, à faire valoir leurs opinions, à argumenter, à essayer de convaincre.

Le monde matériel ne leur était plus suffisant. Ils s'aventurèrent dans les débats d'idées.

Toute la palette des sons à leur disposition n'y suffisait plus.

Le verbal et le non verbal s'en donnaient à cœur joie. Dégager un sens clair dans ce fatras s'avérait difficile.

Là, l'homme, l'écoutant, se mit de la partie. Entendant son locuteur, il participa à l'information qu'on voulait lui transmettre, en y adjoignant son interprétation. De simple récepteur, il devint acteur, interprète.

Les sons modulés en paroles échappèrent à celui qui les prononçait, puisque celui qui les entendait pouvait en faire toute autre chose.

Et c'est là que naquît le malentendu, celui-là même qui mena le monde des hommes à sa perte.


Un bon moment, au demeurant, avec ses détours flous, où le raisonnement s'égare. Ou quand je promène dans ma tête, sans but, pour le plaisir d'enfiler des sentiers ombragés.

La destructuration ne m'inquiète pas. A ces moments, j'écris comme je pense : en désordre complet, avec un fil directeur bien souvent perdu. Retrouver un brin d'écheveau, ici ou là, me suffit, pour me dire que je tiens toujours mon sujet. Quand c'est lui qui me tient, ou me perd, suivant sa fantaisie.

J'ai accepté ce jeu là. Accepté de le partager à ceux que ça amuse.


Pendant que je babille, les chars s'apprêtent à entrer en Ukraine.

De jeunes inconscients s'amusent à la guerre, tout heureux de tenir dans leurs mains innocentes des armes lourdes. Ils semblent prendre tout ça pour un jeu. Mieux qu'une console et un écran. Des adolescents sourient, béats, complètement décalés par ce virtuel qu'ils pratiquent bien plus que le vrai.  Que feront-ils quand un tir de mitrailleuse fauchera leur bras ? Y croiront-ils, alors ?

 Tout semble surréaliste : leurs réactions, l'escalade d'une violence qu'on croyait ne jamais revoir. 

Nous avions l'impression de vivre dans un monde pacifié, sûr. 

Le Covid a déjà bien ébranlé ce sentiment de sécurité. 

Là, très bientôt sans doute, les bombes qui tombent, les chars qui grondent, les missiles qui fusent, à quelques heures de route de nous, c'est le fracas de nos systèmes civilisés pulvérisés par une force brutale et archaïque.

Les hommes politiques parlent diplomatie, dialogue. Et l'autre fou, il va envoyer les chars. Ils ne vivent plus le même monde. Les uns parlementent, et l'autre fait mine de n'avoir pas décidé. Là encore, le gros malentendu, quand l'un ne veut pas donner à entendre, et que ceux qui croient tenir une négociation n'ont dans les mains que du sable gris qui leur file entre les doigts.

Le pouvoir rend certains hommes fous. Quand la folie s'empare d'un homme, tôt ou tard, elle le fait sombrer. 

En attendant, tant que cet homme est au pouvoir, ce sont d'autres hommes, qui tombent. D'autres hommes, des femmes, des enfants, qui hurlent de terreur dans le vacarme des armes qui les tuent.

Les gouvernements refusent de se laisser entraîner dans la folie de la guerre. Les soldats morts pour rien, pour le retour de la violence là où leur présence la muselait pendant des années, sans l'éradiquer,  il y en a eu bien trop.

Comment garder son sang-froid, élaborer une stratégie économique de rétorsion, d'étranglement, quand, en face, on s'apprête à tuer, impunément ?

Le monde ne doit pas sombrer dans la folie. On veut encore croire à la solution diplomatique.

La Russie dévisse. La Chine sommeille, tapie. L'Occident s'agite, horrifié et passablement impuissant, pour le moment.

Me revient un livre lu il y a bien longtemps : "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera". Alain Pierrefitte, je crois. Je n'étais pas alors plus férue que maintenant de politique. Mais ça m'est resté.

La géopolitique, c'est sûrement passionnant. Les travaux pratiques, c'est comme les expériences scientifiques avec des explosifs : dangereux.



Lundi 21 février 2022  18h30



TtonytaPetra se couchent pour ruminer paisiblement leur ration du soir.

C'est cette image de rassasiement, d'une pleine sérénité, que je préfère de tous temps dans la conduite de mon élevage.





Elles sont arrivées il y a un peu plus de sept mois, mes toutes mignonnes.
Et chaque jour de ces sept mois me les rend plus précieuses.


Lundi 28 février 2022 17h

Le grand soleil m'a trouvée dehors, à gratter la terre.

Le monde parle de guerre, et moi, je jardine.
Tous, autour de moi, et bien au delà, continuent leurs petites vies.
Covid nous a appris la mort scandée tous les jours, par centaines. Nous sommes blasés, à peine inquiétés. Quand pourtant la menace gronde...

Les images de guerre, les chars, les missiles, les façades explosées et les visages sanglants nous émeuvent déjà moins. Quand Poutine a déclaré la guerre, la sidération a semblé figer le monde. Puis, jour après jour, le monde repart, presque tranquille.

Finalement, L'Ukraine, la Russie, tout ça, c'est loin. Et puis, qu'ils s'arrangent...
Finalement, plutôt que d'exhorter de loin, au combat, à la résistance, au patriotisme, ne ferions-nous pas mieux de faire ce que l'on fait déjà si bien, si facilement, pour d'autres pays dans le monde, où la violence des hommes et leur barbarie tuent tout autant ? S'émouvoir, sincèrement, dénoncer, avec force et conviction, et puis... fermer les yeux. 

Après tout, plutôt que d'envoyer des soldats à la mort, pour rien, ou juste pour maintenir l'ordre quelques temps, et se replier ensuite en laissant la place aux régimes que l'on voulait combattre, on se demande quelle portée ont nos interventions. Et quelle légitimité ont nos offuscations.

L'homme bête s'est civilisé, croyons-nous. Il est devenu l'homme humain,  cérébralement évolué, intellectuellement sophistiqué.
En 2022, l'homme grogne encore, et brandit sa massue. Comme si les millénaires n'y avaient rien fait.


lundi 31 janvier 2022

Janvier 2022

 


Samedi 1er janvier 2022 20h


Jour de l'an à Rivière.

Toujours dans le clan Olivier, un repas gourmet nous a tendu la panse. La promenade en forêt ne suffira pas à compenser l'excès. 

Le jour a baissé derrière les ramures enchevêtrées des hauts chênes. Quelques nuages ont rosi. Les cigognes regagnent leurs nids. Nous marchons dans les feuilles mortes, et leur chuintement lourd accompagne chacun de nos pas. 

C'est l'heure entre chien et loup.  Un chasseur appelle dans le soir. 

Ma meute a fureté dans les ronciers encore blanchis de la boue de la dernière montée des eaux.

Je les remmène demain à la ferme. Ces petites excursions nous plaisent. Les parages ici sont beaux, l'habitant, dans sa contrée, agréable.

Je compte bien en 2022 ne me priver de rien de ce qui me fait du bien. 


Dimanche 2 janvier 2022  9h


Olivier est sorti chercher le pain.

Le ciel s'étire en lames grises obliques, derrière le bosquet de chênes nus. Un merle affairé sautille dans l'herbe, fouillant les mousses jaunies. Pas un bruit dans le quartier. Pas un mouvement. 

Nous irons tout à l'heure au Vimport. Une percée de soleil nous aurait fait l'Adour plus belle...



10h




En début de trajet, là où la montée de L'Adour a raviné la berge, un enchevêtrement de rondins en troncs de chêne et de branches souples stabilise le terrain, à la mode d'autrefois. Lola farfouille là dedans, très intéressée sans doute par les travaux hydrauliques et assimilés.






Le soleil a percé.
Nous avons marché longtemps le long de l'onde, escortés de ces arbres penchés dessus.
Arrivés à mon ponton aux mélancolies, nous avons rebroussé chemin.
Trop tard pour mes fibres musculaires... Le chemin plat me semblait tellement avenant, facile au pas : je m'y suis laissée prendre. Le retour m'a paru bien long. Lola elle-même demandait à se faire porter. Cahin-caha, ballotant toutes les deux au gré de mes dandinements de plus en plus prononcés, nous avons fini par rentrer.
La belle lumière, le calme, la paix de ce moment, ont bien atténué mes douleurs pourtant vives. 


18h30





Au soir, revenue à la ferme, je me suis encore une fois jurée de laisser mes muscles jambiers au repos, quand l'exigence du travail ne m' oblige pas à les mobiliser. Je dois récupérer la souplesse de ces pauvres fibres avant la saison du printemps, au magasin. 
Les si belles dernières journées m'ont tirée dehors, vers mes paysages pentus, où la marche est forcément plus difficile. TtonytaPetra ne m'ont pas beaucoup aidée, les bougresses, quand, lundi dernier, elles ont batifolé dans le pré ouvert.
Je me gourmande maintenant, espérant qu'il n'est pas trop tard. 

Dans la visée de m'épargner, j'ai demandé à Beñat d'aller quérir le gui, le houx et le laurier, pour rafraîchir mes bouquets en grigris, disséminés chaque année aux quatre coins de la ferme. Une petite entorse de deux-trois jours au calendrier ne changera rien à l'affaire, sans doute. J'ai même lu quelque part qu'avec le tout petit décalage espace-temps accumulé depuis des millénaires, nos repères sont erronés : par exemple, les signes astrologiques ne correspondraient plus, il faudrait avancer ou reculer, je ne sais plus, d'un mois. Alors, à ce compte-là, sans le vouloir, je suis peut-être en plein dans l'horloge juste !

La nuit est tombée. Je distingue à peine TtonytaPetra couchées sous ma fenêtre. Je les laisse profiter des dernières journées si clémentes. Quand reviendra le mauvais temps, elles retrouveront l'étable.

Ma bougie festive allonge sa flamme sur la table. Les chiens fatigués dorment.
Je me sens toute quiète.




Jeudi 6 janvier 2022 8h30



Dans la pépinière, à la jardinerie, une nuée de perles transparentes s'est accrochée aux branches nues durant la nuit froide :






Chacun y a été de son tour de pépinière, pour s'émerveiller. Vite fait, avant de rentrer au chaud. Nous, pépiniéristes, sommes équipés froid, intempéries. J'ai continué mes travaux. Attendu tout de même la montée su soleil et le dégel, pour continuer mes tailles. Je suis presque au bout de mes planches de fruitiers. Ceux du printemps s'annoncent dès mi-février. Là, je ne pourrai œuvrer que sur les fruitiers à pépins, et encore, avec précaution. Ceux à noyaux partent vite en gommose, à ce moment là, sur les coupes. Quelques épointages suffiront à les rendre plus équilibrés.
Aux très mauvais jours, quelques réaménagements dans le magasin, en première partie d'un plan plus ambitieux laissé pour l'été prochain, devraient préserver ma vieille couenne...



Samedi 8 janvier 2022  18h


Un désistement de dernière minute m'a retenue ici, quand j'avais prévu une sortie entre amies. Qu'à cela ne tienne, Yvette et Jean-Louis seront des nôtres demain, pour visiter ma nouvelle étable.
Ils y verront TtonytaPetra, puisque un petit souci de contention me les confine en intérieur.

Ttony, alléchée par les extensions successives de son pacage, s'est découverte aventurière. Forte de son poil long, elle craint moins les impulsions électriques de la clôture sensée la gardienner. Les séquences, rallongées par quelque nouvelle norme de sécurité, lui laissent aussi un laps de temps suffisant pour tenter le coup, entre deux décharges, qu'elle doit entendre passer dans le ruban, peut-être. Je la crois sans doute plus calculatrice et maline qu'elle ne l'est. Elle reste bovine, tout de même... Oui, mais quand-même !
Petra, moins fonceuse mais attachée à sa partenaire de champ, suit, même si elle hésite un peu.
Toujours est-il que mon ruban de clôture ne suffit plus à contenir mes génisses. Mercredi, j'avais à peine retendu le système, qu'elles me riaient au nez, passées de l'autre côté dans les cinq minutes.
J'ai pensé un moment à doubler mon ruban. Puis, j'en suis revenue à l'idée d'une bonne vieille clôture traditionnelle, de solides fils barbelés, bien tirés entre de bons piquets d'acacias.

Le pacage ouvert dans son entier est clos dans son périmètre. Mais cette clôture là branle un peu. Certains piquets ont pourri en terre. Le fil ronce s'est décroché, élargissant les passages entre deux lignes.
Pour toute autre bête, cela aurait pu suffire, et suffit d'ailleurs dans les parages.
TtonytaPetra, jeunes, curieuses, exploratrices du vaste monde, ne se laisseront pas longtemps arrêter par un dispositif aussi aléatoire.
J'en étais là mercredi. Ni Ttony ni Petra ne sont ces jours-ci en chaleur. C'est souvent en période de rut qu'elles batifolent davantage. Je les voyais tranquilles. J'allais m'occuper de ma clôture "en dur" dans les jours à venir.
Jeudi, alors que j'étais à la jardinerie, j'apprends par Antton que mes velles sont allées faire un tour chez leurs copines voisines, de l'autre côté, là où pourtant la clôture a été refaite il y a  cinq ans, seulement. Cinq ans tout de même, de poussées d'un côté et de l'autre... 
Avec Nikolas, ils ont réussi à les ramener. 
A cette occasion, la remarque excédée d'un qui avait trop couru derrière les petites m'a interrogée : horiek behar bai eta ezpada ! Il faut ça à tout prix ! Sous entendu, à moi... 
Oui, c'est sûr, quand on est éleveur, plus ou moins professionnel, soucieux de production et de rentabilité, on peut bien se demander à quoi rime cette paire de velles insignifiantes, juste bonnes à salir l'étable, comme disait un autre : ehia zikintzeko gaina zer... Et à fuguer chez le voisin, pour couronner le tout.
Si mes velles sont mon caprice, assumé, je ne veux pour autant pas qu'elles perturbent alentour. Je dois prendre les mesures nécessaires à circonscrire leurs ébats dans mon périmètre.
Je n'attendais pas les évasions du côté de cette clôture là. Il va donc falloir reprendre celle-ci aussi.
J'apprends alors qu'elles ont du tomber dans l'angle où une cuve posée en surplomb peut en effet constituer une aire de chute, même au travers de fils ronce, insuffisants à contenir une masse de plusieurs centaines de kilos.
Aïe... Là aussi, il va falloir parer.
Je vérifie ainsi l'adage selon lequel le danger se présente rarement là où on l'attend !

Subséquemment à ces péripéties, une première décision s'est imposée : TtonytaPetra seront cantonnées dans l'étable fermée tout le temps des travaux de sécurisation. 
Dès le lendemain, hier, j'ai contacté notre fabricant de piquets. Un petit délai d'une quinzaine lui sera nécessaire pour épointer la bonne centaine dont je vais avoir besoin. Mes travaux seront ajournés d'autant, évidemment.
TtonytaPetra connaitront ainsi l'hivernage, comme les générations de vaches d'Agorreta avant elles. J'en serai quitte pour les étriller longuement, histoire de les garder à peu près propres.
Enfermées depuis jeudi midi, elles ne mouftent d'ailleurs pas. Elles doivent être suffisamment riches d'une vie intérieure divertie, pour supporter d'être ainsi brutalement privées de liberté, sans se plaindre de rien.
Je vais descendre aux soins.

Cette après-midi, soulagée de mes jambiers maintenant moins raides, j'ai poussé une pointe jusqu'au bois de l'anglais-espagnol. Près du circuit aménagé entre les arbres, un tapis de violettes frissonnantes terrées au ras du sol parle déjà de printemps. Les derniers jours si cléments ont trompé les petits bulbes enterrés. Là, surprises et froissés par le vent vif, les corolles se chiffonnent. Le soleil pâle donne en plein sur ce versant protégé. Aux meilleurs heures, elles s'étireront plus confortablement.



Dimanche 9 janvier 2022 10h






Txief me donne quelques soucis. Ce petit chien si nerveux, toujours à l'affût, jamais tranquille, s'use avant l'âge. Après vérification, je me suis étonnée qu'il n'ait avec sa sœur qu'à peine plus de dix ans. Je le croyais plus vieux. Bullou est en pleine forme. Même Lola, l'aînée d'une triennale, se porte comme un charme.
Celui-ci, toujours tremblant, toujours tendu sur les jarrets, semble présenter quelques difficultés urinaires, déjà. Je vais voir dès demain s'il y a moyen d'améliorer tout ça, ou s'il faut se résigner à l'usure d'une mécanique sursollicitée par un tempérament trop anxieux.
Je prendrai les mesures nécessaires, dans la limite du raisonnable. Je n'ai pas l'intention de traîner mes chiens dans une vieillesse pénible.
Pour Txief,  nous n'en sommes pas là, me semble-t-il. Il ne manifeste pas de douleurs. S'il avait mal, je suis bien sûre qu'il s'en plaindrait vite, ce petit. Il a eu dans sa jeunesse quelques accidents de parcours : une petite plaie à la gorge, après avoir trop goulument avalé une bouchée, entre autres. Plus une gêne qu'une véritable souffrance, d'après le vétérinaire. Pour lui, pourtant, il se sentait à l'article de la mort, prostré, le dos arrondi en un arc étroit.
Txief grogne vite, parce-qu'il a vite peur. Il retrousse ses babines, comme prêt à mordre. Quand je le prends pour lui faire  avaler un médicament, il donne tous les signes d'un chien menaçant. Je sais que je ne risque rien. Du moins, jusqu'à maintenant, jamais il n'a mis ses menaces à exécution. Pour autant, cet animal est parti pour faire un bien vilain vieux...


Lundi 10 janvier 2022 11h


Je mène cet après-midi Txief chez le vétérinaire. 
La soirée d'hier et la nuit ont été secouées de volées venteuses violentes, et d'abats d'eau importants. Pas de dégâts à déplorer par ici. Bêtes et gens sont en hivernage. La cour ne s'anime que d'hordes pluvieuses.
Là, le temps paraît se calmer. Le plafond gris sur la baie se hausse.
TtonytaPetra sont au sec. Les chiens au chaud. Moi au calme.


17 h

Mon Txief devrait retrouver ses bonnes manières de jeune homme, dans les jours à venir. Bien.

Au retour de chez le vétérinaire, j'ai croisé un vieil homme et son très vieux chien. J'ai déjà vu ces deux là, dans les parages de Marizabalenia. L'homme et la bête se trainent, par tous les temps. On ne sait pas au juste qui tire l'autre, tant leur équipage fait peine à voir. Un jour, j'ai même cru le chien mort, allongé à terre, aux pieds de son maître penché sur lui. Mais non, cahin-caha, ils sont repartis tous les deux, à petits pas misérables, pareillement vieux et pareillement las. 
Je suis bien sûre que cette sortie journalière est leur jauge. Ils doivent mesurer à la distance parcourue leur forme, et leur espoir d'un lendemain meilleur, pour quelques pas de plus, quelques mètres de mieux. Le vieil homme et son chien, en toute fin de vie tous les deux, s'exhortent et s'accrochent l'un à l'autre. Je me demande si le vieil homme n'attend pas que son chien meure pour lâcher la rampe à son tour. Pour ne pas le laisser seul derrière lui. Pour ne pas rester seul sans sa bête.

J'ai peaufiné mon plan Ménière. Je ne veux surtout pas considérer l'ouvrage comme un travail à rendre. J'y mets une once de rigueur, mais je suis bien sûre de déraper à la moindre occasion. Le monde n'attend pas après moi pour tourner. Ceux que mes écrits amusent ou intéressent, ils savent où les trouver. Pour tous les autres, il leur suffit de ne pas regarder de mon côté. 
Ainsi, je ne me sens obligée de rien, et décidée à jouer, encore et toujours, avec les phrases et leurs mots.
 L'histoire n'est que prétexte. Un éditeur me l'avait bien dit, il y a longtemps : en littérature, le fond n'est rien, c'est la forme qui compte, puisque tout n'y est que fioritures. Pour autant, ma prose déjà légère ne l'avait pas suffisamment convaincu pour prendre mon manuscrit en vue de publication. Alors déjà, je n'avais pas grand chose de bien intéressant à raconter. Mais je le faisais avec plaisir, et d'après cet homme de l'art, un certain talent. Pas assez, sans doute, pour qu'il me suive, le bougre ! Il voulait juste se montrer gentil, et ne pas me décourager.
Je compense cette  frustration sévère dans ce "bloc"...
Exonérée par cette sagesse raisonnable, où j'ai descendu la barre suffisamment bas, je chemine, vaine et légère.
Je ne m'attarde pas sur ce que je dis, je préfère m'amuser de comment le dire... En ce bas monde où l'éloquence vaut raison, je peux bien faire de l'esbrouffe, moi aussi !


Vendredi 14 janvier 2022  11h13


Le déjeuner cuit dans le four. La pièce de devant s'en réchauffe. Au travers des verres qui n'en sont pas, le soleil fait aussi monter en température. Nous préférons quand-même le doux confort de l'appartement, pour le moment, vielles carnes frileuses que nous sommes devenues.

Les journées sont magnifiques, typiquement hivernales : petits matins givrés, quand ce n'est pas gelés, mitans de journée adoucis au soleil, et crépuscules ciselés sur des ciels purs du couchant.
Je suis scrupuleusement la trajectoire solaire, quand je suis à la jardinerie. Ici, je sors plutôt l'après-midi, pour quelques travaux légers en extérieur. 
Ces jours-ci, je prépare évidemment le chantier clôture. J'ai avec aisance dévissé les isolateurs, tiré des piquets bien dociles à la traction dans une terre encore détrempée. Dimanche, avec Olivier, nous allons œuvrer à la consolidation à gauche. Pour la fin de semaine prochaine, armés d'une fourniture de qualité, nous pourrons, si le temps se maintient au beau, aligner le flanc droit. 
Cette après-midi, je compte déposer, en vue de plantation, les piquets usagers aux endroits où le fil ronce baille, sur la clôture existante, le long de la prairie, front gauche. Je vais aussi préparer la sécurisation de la cuve, d'où les petites ont basculé jeudi dernier, dans la cour à la sortie de l'étable.
Je laisse pour la semaine prochaine le marquage au sol, à intervalles étudiés entre chaque futur piquet, côté droit. Le givre, ou quelque averse intempestive, mettront la peinture à mal, si je m'y prends trop tôt.

Je m'étonne d'attendre aussi sereinement. On m'a fortement conseillé de déléguer l'ouvrage principal. Je me demande pourquoi mes hommes préfèrent que je ne sois pas là...
Je me fais très bien à cette inaction : puisqu'on me demande d'être paresseuse, je peux le devenir, ou le rester, sans me morigéner. 
Je prends décidemment une tournure bien passive...


17h50

Je me suis acquittée impeccablement de ma tâche. Les piquets n'attendent plus qu'Olivier pour être plantés.
En fin d'après-midi, j'ai allongé ma promenade, jusqu'aux souches fantasmagoriques, au bout du chemin aux noisettes. Les chiens n'étaient pas venus dans ces parages depuis un moment, bloqués par leur patronne cahotante dans un périmètre restreint.
Nous cheminions paisiblement. Le talus à notre droite se hissait pour happer le soleil bas.
Les chiens, tout heureux de toutes ces odeurs inédites, furetaient dans les ronces.
A un moment, Lola lève la tête, tend le museau, en direction d'un point un peu en hauteur. Le talus est raide, à cet endroit, et les ronces serrées. Elle ne se risque pas à grimper plus haut.
Derrière elle, Bullou, en alerte, n'hésite pas, elle. Je la vois se faufiler, museau au ras du sol, les yeux fermés et  oreilles plaquées, pour éviter de se faire trop griffer par les lianes agressives.
Là, elle marque l'arrêt, et, d'un coup d'un seul, bondit dans le fourré dru. Je m'arrête de marcher, intriguée. 
Aussitôt, une masse s'élance, en un mouvement lourd mais vif, plein d'un élan énergique.
Je distingue la silhouette d'une bête assez grosse, en plein bond, devant ma Bullou qui lui a déjà arraché une touffe de poil laineux. Je pense voir un gros agneau, maculé de boue, terré dans les ronces grises et brunes, à l'approche des chiens. Le pelage de l'animal gris et beige, se confond dans la végétation, parfaitement. 
Quand la bête s'élance dans les airs, je la  vois mieux. Ce n'est pas un agneau, non. C'est un lapin, énorme ! Sa robe mouchetée est bien celle d'un lièvre. Sa taille est gigantesque ! Il est bien plus gros que ma Bullou. Elle l'a pris en chasse. Il saute sur le chemin, traverse, s'élance dans le ravin où l'eau coule, de l'autre côté. Txief vient à la rescousse de sa sœur. Au passage, lui aussi a arraché une bouchée de poils qu'il éternue : il a besoin de tout l'air pour sa course.
Je perds de vue mes deux chasseurs, disparus dans les fourrés épais, à la poursuite effrénée de leur proie. 
Lola n'a pas suivi le mouvement. Elle a bien perçu l'action, mais se dirige dans le sens contraire, complètement désorientée.
Je n'ai jamais vu un lièvre de cette taille. Peut-être une vieille femelle gestante. Elle bondit,  lourde de sa masse, mais suffisamment leste encore pour échapper à mes chiens.
Ils me reviennent, bredouilles mais contents, de l'autre côté de la clôture. Nous la longeons un moment de part et d'autre, jusqu'à un endroit où, effondrée, elle me laisse attraper mes chiens par dessus. Ils me font fête, se secouent, me pistachant de boue.

La lumière est belle. L'air encore doux.
Je sens mes jambes tirer un peu. Je reprends l'effort en douceur. Cette affaire là s'arrange gentiment.

Les dernières lueurs ocres s'aplatissent maintenant sur le Jaïzkibel. Je descends à l'étable.
TtonytaPetra sont bien calmes. Elles mangent, se couchent, ruminent, méditent. Elles ne se retournent même plus quand j'ouvre la porte métallique, pour vider les brouettes de fumier.
Ces bêtes ne cherchent pas trop loin leur contentement. Panses repues, au calme, elles ne réclament rien de plus.
Bien des fois, je me dis qu'une telle tournure d'esprit me simplifierait bien la vie...



Dimanche 16 janvier 2022  9h







TtonytaPetra sont au calme. Rassasiées, elles ne demandent pas à sortir.






La journée est belle, pourtant, et elles seraient mieux dehors.
Je ronge mon frein, quand elles ne s'impatientent de rien.

Mon alignement au ruban attend les piquets. Ils sont prévus pour la fin de la semaine.
Nous avons de quoi faire en attendant, du côté gauche.
Certains piquets, soulevés par les bêtes quand elles passent la tête entre les fils barbelés, doivent être retapés. Les derniers renforts que j'ai faufilé vendredi doivent être plantés, pour qu'on puisse y arrimer le fil ronce trop flottant à ces endroits. Les deux troupeaux ont leurs points salon, où les vaches aiment se renifler, ou jouer de la corne, plus ou moins gentiment. Là, il faut retendre tout ça, refixer correctement là où les crampons manquent.

 
Olivier se charge du travail difficile. A grands coups de masse, il enfonce les pieux. Je n'ai plus qu'à clouer derrière lui.




Pour la fin de matinée, nous avons révisé l'ensemble de la clôture.
Elle s'allonge, droite comme un tir de balle.

Quand nous aurons réussi son pendant, je pourrai relâcher TtonytaPetra, de manière plus sécure. Elles ne bondissent tout de même pas comme des fauves, toutes jeunes et impétueuses qu'elles soient !
Je n'aurai plus le souci du bon fonctionnement de mon appareil électrique, d'un piquet tombé dans l'herbe avec le ruban, neutralisant le passage du courant, ou d'une tentative d'évasion couronnée de succès.
Je suis pépiniériste, éleveuse d'occasion. Bricoleuse de circonstance. Je fais tout ça avec un égal bonheur, mais une réussite moins égale.
Je vais fragmenter, en m'appuyant sur des compétences mieux avérées.
Comme on le dit si justement : chacun son métier, et les vaches seront bien gardées.
Que le ciel nous entende...


Mercredi 19 janvier 2022  16h30


Je reviens d'"en ville", armée de mon équipement marquage. Je suis tombée en panne de bombe ce matin. Le ciel alourdi de gros nuages sombres, une brume condensée en gouttelettes légères, m'ont fait remiser tout ça jusqu'à vendredi. Au sec, avec le soleil pour faire monter en température suffisante à la bonne prise de la peinture, j'œuvrerai plus efficacement. La toise est prête, même espacement que la hauteur finale des piquets enfoncés : 1.35m. 
Pour dimanche, lundi au plus tard, je pourrai ressortir TtonytaPetra. Je ne voudrais pas qu'elles me  virent à la neurasthénie, par carence de luminescence, dans l'étable sombre, particulièrement par une journée comme celle-ci.
Je vais profiter de ce créneau libéré pour cause d'intempérie, pour me pencher sur les livres pris à la bibliothèque, histoire de rentabiliser ma course citadine.

Sur la semaine dernière, quelques sensations vertigineuses m'ont ramenée à une humilité maintenant constitutive. Quelques tournis, une séquence image frénétique incontrôlable sur plusieurs secondes, un crochetage de nuque saisissant, une ou deux fois, qui m'aurait joliment fait valdinguer, si je n'avais pas trouvé d'appui dans les parages immédiats.
Un lever très désagréable lundi matin, où, la tête sans doute trop penchée en arrière sur la fin de nuit, j'ai mis plus d'une heure à retrouver les plans verticaux et horizontaux tels que connus et pratiqués en situation ordinaire.
Je ne m'affole plus de ces symptômes. Ils ne me jettent pas chez le kinésithérapeute. J'ai renoncé aussi au Tanganil. J'en ai consommé des boîtes et des boîtes. Je sais par expérience que, s'il peut parer aux premiers désagréments, il fait durer la phase de récupération plus longtemps.
Là, j'attends simplement que les choses reviennent à la normale. Ce qui finit par arriver. Le fait de ce retour à la normale de plus en plus rapide, me conforte dans ce doux sentiment d'être sur la voie de la guérison.
Ainsi, lundi, j'ai passé une excellente journée. Quelques courses le matin, une visite à la petite Montbéliarde. Une crevure misérable, mignonne, attendrissante. Elle veut vivre, mange tout ce qu'on lui présente. J'ai failli encore une fois succomber, la ramener à Agorreta. Et puis non, le bon sens m'a rattrapée. Le bon sens et l'image de TTonytaPetra, paire indissociable et parfaite. 
Une virée avec Olivier à Ibardin, où nous n'avions pas mis le pieds depuis plus de deux ans, a achevé de me distraire de cette tentation. La petite sangria, l'assiette combinée abondamment garnie, un Tiramisu à se damner, accompagné de sa boule de glace à la noisette et couronné généreusement d'une Chantilly bien épaisse et drue. Ce flagrant excès de gourmandise m'a fait craindre des représailles. Et puis non, la soirée paisible, une petite diète salutaire, ont éloigné mon Maudit Ménière.
Pour cette fois...

Sept mois ont passé depuis la dernière crise. A cette cadence, la maladie se fait très supportable. je suis confortée dans mon idée d'aller vers le mieux, vers la fin... de ce maudit Ménière !




Dimanche 23 janvier 2022  11 à 18 h





Je contemple depuis ma fenêtre mes clôtures impeccables. La prairie est parfaitement bordée, à droite, au fond, et à gauche. Solidement fermée, surtout !

Les Trois  Mousquetaires locaux et mon chevalier landais ont œuvré rondement samedi matin. Pour le début d'après-midi, la nouvelle clôture s'étirait, rectiligne, scandée des traits blancs des coupes d'acacia, et rutilante du galvanisé flambant neuf. Tout ça se grisera au fil de la saison.

Quand je suis rentrée de la jardinerie hier au soir, il faisait trop nuit pour y voir.
Olivier m'a raconté tout ça, la journée productive, le travail bien mené par une équipe parfaitement huilée.
Ce matin, j'ai pu vérifier le bien fondé de son contentement.





Deux autres très intéressées à la vérification, ce furent TtonytaPetra.
Ces deux petites incorrigibles se sont précipitées, dès que je les ai lâchées, vers la gauche, là où la nouvelle clôture les a bloquées.
Elles l'ont arpentée sur toute sa longueur, examinée sur chaque mètre, jusqu'à étudier soigneusement le portail.
Dépitées d'être ainsi contenues, elles ont même essayé de se hisser par dessus la murette ! Aucune des vaches d'Agorreta, et il y en a eu quand-même quelques unes, depuis que l'ancien grillage surplombant cette murette est tombé en morceaux rouillés, n'a eu cette idée. Elles étaient pourtant pour la plupart bien plus hautes que TtonytaPetra. Bien plus sages, surtout...
J'ai paré, allongeant deux lignes de barbelé à l'endroit où la déclivité du terrain leur était favorable.
Là, vraiment, si elles arrivent encore à sortir, je rends mon tablier !


Lundi 24 janvier 2022  19h


La journée a été bien douce, après ce froid vif.
J'en ai profité pour agrémenter mon talus en fond de cour. Petit à petit, j'organise là un joli petit bordel, entre pots dépareillés de guingois, et plantations anarchiques. Ca peut rendre très coquet, genre jardin de curé, ou alors désastreux. J'attends de voir, et de corriger s'il le faut.

TtonytaPetra continuent de longer leurs nouvelles clôtures. Elles sont comme ces adolescents en révolte, à tenter sans cesse de repousser les limites. Leurs dernières tentatives de fuite, couronnées de succès, les ont suffisamment chavirées pour en aggraver leur frustration actuelle d'autant.
Elles s'y feront. 

J'ai quelques craintes pour mes châtaigniers, en fond. Il ne faudrait pas que, par compensation, elles s'y attaquent. Pour le moment, elles slaloment entre les plants, sans faire aucun dégât.
Je vais dans la semaine vérifier les fourreaux, desserrer quelques liens devenus trop étroits, rajouter du tubage là où le bourgeon terminal affleure.

Cette modeste prairie et ses occupants, animaux et végétaux, me monopolisent à plein. 
Je laisse le désherbage des bords pour le mois de mars, quand la température sera suffisante pour la bonne absorption du produit par les adventices alors en pousses encore tendres.

Chaque jour, dans la même aire, je construit mon tas de fumier. Une légère ligne oblique me contrarie. J'ai toujours eu des ennuis avec la géométrie dans l'espace. Partant droit, j'arrive souvent tordue. Mon sens si particulier de l'équilibre m'empêche sans doute d'appréhender les alignements correctement.
Qu'à cela ne tienne ! Mon tas déviait résolument de la parallèle. Prévu nord sud, il virait à l'est. J'ai repris l'ouvrage, ajouté un sous-bassement à l'angle incongru. Pour le moment, ça n'est pas bien probant. J'ai le résultat fini en tête, tel les grands architectes incompris dans leurs avancements, jusqu'à temps que l'édifice terminé laisse tout le monde bouche bée...

Nous n'y sommes pas. Nous avançons, confiants. Il sera toujours temps d'être déçus, quand il n'est jamais trop tôt, pour espérer.



Mercredi 26 janvier 2022 18h30


Les derniers roses strient le ciel juste au dessus du flanc sombre du Jaïzkibel.
Il fait toujours aussi beau. Les journées sont parfaites, claires, vives, toniques.

J'ai cet après-midi vérifié mes châtaigniers, dans le détail. Les bourgeons renflent. La renaissance sourd de la terre, prête à exulter, irrépressiblement. Je tâte ces bois vert-dorés. Je sens sous l'écorce encore fine le mouvement de la sève, repartie à l'assaut.
Mes arbres forcissent. Je desserre les liens, là où ils commencent à les comprimer.

TtonytaPetra s'intéressent vivement à mon activité. Elles me suivent, reniflent les tubes que j'ai descendus. Oui, parce-que si mes arbres forcissent, TtonytaPetra, elles, grandissent. 
Si je ne fais rien, pour ce printemps, en tirant un peu du col, elles arriveront à grapiller les bourgeons tendres, sur les branches les plus basses. Mes plants sont formés en tige, sur une hauteur d'un petit mètre quatre-vingt. Leur tronc enroulé dans les fourreaux de protection, les ramures déployées au dessus, étaient hors de danger. Jusque là...

Aujourd'hui, j'ai repris leurs silhouettes, pour les hausser sur des tiges plus longues. J'ai eu un petit pincement à couper net des couronnes joliment agencées. Ma taille a méchamment défiguré mes châtaigniers, ne leur laissant qu'une branche plus ou moins droite, allongée pathétiquement vers le ciel pur. Comme en prière.
Là encore, comme pour mon tas de fumier, j'imagine le résultat final. Puisqu'il faut en passer par cette étape douloureuse pour y arriver, je ne barguigne pas. 
J'ai emmailloté la branche rescapée dans un troisième tube de protection. La nouvelle couronne pourra démarrer de là, à plus de trois mètres. Pour le coup, à moins que TtonytaPetra ne soient croisées de girafes, ça devrait suffire à la préserver.
Quand j'ai eu redressé le plant, en le liant serré contre le tuteur, l'ensemble avait déjà meilleure allure.



Pour les plus jeunes sujets, ceux plantés l'automne dernier à la place de ceux qui n'avaient pas repris la saison précédente, je me suis contentée d'allonger un second tube au dessus du premier. Le scion poussera là dedans, et se laissera guider, jusqu'à tant que je lui laisserai la liberté, plus haut, bien plus haut.

Mon bosquet en devenir m'occupe bien agréablement. TtonytaPetra se sont montrées très attentives à mes travaux. Un peu trop, peut-être : j'espère ne pas voir dans les jours prochains mes plants renversés par leurs jeux brutaux. 
Cela signerait alors pour elles un nouvel étrécissement de leur pacage, puisqu'alors, je clôturerais aussi devant les châtaigniers.
Décidemment, si elles ont goûté le sel de l'aventure, des augures plus strictes les menacent.
Pour le moment, elles ne s'intéressent pas à mes châtaigniers : elles ont mieux à faire !





Il en va ainsi de l'éducation, où il faut savoir poser des limites claires et bien comprises, là où le naturel incite la jeunesse fougueuse à les repousser chaque fois un peu plus...









Après ce petit chantier si plaisant, j'ai promené les chiens dans le bois de l'anglais-espagnol.
J'ai observé ce jeune châtaignier là, parti à la conquête de la lumière, au travers de la ramure d'un très vieux chêne. La tige du jouvenceau s'allonge sur plus de dix mètres. Mais ne suffit toujours pas à transpercer le réseau des branches du chêne. Je me demande même si le vénérable ne s'est pas ragaillardi, de cette concurrence insolente. Rameutant ses dernières forces, il s'est auréolé de ramilles hirsutes sur toute sa périphérie. L'ombre sous lui sera plus épaisse encore. Et le jeune châtaignier devra faire son chemin là dessous, comme il le pourra, le pauvret.

Un peu plus haut, une souche d'acacia renversé laisse voir, comme des pierres fines serties dans un bijou, deux cailloux parfaitement imbriqués dans le bois chantourné. Ces deux là ne font plus qu'un avec les racines, minéral et végétal mêlés intimement.




Un rouge-gorge virevoltant nous  fait un brin de conduite, poitrail bombé d'un orange qu'il tourne coquettement vers les derniers rayons du soleil bas.
Des chiens aboient dans le lointain. Les miens dressent des oreilles inquiètes.
Une brume bleutée s'allonge dans les creux assombris du crépuscule.

J'ai eu une belle journée.


Vendredi 28 janvier 2022  18h40


Je ferme les volets sur le froid humide. Il fait assez jour encore pour voir les bateaux blancs sur l'eau de la baie.

Ma journée d'hier m'a hachée menue. J'ai du en presse faire de la place pour un camion de végétaux annoncé mi-mars, et finalement avancé à la semaine prochaine, pour une quelconque raison de logistique. Depuis le Covid, il y a pénurie de plantes, et les fournisseurs nous font des caprices de stars. Nous ne pouvons que nous y plier, bien contents encore qu'ils daignent nous approvisionner.
Mon petit millier et demie de fruitiers me tendait ses lignes à déplacer. A raison d'une dizaine de kilos par conteneur, au bout de la journée, j'ai réorganisé les deux tiers de mes planches. A demain soir, je devrais être au bout de mon affaire.
Mes ischio-jambiers en voie de rémission ont évidemment senti passer la manœuvre. Au soir, je ne sentais plus ni mes jambes, ni mes épaules, surchauffés par les tiraillements incessants.
Je pensais vraiment être complètement raidie, ce matin. Dans la nuit, quelques élancements vifs auguraient mal de la suite. Et puis non. Ca allait, pas trop mal, presque bien.

Ce matin, après les soins à TtonytaPetra, un petit-déjeuner en compagnie fraternelle a sursollicité mes oreilles, cette fois. La discussion animée de débats pourtant ordinaires résonnait durement contre les poutres, et dans mes vésicules auriculaires.
Résultat des courses, quand tout le monde est parti, un bourdonnement sourd vrombissait dans mes oreilles. 
La fatigue d'hier, le vacarme de ce matin, c'en était trop : en un millième de seconde, j'ai senti le sol se dérober sous moi, comme si on avait retiré brutalement sous mes pieds un tapis sur lequel je me tiendrais debout. Tout s'est mis en mouvement affolant dans mon espace, une arête de mur, la cornière d'un meuble, le carreau du sol. 
J'avais la sensation que tous ces éléments se jetaient sur moi, ou alors m'aspiraient à eux, tant mes perceptions étaient chavirées, incapables de me donner une information sensée. Mes pressions internes et l'environnement extérieur à mon corps étaient également anarchisés.
Je suis coutumière de la crise paroxystique. 
Je sais très bien que c'est mon mécanisme auriculaire interne, complètement bouleversé par des transferts désordonnés dans des vésicules affolées, qui  met mon monde complètement sens dessous dessus. 
Pour mon cerveau, il n'y a plus alors ni haut ni bas, ni droite ni gauche. Plus rien n'est stable, tout est mouvement frénétique, danger, aspiration vertigineuse, ou rejet brutal.
Pour autant, toute ma science ne suffit pas à arrêter le phénomène. Tout au plus à le raccourcir, ce qui n'est déjà pas mal.
Cette fois encore, j'ai eu la chance de ne pas me cogner trop durement, en me jetant au sol, raide comme un bout de bois, quand j'ai l'impression que c'est lui qui bondit vers moi. Un petit ange alerte doit veiller sur ma vieille carcasse...
Le relevé est difficile. Les membres flageolent, tremblent. Une petite nausée crispe les entrailles. Une sueur mauvaise coule dans l'échine. Le bourdonnement cogne durement dans toute la tête et dans la gorge.
Je respire, le plus calmement possible, accrochée comme une perdue à la table solide. L'image arrête de sauter. Les choses reprennent leur place autour de moi, et dedans.

L'expérience m'autorise maintenant à réintégrer un personnage opérationnel assez rapidement.
Dans l'heure suivante, le cours de ma journée reprenait tout à fait normalement.
Les causes avaient produit leur effet. Ma petite personne payé son tribut aux mauvais traitements.
Nous étions quittes, eux et moi.
Demain, je tâcherai de m'épargner. Mon chantier est suffisamment avancé. Et je trouverai bien un ou autre collègue pour m'y aider.



Lundi 31 janvier 2022  10h






L'or noir des pauvres transhume vers les jardins partagés. Ce genre de projets est totalement dans ma sphère, et recueille toute ma sympathie. Je suis satisfaite d'y participer, même de loin. Satisfaite aussi de savoir mon fumier utilement réutilisé. Ainsi, ma petite activité d'élevage traditionnel rayonne plus large, et plusieurs familles en profitent, par ricochet.


17h30

Après une tentative de percée ensoleillée en milieu de journée, le mauvais temps a repris le dessus. Le vent souffle, assez fort pour mieux faire ressentir le confort douillet de l'intérieur, et pas trop pour en devenir inquiétant.
Les deux derniers jours, un brouillard particulièrement épais nous a isolés du monde. Cantonnés dans un horizon bouché, nous aurions tout aussi bien pu être à l'intérieur des terres, bien loin de la côte. 
Cette idée d'être loin de la mer m'a toujours semblée plus sécurisante que la proximité de l'océan. L'eau m'inquiète, me paraît dangereuse. La mer, ses lames violentes et ses fonds insondables, soulève en moi une petite terreur persistante. Même quand je vois dans mon paysage cette longue barre bleue étale des beaux jours, je me dis que là dessous s'ourdit sûrement une menace.
J'imagine qu'une situation plus continentale nourrirait la peur atavique des ruées invasives barbares, ou d'une irruption volcanique, tant ces peurs viennent de moi, et non de mon environnement, plutôt quiet, si l'on pense aux désordres climatiques et autres du reste du monde.

A la ferme, à l'heure où j'écris ces lignes, tout est parfaitement calme.

TtonytaPetra sont couchées dans leur paillage bien sec. Elles sortent le matin, autour des dix heures, pour une promenade extérieure hygiénique. La panse remplie de foin, elles grapillent l'herbe froide et mouillée de la nuit, sans se jeter dessus. Quelques bavardages avec les cousines plus tard, une ou autre séance de broutage encore, et l'heure vient de penser à rentrer. Elles remontent dans le champ, marquant des pauses contemplatives pour admirer le paysage. Elles manifestent toujours leur déconvenue en longeant la nouvelle clôture, mais se résignent à leur enclos, par force.
Là, elles me sont revenues dès 16 heures, mouillées, contentes de leur sortie, mais toute aussi contentes de retrouver leur étable. Quand je suis à la jardinerie, Antton leur distribue leur ration du soir, en fin d'après-midi. Comme ça, à mon arrivée plus tardive, autour des 20 heures, elles ont mangé, et attendent, rassasiées, mon étrillage. 
Elles et moi, nous en sommes à ce stade gratifiant, où nous avons calqué nos rythmes et nos usages sur une routine confortable pour chacune. Nous ne nous étudions plus. Nous nous pratiquons, confiantes et mutuellement satisfaites.
TtonytaPetra ont maintenant neuf mois. Elles sont à Agorreta depuis sept. Notre apprentissage commun a été rapide, fluide. Quelques écarts inévitables ne me les ont nullement disqualifiées.
Si tout va bien, nous avons beaucoup de bons moments à partager encore, durant les années à venir. Nous construirons jour après jour ce lien de l'humain à la bête, où l'homme reconnaît dans l'animal son primitif, où l'animal se subordonne à l'homme, en lui confiant  sans réserve son bien-être.

Je termine ma chronique mensuelle.
Dans un semblant de trame, je pense maintenant m'en tenir à ce calendrier.
Je m'éduque à une petite discipline. Cela me servira pour mon livret parallèle sur le Ménière.
Je m'y attelle mollement. J'ai sûrement cette idée d'être moins légère quand on parle de la maladie. Même si cette maladie là n'est pas grave. Elle reste une maladie, quelque chose qui vous fait la vie moins jolie.
J'ai pourtant l'intention ferme de traiter ça d'un point de vue optimiste. Le mien. Celui de celle qui vit au mieux avec, et pense avoir tiré deux trois leçons pas inintéressantes du truc.

Nous verrons bien. Si je m'y ennuie, j'en ferai autre chose...

La lumière baisse, dehors. Ici, les chiens dorment. 
Le busard qui se perchait sur le grand pylône maintenant enlevé a choisi un piquet de la clôture en face pour s'y poser. Lui perd en hauteur. Moi, je le vois mieux, avec sa tête ramassée, son bec puissant, son plumage bigarré et ses serres crochues. 
J'ai disposé sur la rambarde de mon balcon une soucoupe abritée avec des graines pour les oiseaux. Pas sûr que l'endroit soit bien choisi, si près d'un rapace pareil...

Je vais passer un moment à l'étable. En bas, on entend moins le vent. L'impression y est d'une caverne protectrice. Mon dispositif de récupération de l'eau des fuites me donne la satisfaction trompeuse d'avoir eu le dernier mot. Ne serait-ce que celui de la capitulation.