dimanche 21 mars 2021

19 au 21 mars

 


Vendredi 19 mars 2021 10h50


L'ambiance travaux vibre et résonne dans la ferme.

Comme nous sommes partis pour une bonne année au moins, autant que je m'y fasse au plus vite. Je pourrai toujours migrer à Rivière, si mes oreilles me le demandent.

Je passe chaque soir faire une visite. C'est très agréable de voir son projet avancer. 

Très agréable surtout d'avoir de bons artisans, capables de tout prendre en main, sans venir vous chercher à chaque imprévu. Et Dieu sait que dans une vieille bâtisse, il n'en manque pas, de ces surprises le plus souvent mauvaises... Rien que ce matin, j'entends le plombier s'échiner sur la dalle de béton sûrement un peu plus épaisse que ce à quoi il se serait attendu. En démontant l'existant, on met à jour quelques montages surprenants : une vidange encastrée en oblique dans le vieux mur de pierre, très pratique à modifier, ou encore un repiquage électrique hasardeux. Entre beaucoup d'autres...

Beaucoup d'artisans différents se sont succédés ici, chacun y allant de sa patte. Les empreintes des uns et des autres se chevauchent. Le résultat est souvent déconcertant, et laisse perplexe les plus hardis. Je reprends les mêmes professionnels, d'un chantier à l'autre. Ca m'évite d'avoir à expliquer, justifier, excuser, les anomalies trop fréquentes. Quand ils acceptent leur nouvelle mission, ils savent à quoi s'en tenir, et s'engagent, en me donnant quitus pour tout ce qu'ils pourraient légitimement contester, s'ils n'étaient pas coutumiers des parages. Mes équipes sont constituées d'aventuriers taillés pour braver les impondérables les plus improbables. 

J'ai bien gardé en tête le "aqui, no veo yo ninguna dificultad" (là, je ne vois aucun problème), de ce plombier flegmatique, mis au pied du mur devant le changement d'abreuvoir de ma Louloutte tant regrettée. Je suis bien sûre que la majorité de ses collègues y en aurait vues, des "dificultades"...

Je me repose ainsi sur eux, et m'allège d'autant. Comme disait Cavada, un autre guerrier de l'extrême en salopette, " tou payes, mais aprrès, tranquilo, hé ? 

C'est bien ça.


Ce vendredi, mon programme est plus plat que la semaine dernière. Un seul technicien en vue, connu de mes services, fort sympathique et diligent. Il me fera un agréable intermède, après la sieste. Enfin, sieste, si le plombier a réussi d'ici là à perforer la chape...

Le temps est à la pluie. Au froid, aussi. 

Hier, il faisait beau. Le soleil de mars "pega con el mazo" "cogne à la masse", certes, et, dans ses rayons, il fait bien bon. Un petit vent de noroît débusque ce bien-être. 

Hier, j'ai passé ma journée à enlever et remettre mon gilet au gré de mes activités. C'est bien simple, quand les clients me demandent conseil pour le choix d'une plante, je les oriente vers les jauges ensoleillées, au fur et à mesure de l'avancée de la journée. Je n'ai plus qu'à espérer que celui que j'ai guidé le matin ne revienne pas l'après-midi, tant d'une heure à l'autre la même plante passe de préconisation judicieuse, à erreur à éviter, selon qu'elle soit au soleil ou à l'ombre, pas dans le jardin du client, non, mais dans ma pépinière... Honte à moi !

Je m'allège aussi, dans mon travail salarié, d'une exigence professionnelle trop contraignante. Je compte sur l'expérience pour compenser mes baisses de performances. Je deviens de plus en plus efficace, d'après moi. De plus en plus fainéante, et inopérante, d'après mes collègues. 

Bah ! La vérité doit être quelque part entre les deux, par là.

Hier encore, j'ai aussi passé pas mal de temps les yeux au ciel : une immense grue mobile charroyait les pans d'une toute aussi immense grue de chantier. Le garage Porsche en devenir appelle quelques travaux, d'une toute autre envergure que les miens. Chacun ses valeurs, et son échelle.

Très haut très haut là haut, de minuscules ouvriers suspendus dans le vide, happaient d'énormes assemblages métalliques, d'impressionnants rectangles de béton, approchés pas ladite grue au bras puissant érigé magistralement. C'était saisissant de maîtrise et de technologie. Ca ne faisait pas trop de bruit. La perche géante pivotait sur sa base lentement, hissant sans effort des tonnes de matériel. La grue en construction s'allongeait sur le ciel pâle, où quelques oiseaux étonnés volaient derrière elle. Un ou autre avion, l'hélicoptère de l'hôpital de Bayonne, croisaient aussi le fer avec ce bras mouvant barrant leur trajectoire.

C'était prodigieux de puissance et de précision. J'en avais le souffle coupé.

Là encore, mes mises en place d'hier ont été très nettement conditionnées par les angles de vue sur les grues. Les plantes que j'ai disposées dans la même jauge sont de cousinages aléatoires.






Qu'importe, je pourrai les déplacer n'importe quand, plus conventionnellement. Quand je n'aurai peut-être plus jamais l'occasion d'assister à un tel spectacle.

Jean-Michel se demandait si les pièces présentées n'étaient pas aimantées, pour s'ajuster si facilement, vues d'en bas. J'étais sceptique : si l'engin avait été aimanté en son bout, quelques Porches garées non loin seraient montées avec, non ?

Enfin, je n'ai pas voulu polémiquer. Bien contente déjà que mon patron ne me sermonne pas de ma coupable distraction. 



Ce matin, douillettement installée dans la vieille cuisine tiède, je savoure le bien-être de mon zona en voie de guérison. J'avais imaginé, espéré ?, que l'éruption des plaques pustulantes signait la fin d'un phénomène ourdi là dessous à bas bruit. Encore une fois, je me trompais. 

Quand comprendrai-je enfin que je suis toujours à côté de la plaque, même prise dessous ? Ne me l'a-t-on donc pas déjà assez dit ? Et bien,... non, non, non,...il faut croire que non. Je persiste à me penser fine et clairvoyante, quand, manifestement,  je suis obtuse et dans les choux. Passons.

Le phénomène éruptif n'est pas la fin de l'histoire. Non. Elle en est l'avant-garde. La plaque arrive sur la peau comme l'écume arrive sur la grève, juste avant que l'eau lourde de la vague derrière ne s'effondre dessus.

Concomitantement  aux petits boutons purulents massés diaboliquement dans les plis délicats, de sourdes douleurs lancinent tout le long du flanc, en un pourtour enveloppant. Un genre de herse bien serrée autour de l'abdomen et jusque sur le poitrail, qu'un mauvais malin génie tire à lui, sans semonce ni préavis. 

Les douleurs avancent au fur et à mesure que les vésicules sèchent en surface. Le tout irradie parfois sur l'ensemble du périmètre, pour s'assurer sans doute de l'effectivité des connections nerveuses. La peau brûle et la chair se contracte en crampes brutales.

Dieu merci, tout ça finit par se calmer. De petites démangeaisons taquines annoncent la fin du supplice. Le muscle se détend, appelant quelques étirements voluptueux. J'en suis là, alanguie comme après une rude épreuve sportive.

Ma journée de total repos aujourd'hui achève de décrisper les derniers nœuds. 

Comme il est bon de retrouver une forme jusque là dédaignée comme moyenne, quand on l'a quelques temps perdue !

Ou les vertus réparatrices de l'absence...


17h30

J'ai fait un saut à la bibliothèque. J'en suis ressortie les bras chargés de livres. Satisfaite comme quand on aligne des bocaux de conserve sur ses étagères. Ma provision de bons moments de lecture est assurée.

Au retour,  j'ai lâché les chiens dans le cimetière. A un moment, j'ai perdu Lola de vue. J'ai fini ma tournée des caveaux, sachant la retrouver près de la voiture, si je ne croisais pas sa route de petite chienne fureteuse d'ici là. 

Le cimetière est un petit "bloc" à sa manière. Laconique de ses dates gravées sur les pierres lisses, il égrène sobrement toutes ces histoires des gens qu'on a connus, et qui ne sont plus.

Je suis souvent surprise, quand je vois inscrites les dates de morts de mes connaissances. Par exemple, cette après-midi, je me suis arrêtée devant le caveau des Lacroix : Koxemartin est mort en 2006. Je me vois très bien allant saluer sa dépouille mortuaire, dans une chambre sombre de  Mailharrenia. Mais j'aurais situé ce moment bien plus loin dans le temps. Sa sœur Alexandrine l'a rejoint en 2011, quand j'imaginais que ma mère lui avait survécu.

Dans nos souvenirs, les temps se mélangent. Sur la pierre ou le papier, ils se gravent et restent là, pour le passant ou le lecteur qui flâne. 

Revenue dans notre décennie, je me suis avisée que je ne voyais toujours pas Lola. Ma petite vieille est sourde. Les volées venteuses devaient la perdre plus encore. Retournant vers la voiture, je ne l'y vis pas. Je rebroussai chemin, refaisant notre parcours en sens inverse. Bullou et Txief trottinaient autour de moi, sautant irrespectueusement sur les tombes les plus basses.

Nous avions bouclé notre périple en revenant vers notre caveau familial. Et là, du bout de l'allée, je vois ma Lola, juchée sur une tombe de pierre grise, près de la nôtre. Elle regarde en direction du fronton où notre nom luit dans un rayon de soleil rescapé. 

Je sais bien que ça ressemble à un effet romanesque. Et que je suis bien du genre à voir des choses qui n'y sont pas. Pourtant, le croira qui le voudra : ma Lola assise attendait mon retour, du côté de là où ses vieux maîtres reposent. 

Le vent en rafales soulevait ses poils drus en petites ondes mouvantes. Son regard restait rivé sur la tombe. Elle n'entendit pas notre approche, et sursauta, quand elle me vit tout près d'elle. Je l'avais à hauteur de poitrine. Je la pris contre moi, et elle appuya son museau froid contre mon cou. Une onde de chaleur me parcourut étrangement.

Nous sommes rentrées à la ferme, elle toujours lovée contre moi.

Je sais bien qu'une explication toute rationnelle me tend les bras : Lola seule dans le cimetière est revenue à l'endroit où elle me voit le plus souvent. Evidemment. Mais l'histoire est plus jolie comme je la raconte. 

Ca sert à ça, entre autres, écrire : raconter pour faire de ce de quoi on parle quelque chose de plus joli.


Dimanche 21 mars 2021 19h30


Le froid saisit désagréablement au détour du moindre flanc mal exposé.

Le grand soleil nous a tout de même tirés dehors, là où partout dans la nature le printemps ramène les verts tendres, dorés, froissés. Les couleurs gaies piquètent les talus. C'est la jolie saison. Quand ces coulées froides remonteront dans leur nord, ce sera parfait.








Ce matin, c'était l'opération Olivier sur un toit vraiment pas brûlant.

Harnaché comme pour la haute montagne, il a fait le tour de la toiture. Ca paraît extravagant, peut-être, mais mieux vaut avoir l'air extravagant que de finir démembré quelques petits mètres plus bas. 



Ce serait bête :  avec un peu de chance, nous avons peut-être encore un peu d'avenir à vivre.

vendredi 12 mars 2021

10 au 12 mars

 

Dimanche 7 mars 2021 8h





Nous avons les dimanches bricolages, ces temps-ci.
Le coffre à grains se recycle en atelier improvisé.











J'en suis toujours à cette idée d'accueillir les hirondelles au mieux.
Les travaux dans la ferme vont les perturber. Je vais tâcher d'amortir tout ça. 
Et d'amortir en moi une onde de choc déraisonnable, rationnellement. Intuitivement, pourtant, je sens là une affaire d'importance...
J'ai vu dernièrement un reportage sur la reconstruction de nids d'hirondelle artificiels, destinés à être repositionnés sous le pont de Saubusse, maintenant rénové. Ceux en place avaient été détruits par les travaux.
Je ne suis donc pas la seule à m'intéresser à ce genre de choses. Cette communauté réconforte. 
Je suivrai le retour des hirondelles, de Saubusse et d'Agorreta. Dans une quinzaine de jours, la première devrait virevolter autour de l'étable, le dos arqué sur la fatigue d'un long voyage. Ce sera le moment d'étudier les issues et les entrants, de baliser pour elle un parcours acceptable.
Je croise les doigts. Presque hermétique aux sourires suffisants des fats.
Mes fleurs naïves feront panneaux de déviation efficaces, qui sait ?
A voir, très vite maintenant !



Mercredi 10 mars 2021  8h








Le levant estompe imperceptiblement le paysage dans cette laitance persistante. 

Je garde cette impression d'une densité dans l'air différente. Particules sahariennes ou pollution diffuse, quelque chose a changé. A moins que ma seule perception soit en cause. Ce qui ne m'étonnerait pas !

Le poirier fleurit triomphalement d'une blancheur scintillante, inentamée par mes doutes.


  9h30


La cuisine ensoleillée embaume la vanille. Mes pommes ont fini de cuire.

Le soleil est là, pas assez fort encore pour chasser le frais du matin. Je sortirai tout à l'heure.

Je relis en ce moment mes chroniques de la même période, sur l'année dernière.

Mon sentiment d'alors se confirme, à un an de distance. Cette période a été le juste aboutissement d'une course contre la montre, entre ma résistance et celle de mon père. Et nous avons gagné ensemble : lui, les meilleures conditions pour la fin de sa vie, et moi, l'apaisement du devoir accompli de justesse.

Je le redis : le coronavirus nous a été allié. 

La course contre la montre cette année se joue entre cadence de vaccinations, et mutations d'un virus tenace.

Je pense que c'est une question de temps. La mobilisation est mondiale, à l'échelle de la pandémie. Il me semble avoir pensé un moment, l'année dernière, que ce virus nous renfermerait sur nous-mêmes, quand l'autre devient menace. Les frontières alors étaient perçues comme des barrières protectrices. Les foyers confinés comme des abris à sauvegarder de toute intrusion contaminée. Ca n'était pas parti pour la grande ouverture, ni de corps, ni d'esprit !

Finalement, la recherche scientifique s'est déployée bien au delà des frontières. Elle a diffusé dans le monde entier, comme l'a fait la pandémie. Ces deux là s'affrontent encore, et se narguent. Je pense, j'espère, que la science aura partie gagnée. 

Et que la leçon de cette dernière année s'appuiera sur cette solidarité, médicale, économique, aussi, avec ces plans de soutien faramineux, impossibles à la seule dimension nationale.

Ceci pour la minute géopolitique, mauvaise resucée d'informations mal digérées, par une mal dégrossie qui veut paraître fine analyste.

Ma jolie poussée de zona s'est assagie. Les plaques sèchent en une géographie capricieuse. Mon méridien est caméléon en mosaïques carmines. 

Les névralgies thoraciques s'estompent, elles aussi. Les circuits fulgurants de terminaisons nerveuses connectées à l'improbable réveillent de vieilles sensations. 

Je constate une fois encore la congruence d'une unité corporelle dont les spécialistes médicaux se font des manteaux. A les voir faire, chacun plongé dans sa spécialité, chacun concentré dans son périmètre physiologique bien limité, on se sent vite comme un puzzle impossible à assembler.

 Quand, pourtant, à un moment, on est bien un tout, tout de même ! Et même au delà de nos simples corps physiques, quand les pressions atmosphériques, les températures, les ondes électromagnétiques et autres intervenants environnementaux, plus ou moins directs, s'invitent dans nos mécanismes internes, à travers une membrane de peau aussi perméable qu'une frontière ouverte. 

Sans me vanter, je suis devenue une experte certifiée du phénomène, avec mes vésicules auriculaires reliées en direct-live à l'ambiance terrestre. Je n'irai pas jusqu'à extra, terrestre, encore que.... mais là, je perdrais toute crédibilité, déjà, que...


L'épisode douloureux a été suffisamment aigu pour être signifiant. Assez bref pour que j'en garde l'idée d'un hiatus  très supportable, et, peut-être même, bénéfique. Ou quand on est décidé à tout prendre du bon côté, coûte que coûte ! (quoi qu'il en coûte, c'est Macron).

Je me suis à une ou autre occasion, penchée sur les théories de sublimation de la douleur physique. La mentale, c'est elle qui a plongé en moi, sans que je ne lui ai rien demandé.

Cette histoire d'accueillir la sensation douloureuse, de l'intégrer comme un sas vers un monde supérieur où la possibilité de s'y soustraire procurerait la jouissance et l'extase. Mouais...

N'est pas Marquis de Sade qui veut. Je me contente de calquer mon rythme respiratoire sur les flux douloureux, inspirant la montée en crise, et relâchant l'air au moment du reflux. Ca peut, ça pourrait, donner le commencement d'une ombre d'impression de contrôler le truc. De le canaliser, de ne plus y être soumis sans aucun pouvoir d'y résister. De reprendre l'ascendant.

Je sais trop maintenant la vertu de l'humilité, pour me laisser berner par cette illusion de contrôle. Je reste confiante dans l'idée qu'un minimum de participation positive ne peut pas nuire. Et je m'y tiens, gentiment.

Au milieu de tout ça, pour le moment, je m'en sors, pas trop mal.

Le soleil est maintenant conquérant.

Je vais de ce pas y réchauffer mes vieux os décalcifiés.


19h36


J'ai largement profité de la très belle après-midi, au grand soleil.

Je mène mes chiens dans des taillis broussailleux où ils se régalent à fureter.  Je les attends au bord, contente de leur joie.

Tous les talus se piquètent de couleurs printanières. De larges planches de délicates violettes azurent les chaumes des fougeraies. Les bourgeons gorgés de sève éclatent partout. Les chatons pâles des saules sauvages disséminent déjà leurs fétus mûris.

Je suis rentrée ravigotée de tout ce bon air.

Titto m'a fait choisir des couleurs : un gris léger très doux, au lieu d'un blanc trop dur. Un ton à peine plus soutenu, pour les belles pièces de boiserie. Les images colorées qui me suivent partout dans la ferme animeront toute cette élégante sobriété en éclats énergiques.

Les choses se mettent en place. Dans le bon ordre.


Vendredi 12 mars 2021 10h50


Je suis en vigie : j'attends la faïence. Je dois intercepter le livreur, le faire bifurquer vers l'itinéraire-bis via le remblai. Si je laisse ce pauvre homme arriver par le chemin défoncé, ma faïence,  je n'aurai plus qu'à l'éparpiller dans les nids de poule.

La téléportation vers mon nouvel habitat s'annonce. Je ne suis pas pressée. Je suis parfaitement bien installée, ici, pour attendre. Je me surprends même de cette patience, de ce presque détachement, moi d'ordinaire sur les charbons ardents pour le moindre projet initié.

Les charbons ardents, je les ai entre les omoplates. Forcément, ça calme !

Je suis moins sûre aujourd'hui des bienfaits de ces petites crises urticaires. Elles sont une saine alarme, sans doute. Mais peut-être pas tant le sas vers un monde meilleur que je le voudrais.

Je serine mon : "ce sera mieux, après". Pour m'en convaincre. Parce-que c'est quand-même mieux que de se dire :"ce sera de pire en pire"... Mieux que de se persuader du second, sans se donner la chance de vivre bien l'espérance du premier. Et, qui sait, son aboutissement ?

Pour exemple, à chacune de mes crises de Mesnière, je me dis que c'est peut-être la dernière. J'ai bien lu quelque part que la maladie s'arrêtait, au bout d'une durée d'entre quinze et vingt-cinq années. Tout de même...

La maladie s'arrête, me certifie-t-on, quand le malade se rend compte qu'il peut contrôler les crises. Et cet apprentissage demande un certain temps. Soit. Encore une démonstration que la science seule ne suffit pas. Il y faut l'enseignement et son lent cheminement. Savoir ne sert de rien, si l'on ne sait pas comment on a appris.

Je sais que mon cerveau doit être capable de contrôler les crises. Mais il ne pourra le faire que quand il aura appris comment. Bon.

En attendant, ce terme m'est promis, et me rend bien mieux supportable le parcours qui m'y mène.

J'en suis à une bonne dizaine d'années de combat. Deux tiers du chemin accompli, au mieux, près de la moitié, au pire. Allez, allez, ne perdons pas courage, et continuons !

Toujours persuadée de ma supériorité sur la moyenne, je me dis que j'arriverai peut-être, moi, à faire le tour du truc plus vite que les autres. Chaque nouvelle crise me jette à terre, et me ramène à moi-même, vaincue par une humilité obligée.

Qu'importe, je suis bien mieux que je n'ai été. Le pic est passé. Et le port en vue.

Mon défunt père disait bien dans sa 90ème année, qu'il n'avait jamais été aussi bien !

Il devait bien le savoir, tout de même, et être en état de tenir une comparaison fiable, au bout de tout ce temps. 

Alors, on peut vieillir et se trouver mieux ? Et, si lui, pourquoi pas moi ?

Ma regrettée mère, elle, se lamentait des misères de l'âge. Son parcours fût bien différent, tristement inscrit dans une déclinaison sans grands sursauts, dès après 70 ans. "D'ici avant", disait-elle, (le "dorénavant" lui a toujours tourné le dos, grand bêcheur trop précieux, va !), rrién dé bonn ! Cette femme, après 80 ans en France, a toujours gardé l'accent espagnol.

Je m'accroche à la visée paternelle. Sachant bien qu'on ne décide pas. Qu'on peut quand même espérer. Tant qu'on espère, on est bien, pour attendre.

Mes petites pointes de découragement, quand je me lamente avec Joseph-Louis, lui disant que "emendik aintzina" (le d'ici avant maternel), deus onik ! (rien de bon !), sont plutôt une façon d'accorder mes pas aux siens qu'une conviction.

Même si nous ne manquons pas d'un certain bon sens, lui et moi, en présageant qu'il nous viendra sans doute plus de petites avanies dans le genre de mon désagrément du moment, que de billets de 500 euros tombés du ciel devant nous !

Bah ! En sortant de Leroy Merlin, après avoir acheté ma faïence, justement, j'ai bien ramassé un petit 5 euros perdu sur le parking...

Alors...


16h30


Je reviens par ici, en attendant la défibrillation du site Bouygues. Je dois l'avoir engorgé, à trépigner mes clics en panique.

Mon portable a atterri dans l'eau, par maladresse. Je suis comme beaucoup, maintenant : persuadée que ma survie tient à ce petit boîtier qui me relie au monde. Le sentir inopérant me laisse vulnérable, comme le vieux chien abandonné sur une aire d'autoroute.

Que faire, sans ces SMS salvateurs qui vous débloquent un mot de passe oublié ?

Où aller, chercher l'opérateur logé dans le boîtier muet ? Je tâtonne sur le site, et m'y perds.

Cette après-midi ne me plaît pas du tout !

La journée avait pourtant bien commencé : les intervenants électriques, prévus dans la matinée, étaient là pour 8 heures. En une demi-heure, l'affaire était bouclée.

J'ai pu ensuite avec Beñat déposer Grand Modus au garage, au moment de l'ouverture.

Restait cette affaire de faïence à réceptionner. La plage horaire convenue allait de 11 à 14H. Ca risquait de contrarier un peu ma sieste, mais bon, exceptionnellement, ça pouvait faire. Et puis, sur la belle lancée du matin, le camion serait peut-être reparti pour midi.

Mais non. A 13h, pas d'appel du chauffeur sensé prendre les directives finales de trajectoire par téléphone. La sieste était compromise. 

J'aime à m'allonger à ce moment. L'assoupissement me vient tout de suite. Je me réveille comme une fleur une heure et demie plus tard.

Là, évidemment, je n'allais pas m'endormir, sachant que je serai tirée en sursaut de ce si bon repos. Je m'allongeai quand-même, posant le téléphone sur le rebord au dessus du lit, du côté de ma bonne oreille. Enfin, de la meilleure.

Je sentais bien le sommeil me venir, et combien il aurait été bon de s'y laisser glisser.

Le téléphone tinta. Et je sursautai. C'était bien le chauffeur, me demandant par où il devait passer. Je le renseignai, et m'apprêtai à aller au devant de lui, l'itinéraire n'étant pas très protocolaire. Dans la précipitation, et sans entrer dans des détails scabreux, le téléphone se retrouva dans l'eau. Mince ! Je le repêchai au plus vite. L'essuyai du mieux que je pus. Le chauffeur devait me rappeler quand il serait arrivé sur zone. Notre seul lien glougloutait dans les circuits noyés ! 

Je vérifiai le fonctionnement de l'appareil. L'écran vacillait d'une lueur tremblante. Il répondait aux sollicitations des touches. Je faillis le relaisser tomber par terre, quand il grésilla de nouveau. Le chauffeur arrivait, mais n'était pas bien-sûr d'être sur la bonne voie. Je le rassurai, me rassurai au passage de sentir mon petit boîtier encore vivant.

La rencontre physique eut lieu dans le vent désagréable de cette journée mitigée, entre averses et éclaircies froides. La manœuvre ne se passa pas trop bien. Le camion était gros, les parages étroits et agraires. Le chauffeur s'impatientait, perdait en adresse ce qu'il dépensait en nervosité.

Après quelques essais infructueux d'une approche difficile, je préférai lui faire décharger sa palette sur place, sans l'exhorter davantage à s'approcher du but. Rasséréné, il se montra immédiatement plus conciliant. Il poussa l'urbanité jusqu'à faire un brin de conversation à Lola, hissée sur le haillon.

Nous nous quittâmes bons amis, lui et moi.

J'ai charroyé ma faïence à la brouette, dans le vent toujours vif. Les chiens me faisaient escorte dans mes aller-retours. Ce passage là me plut bien : j'ai toujours apprécié la travail physique où rien ne requiert le neurone. Là, il n'y avait vraiment pas loin à calculer : charger trois paquets dans la brouette, assurer l'équilibre, descendre la pente raide en évitant les ornières, et rouler jusque dans le grenier pour empiler les colis contre le mur. Recommencer, dans le même ordre, jusqu'à tant que la palette se vide. Ca me consolait bien de ma sieste manquée.

Le seul désagrément soufflait dans ce vent froid à rebrousse-poil d'un soleil impuissant.

C'est ensuite que je constatai la défaillance de mon téléphone. Je l'ouvris pour regarder l'heure. L'écran noir me tendit son désespoir.

Je pratiquai les gestes de premiers secours en ces circonstances : démontage, extraction de la pile, exposition du tout à la chaleur asséchante. Quelques gouttelettes humides arrondies sur les minuscules platines chromées ne parlaient pas de beau temps. Aïe !

A l'heure où j'écris ces lignes, le petit boîtier rouge éventré repose sur le poêle.

J'essaie d'appeler à la rescousse sa maison natale. Qui ne me répond pas.

Finalement, je vais juste aller rechercher Grand Modus révisée. 

Attendre Olivier annoncé, et lui mettre tout ça dans les mains. Que mes liaisons au monde passent par lui arrange assez bien mes affaires. Il n'y sera jamais plus maladroit que je ne le suis moi-même...


19h30


Tout va mieux.

Une petite virée dans le soir a fini de me rendre un monde meilleur.

La nuit tombe, piquetée des lumières d'Orio.






vendredi 5 mars 2021

28 février au 5 mars

 

Dimanche 28 février 2021  8h



La journée s'annonce belle. La période est au beau temps.





11 h 

Compte rendu d'opérations :


Nous consacrons ce dimanche matin au contournement de notre satané surpresseur.
Je l'aime bien, celui-ci, finalement. Je commence à le connaître, l'animal !
Pour autant, je préfère dans ma visée prochaine d'une logistique sans soucis, m'épargner les interventions de réglage et autres nécessités de l'installation surpressée.
Puisque nous avons à disposition un méandre visible de notre tuyauterie enterrée, nous allons pratiquer un pontage simple. Prendre l'eau de là, et l'amener ici, sans passer par l'alambic autour de la cuve de réserve.











Dans l'idée d'épargner aux générations futures des recherches archéologiques pour retrouver les conduites d'eau et leurs cheminements cultes et occultes, j'utilise une fois encore mon "bloc". Ne serait-ce que pour cette seule fonction, gloires lui soient rendues.
Il s'est passé trente ans depuis l'enterrement de tous ces tuyaux.
Une petite quinzaine depuis l'installation de cet abreuvoir.
Les protagonistes d'alors sont, pour certains, perdus pour nous, et pour les autres, perdus dans leurs souvenirs flous.
Nous avons du tâtonner, explorer, expérimenter.
Eux se contenteront de tapoter sur leur clavier. Et de nous revoir, tous, au chevet de la tranchée pour alors redevenue invisible.











Une petite nostalgie nous gagnera peut-être, si nous y sommes encore.
Un peu de gratitude émue leur viendra aussi, sans doute, de cette prévoyance à leur égard.



 
Bullou accompagne tous nos chantiers. Elle a retrouvé la pépite brillante dans ses prunelles noisette. Elle a repris un peu d'embonpoint, aussi. En petite terrienne terrassière, elle s'estomaque de tant de terre remuée.
Les deux autres sommeillent à l'intérieur, attendant la chaleur d'un soleil plus haut pour sortir à leur tour.
Une vraie vie de chiens !



Pour la fin de matinée, la tranchée est académiquement comblée. D'ici quelques jours, la pousse de printemps la verdira.
Nous transmettrons sans regrets le surpresseur et sa notice, à qui voudra bien les recevoir, et s'y pencher. 


Mercredi 3 mars 2021 18h55
Rivière


Je suis entrée dans ma 56ème année en me boursouflant de pustules. Et pourquoi pas !
Je veux voir dans cette éruption disgracieuse, et douloureuse, l'exsudation de plus d'un demi-siècle de rétention de mauvais sucs. 
Ca m'arrangerait. Se sentir la peau en feu, serrer les dents aux contractions douloureuses et lancinantes d'un muscle ferraillé sans ménagements, me paraît un prix très raisonnable à payer, si c'est pour la vidange des circuits principaux et annexes.
Ce temps, dans mes espérances de plus en plus proche, où ma vie sera enfin un long, ou moins long, fleuve tranquille, mérite expiation et pénitence. 
J'espère en être à cette étape purgatoire.
J'ai admis mes limites, et je me suis adoubée au respect de cette barre abaissée.
Une autre aurait supporté les écueils de mon petit parcours sans ralentir la cadence à aucun moment, le sourire aux lèvres et le souffle égal.
Pas moi.
J'imagine que tout ça est question de constitution, de programmation, de conditionnement, sans démêler la part des uns sur les autres.
Je ne suis plus, si je l'ai jamais été, taillée pour supporter la moindre tension. Je dois rechercher assidument le relâchement, la légèreté, la béatitude, même" benête". 
Comme disait l'autre, "no haces tu un metro oxenta" : je ne mesure pas un mètre quatre-vingt.
J'ai du trop forcer sur la pointe de mes pieds pour atteindre à peine un peu plus haut que ce que je pouvais. Non pas que ce que j'essayais d'atteindre ait jamais été bien haut. Non. Juste qu'il l'était à peine un peu trop, pour moi. Les étirements imposés délient les articulations. C'est bon. Jusqu'à un certain point.

Ma petite crise urticaire manifeste enfin une démonstration extérieure, bien visible. Et très vilaine. C'est un bon début. 
Jusque là, mes cyclothymies déconcertantes et mes vertiges hallucinatoires laissaient perplexes, au mieux, dubitatifs, très vite, et carrément sceptiques, les quelques intéressés à mon cas, même bienveillants.
Si ce dernier épisode en date pouvait signer la fin des appels moins audibles de la carcasse, je veux bien résister à l'envie furieuse de me démanger. Et prier main dans la main avec Jeannot.
Pour la bonne cause.
Et si cet épisode signait la fin tout court de tous les précédents dans la même veine, ce serait parfait.
Je sens bien la naïveté d'une telle exhortation à un sort implacable. Mais bon, sait-on jamais, dans la grande famille des sorts, il y a peut-être un ou autre cousinage magnanime.
Espérer n'empêche rien, même s'il n'assure pas plus.


Vendredi 5 mars 2021 10h49

Je retourne cette après-midi à Rivière, pour la deuxième séance rituelle de dépustulation, avec Jeannot. Entre autres. 
Je vais aussi réinvestir avec ma mini-meute la forêt grisée de boue et de bois morts enchevêtrés. Tout réclame la vie à revenir, par ici. Les ronces ouvrent leurs jeunes feuilles fripées, le long des lianes épaisses de l'année dernière. Quelques bulbilles pointent à peine. Les silhouettes élevées des grands arbres restent majestueuses, intouchées dans leur beauté par les tristesses hivernales.
Partout, on commence à voir les gros tracteurs. Ils sortent d'hivernage, prêts à reprendre les travaux dans les champs encore pelés.

Cette compulsion à accompagner la renaissance printanière remplit les allées de ma pépinière.
La journée d'hier fût laborieuse. Mon dos en feu, le côté hérissé de cratères violacés, interdisent l'assise ou le coucher. Les douleurs sympathiques d'une chair fouaillée comme au poignard se laissent mal calmer par des antalgiques démunis. Le moindre frottement, étirement, simple mouvement, est une prise de risque, vertement semoncée dans l'instant.
Je me plie à cette dure pénitence : comment faire autrement ?
La valeur de l'expiation se mesure aussi au degré de souffrance. Allez, d'inconfort, n'exagérons rien !
Cette joyeuse affaire doit durer plusieurs jours, paraît-il, voire quelques semaines. Bon.
Je me suis souvenue à retardement d'un épisode semblable, du temps de ma prime jeunesse. J'étais adolescente, 13-14 ans dirais-je, à la louche.
Au passage, je déplore encore ici la disparition de mes carnets tant regrettés. J'aurais à cette occasion encore recherché l'épisode, et en aurais retrouvé précisément les tenants et aboutissants. Faute de quoi, je tâtonne, entre souvenirs fugaces, et informations approximatives.
C'est ainsi, n'y revenons plus. Pour le moment, au moins. Ce genre de pensées négatives va me boursouffler une nouvelle vésicule. Je n'ai vraiment pas besoin de ça !

J'étais donc jeunette, fraîche, et presque innocente.
Cette flambée purulente s'écoula le long de mon oreille droite, et jusque sur l'avant de mon cou, en une lave rugueuse et suintante, pendant plusieurs semaines, je crois. Je ne me souviens pas d'avoir eu mal, à l'époque. Sinon à mon amour-propre, durement malmené, quand une grâce toute relative s'entachait vilainement de cette ignominie désastreuse. Ma carrière amoureuse dût en pâtir. Là encore, je ne me souviens pas bien. Et n'ai plus le moyen d'y retourner voir.

Renseignements pris, je repère maintenant dans ces phénomènes distants de plus de 40 ans, la même réactivation d'une varicelle mal traitée. Celle-ci aussi, je l'ai eue tardivement, vers les cinq ans. Ma mère en me coiffant égratignait les boutons poussés en capsules sur ma tête. Un petit sadisme couvait-il sous cette braise ? Non, je ne le pense pas, ou ne veux pas le croire. (Tout en le sous-entendant...). 
Plus raisonnablement, la pauvre femme éreintée par de multiples tâches devait-elle expédier les soins à la mouflette, décidée à l'emmerder, en déclarant cette varicelle tardive.
La même réactivation de ces deux flambées inassouvies ne se laissera pas cette fois sans dommage traiter par dessus la jambe. Je le sens bien. 
Déjà, mes terminaisons auditives abimées ne se souviennent que trop bien de la rancune de la mère maquerelle, euh, non... varicelle !
Je dois prendre la requête en considération. En tenir un compte suffisant.
Ce petit piquet de grève improvisé s'inscrit dans la trajectoire déjà bien amorcée.
Je m'en serais passée. Je n'attends plus confirmation de ma vulnérabilité. Cette dernière démonstration est superflue. La prise de conscience est consommée.
Malheureusement, je ne suis pas aux manettes, semblerait. On me met le curseur, et pas à ma guise.
Alors, je louvoie là dedans de mon mieux.
A aujourd'hui, les bouillons en cratère d'une nappe en fusion s'assèchent, et rentrent sagement sous une cape brunâtre assez peu ragoûtante, mais bien plus confortable.
Je peux même m'appuyer contre le dossier, sans sursauter.
La dernière nuit a été bien meilleure que la précédente, qui fût blanche.

Je garde bon espoir.
Le circuit sanguin échauffé sous ma peau ne l'est pas davantage que les circonvolutions neuronales grésillant dans mon cerveau.
Tout comme elles, il baissera en température.
La science académique n'explique pas tout. Elle admet et intègre un enseignement empirique qui lui fait bon complément.
A eux deux, ils devraient me sortir de ce mauvais pas.


19h18

Jeannot a renouvelé avec moi le rituel décontaminant.
Ce "mal donné" sera renvoyé dans les cordes. Alléluia !

En plus du réconfort de se savoir accueillie et soutenue, j'ai ajouté à la thérapie l'agrément d'une lente promenade en forêt avec Olivier et les chiens.
Le soleil d'aujourd'hui anime une végétation encore grisée de boue.
Nous avons regardé dans l'anse de la clairière, l'eau plane où les silhouettes des chênes se mirent.
L'agitation, les doutes et les tourments glissent là dessus et n'y font pas empreinte.

Sous ma peau encore grumeleuse, je sens le satin d'une douceur toute proche.
Un peu de patience encore, quelques semaines à tenir.
Je résiste à l'envie de gratter. Je laisse le travail œuvrer là dessous. Le mal mûri ne s'enkystera plus. Il aura accompli son devoir, et me rendra mes droits.

vendredi 26 février 2021

20 au 26 février

 


Jeudi 20 février 2021  7h40







La période est fantastique d'aubes diaprées roses, bleues et or.
Chaque matin est un tableau nouveau. Un régal.



Dimanche 21 février 2021  9h30









Tels les druides anciens de la Gaule romaine, nous avons ce matin récolté le gui.
Mon homme juché sur le destrier de fortune a œuvré dans les hauteurs, encore une fois.
Il aime bien, ces temps-ci, l'air en altitude.





Mes châtaigniers bourgeonnent. Après la longue saison de pluies, la douceur avant le beau temps a affolé la nature. Tout bondit et s'élance, fouetté d'une énergie vitale irrépressible.

J'ai installé mon aulne auprès de mes protégés. Aulnes et châtaigniers sont compagnons. Dans les forêts naturelles, une couronne de jeunes arbrisseaux tachetés darde à l'aplomb des houppiers de châtaigniers. Sous terre se joue une association de mycéliums complémentaires. Mon aulne gardiennera la châtaigneraie, essaimera entre les arbres. Tout ce petit monde devrait cohabiter en une synergie réussie.

A l'automne prochain, je planterai le seconde tranche de plants. Mes miens et ceux de Sare auront alors trois ans. Ils seront suffisamment mâtures pour affronter la transplantation.

Ce projet suivra les rythmes naturels, de ces rythmes qu'on ne bouscule pas, impatient ou pas.

Ce rythme imposé apaise le mien. Et cette tempérance me fait du bien.

Depuis hier matin, une atmosphère étrange fige le paysage. L'effet ressemble à celui d'une forte gelée sans givre. Les arbres paraissent figés, les couleurs fondues dans une masse grise minérale.

L'air sent la fumée. Une crête de flammes vives descendait le long du flanc de la Rhune, hier soir.

J'imagine mal les cendres aspirées vers le ciel, au point de densifier l'air en une brume sèche.

On parle du sable saharien. Je l'aurais vu ocre. J'observe, dubitative, ce phénomène étrange et inédit pour moi.

Le monde aussi changerait, alors ?


Mercredi 24 février 2021  18h42


Je savoure ces journées de libertés. Ces journées sans horaires imposés, où je vaque sans m'inquiéter de l'heure. Je suis cependant une grande routinière. Horaires imposés ou pas, on me trouve aux mêmes endroits, aux mêmes heures, à un tout petit battement de temps près.  Mes jours de congés se quadrillent d'une trame toute aussi prévisible. L'idée d'une grande liberté dans un damier aussi bien marqué peut paraître incongrue.

Pourtant, maintenant, je me sens affranchie de toutes ces menues obligations qui m'harnachaient, du temps de mon père, et de celui d'avant. Les débuts de soirée, entre repas, passage des infirmiers, soins du coucher, étaient contraints dans une maille aux filets serrés. Le besoin de repos en début de nuit, avant les réveils intempestifs dès minuit passée, m'obligeait à me mettre au lit sitôt les logistiques bouclées.

Là, rien ne m'oblige ni ne me requiert. Je reste cependant asservie à des rituels inchangés, mais cet asservissement me paraît bien léger, puisque je m'y astreins par confort et facilité, non plus parce-que je ne pourrais pas faire autrement.

L'idée seule de la possibilité de m'y soustraire suffit à faire souffler ce vent de liberté qui me grise.

Et le fait de m'y soumettre s'allège considérablement, puisque cette soumission est choisie, et non imposée. 

Dans cette brèche étroite se faufile adroitement les conditionnements de masse, quand on laisse l'illusion de la liberté à ce qu'on tient sous sa coupe par des méthodes détournées.

On n'ordonne plus, on incite. Chacun est libre de faire ses choix, mais les conséquences, bonnes ou mauvaises, en sont si vite pointées, édictées, que dans les faits, le choix est pré-fait, par d'autres.

Puisque je ne me sens pas de taille à donner un grand coup de pied dans la fourmilière, je me contente de trouver un peu d'air dans des galeries agréables.


Nous arrivons au terme d'une année de coronavirus.

Je me souviens de cette même période, l'année passée. Les bruits du monde restaient hors de ma sphère.

Mon père donnait de sérieux signes de fatigue. Le mal logé dans sa moelle  s'était réveillé.

Je pressentais le joug oppressant de semaines difficiles.

Je ne soupçonnais évidemment pas le coup de massue qui allait nous tomber sur la tête, avec ce minuscule virus hirsute et son vent de panique mondiale.

Je vivais soucieuse du mal que je voyais venir. Complètement insouciante de cet autre, dont je n'imaginais pas une seule seconde la portée et les conséquences.

Pour moi, 2020 a marqué la fin d'un fardeau qui me devenait trop lourd. J'ai accompli ma promesse d'accompagner mes deux parents jusqu'au bout. Je m'en suis affranchie.

Le coronavirus m'en a donné la possibilité, en me permettant de rester avec mon père, à la ferme.

Ce qui pour la majorité a sonné le glas de la fin d'une ère légère a été pour moi l'occasion d'en finir avec un temps de plus en plus pesant, et de le faire au mieux.

Ma vision étriquée d'un monde égocentré me l'a montré ainsi.

Ce qui pour la majorité a été ressenti comme une privation de nos libertés essentielles, m'a paru complètement indolore. J'ai été une asymptomatique du confinement, vivant exactement de la même manière, libre ou confinée.

Ma liberté s'ébat dans si peu : une heure se sortie ? Une heure seulement ? Ah, oui, mais l'heure que je veux !  Un kilomètre ? Un kilomètre et pas plus ? Et bien, le périmètre inscrit dans cette circonférence, ça fait un petit monde, déjà. 

La seule issue de secours d'un possible choix, même un tout petit choix, aspire suffisamment d'air frais pour moi.  Un choix trop large ne me réussirait pas : il induirait une responsabilité trop grande, celle de faire le bon, choix, le seul parmi trop d'autres. 

Mon père est mort le 4 mai. Nous avons été "déconfinés" le 11.

Sauf que la menace a continué de planer. Et qu'elle le fait depuis suffisamment longtemps, pour avoir inscrit en nous cette faille où l'insouciance a sombré.

La seule alternative pourrait être d'apprivoiser ce sentiment d'une menace invisible, d'apprendre à respirer corseté.

Je remarque, comme beaucoup sans doute, combien le port du masque me devient plus facile, quand au début je le trouvais insupportable. Pour un peu, on se sentirait non seulement vulnérable, mais aussi démuni, sans.

Je me demande ce qu'il restera de tout ça.

Pour l'heure, je vais me faire griller des tartines. 

Savourer cette grande liberté de se faire un goûter à l'heure de dîner.

Toute une aventure...


Vendredi 26 février 2021  16h20


Je surveille l'arrivée de Tito.

Mes petits ouvrages réclament artisans. Mon projet est tout à fait modeste, et pourtant, il me requiert plus que je ne le voudrais.

Mon seuil de tolérance s'est terriblement abaissé : le moindre contretemps, la plus petite contrariété, me perturbent.

Dans un petit chantier, même un tout petit petit, on fait difficilement l'économie d'un ou autre imprévu. A Agorreta, les travaux ont toujours été improvisés, plus ou moins en catastrophe, selon le degré d'urgence. Les repiquages et contournements se chevauchent, s'entrelacent et s'emmêlent, en un joli bordel.

Dans ces cas là, le mieux, ce serait presque de tout mettre par terre, et de recommencer, comme de zéro.  La seule idée m'en lève le frisson !

Non, cette fois encore, nous allons prendre garde à la vieille femme, ménager ses susceptibilités.

Y aller doucement.

La fée électricité est aérienne et s'installe sans dommages.

Pour l'eau, cette sacré eau d'Agorreta, c'est toujours une petite aventure. 

J'appréhende à chaque fois de me pencher sur ces lointains compteurs, dont les branchements parlent de moult tâtonnements et de doutes insondables.

Le coffret en lui-même est toute une histoire. Plusieurs boîtiers, plus de tuyaux encore, serpentant les uns sur les autres, laissent perplexes. En déterrant un peu, deux trois mignonnes vannes tendent leurs oreilles à la main. 

Je me rassemble, je me remémore. Oui, ce compteur là, c'est celui de la ferme. Mais alors,  quels tuyaux dessert-il ? A l'énoncé, comme ça, ça parait enfantin. La difficulté réside dans l'existence d'un deuxième coffret, où les tuyaux sortis du premier s'en donnent à cœur-joie dans une sarabande machiavélique. Déjà, de trois compteurs, on arrive à cinq tuyaux. Tiens donc. En se penchant mieux, ah, oui, non, ces trois là, ils sont reliés. Très bien. Mais reliés à quoi ? Ah çaa... on ne sait pas !

Il y a un bon petit demi-kilomètre entre les compteurs, et les maisons. Ca aide bien.

Mon intention ce matin, était de démêler quels tuyaux desservaient quelles parties de la ferme. Dans l'idée de diviser le circuit en deux réseaux indépendants. Puisque trois tuyaux se présentent, et que je n'ai besoin que de deux circuits, je suis large, il m'en reste même un de réserve, au cas où.

Inutile bien évidemment de chercher aux alentours de la ferme un quelconque coffret, où un joli rang de vannes rutilantes isolerait les secteurs. Non, non. Passé les deux coffrets des compteurs, tous ces joyeux tuyaux s'enfoncent profondément en terre, et font leur vie là dessous. A l'autre bout, une arrivée repérée, près de la cuve du surpresseur. Et, entre les deux, trois tuyaux rebelles livrés à eux-mêmes dans une contrée sauvage. Où vont-ils, que font-ils ?

Finement, j'ai observé les parages. Repéré dans le champ cet abreuvoir insolite. Alimenté d'un tuyau surgi de la terre grasse. Je me suis projetée quelques années en arrière. Ce jour où les trois mignonnes vannes ont été installées, là bas, en bas. L'artisan de l'époque, un grand gaillard jovial, je m'en souviens, devait bien avoir une idée en tête, quand il s'est échiné pour vanner sa nourrice.

Avec un peu de chance, l'un des départs de là-bas pourrait bien aboutir ici, pourquoi pas.

Ce serait jeu d'enfant à ce moment d'isoler ce tuyau et d'en faire le mien.

L'inconnu perdurait dans le cheminement de ces vaisseaux souterrains. S'étaient-ils à un moment séparés ? Restaient-ils malsainement arrimés ? 

Le grand gaillard au vannage semblait en tenir pour une sécession. Ca arrangeait mes affaires...

Ce matin, j'ai pris mon courage à deux mains. J'ai approché l'hydre à trois têtes : l'une était condamnée par la vanne fermée. Des deux autres, je choisis la dernière. Antton venu avec moi la ferma. Je craignais un blocage quelconque, près de quatre années ayant passé depuis sa pose. Et bien pas du tout : elle verrouilla la conduite sans faire d'histoire. 

Nous avions devant nous une triplette de vannes : la première était déjà fermée (pourquoi ? Nul ne sait !), la seconde restait  ouverte, et nous venions de fermer la troisième.

Mon espoir était le suivant : la vanne que nous venions de fermer desservait le tuyau emmanché dans l'abreuvoir. Et pas autre chose. Ainsi, je récupérerai ledit tuyau, et l'autonomiserai.

La même méthodologie s'appliquerait fidèlement à la vanne du milieu et à son tuyau, si besoin.

Il suffisait maintenant de retourner à la ferme, et d'ouvrir l'abreuvoir : plus d'eau, bingo ! nous avions touché le gros lot !

Nous remontâmes. J'étais confiante.

Arrivés au port, nous descendîmes dans le champ. Marchâmes vivement jusqu'à l'abreuvoir innocent. Appliquée, j'appuyai sur la tige d'ouverture de l'eau. Ppsshhiit. Normal, me dis-je, il en reste dans le tuyau. Pppssshiiit. Un moment passa. Un flottement me gagna. Ppppsshhiit. Le filet joyeux bouillonnait dans le bol, débordant sur l'herbe. C'est la colonne d'eau, me redis-je, avec toute cette longueur depuis le compteur, ça n'est pas étonnant.... Je regardai quand même la configuration du paysage, cette colline et ce vallon. N'étions-nous pas le point le plus haut ? L'eau, sans être poussée, ne devrait-elle pas s'arrêter de couler ?

Avec Antton, nous tâchions de nous rassurer : ce pouvait être un effet d'optique, et le petit mamelon faire une crosse à notre long tuyau. Il fallait attendre un peu, le flot ne tarderait pas à se tarir.

J'émis l'hypothèse raisonnable que cette vanne que nous avions fermée gérait peut-être l'arrivée à la ferme. Qu'alors, nous pouvions attendre longtemps, que l'eau s'arrête de couler ici, quand elle était bloquée là-bas.

Un peu perdus dans nos simulations prospectives, nous laissâmes couler l'abreuvoir. On ne sait jamais. Des fois qu'il s'arrêterait de couler. La dépense de toute cette eau perdue m'égratignait un peu, mais bon, dans la foulée de notre président, je me suis faite au "quoi qu'il en coûte".

Rassérénés par notre nouvelle hypothèse, nous remontâmes. Antton est maintenant aguerri à la marche, et je peinai presque à le suivre.

L'installation hydraulique de la ferme se complique de ce petit surpresseur dont j'ai déjà souvent parlé ici. Celui-ci, je commence à le connaître. Pour valider notre test sélectif, je devais couper la pompe, et remettre l'arrivée d'eau en direct. Sans ça, les 2000 litres de la cuve fausseraient gravement nos statistiques besogneuses. Je m'acquittai au passage.

Dans la cuisine, encore un peu essoufflée, j'ouvris le robinet. Ppsshhiit. Là encore, la longueur de tuyau, le point haut, et talali et talala.

Toutes ces chutes d'eau commençaient à me donner le vertige.

Antton et Beñat restaient dubitatifs. Nous décidâmes de manger. Nous verrions bien si l'eau s'arrêtait de couler quelque part, pendant ce temps. Le repas fut tout pollué de cette tracasserie lancinante.

Finalement, excédés d'entendre le flot sans faillir du jet d'eau, nous décidâmes d'aller couper la vanne générale, de façon à voir combien de temps mettrait l'eau à s'arrêter.

Antton retourna au compteur. Avant son retour, le robinet ne pleurait plus qu'une larme. Et le bol de l'abreuvoir s'arrêtât de goutter. Bon : ma théorie de la longueur de tuyau, du dénivelé et autres billevesées ne tenait plus.

Il fallut se rendre à l'évidence : tous nos tuyaux étaient solidaires, et l'eau là dedans s'amusait à nos dépens.

Nos vannes mignonettes ne vannaient que nous.

Bien. Mes aspirations à l'autonomie pouvaient se rhabiller. A Agorreta, la vie communautaire a ses pleins droits. Et n'a pas dit son dernier mot !

Et bien, puisque les éléments le demandent, encore une fois je me plie.

Un coquet divisionnaire suffira à éclaircir nos histoires d'eau, pour le moment.

J'ai passé une matinée, gâché une sieste et fatigué mes jarrets, c'est assez.

Je ne me lancerai sûrement pas à creuser, détricoter et séparer tous ces tuyaux joueurs. Qu'ils s'amusent en paix !

L'eau me viendra. Et le reste attendra.

Le chantier est à peine commencé. Je ne suis pas au bout...









vendredi 19 février 2021

12 au 19 février

 


Vendredi 12 février 2021  18h44


L'eau nous tombe encore sur la tête. Depuis ce début d'année, peu de jours nous sont venus ensoleillés. La terre gorgée s'ourle en ornières grasses où le pas glisse.

Je suis à peine sortie promener les chiens sur les flancs pelés de l'hiver. Une petite violette chiffonnée, souillée de boue, parlait envers et contre tout du printemps à venir.

Ce prochain dimanche à la ferme, nous allons œuvrer à réinstaller les hirondelles. C'est une préoccupation pour moi de les garder ici. Elles arriveront autour de la St Joseph, juste après le 20 mars. La première en éclaireuse sera forcément perturbée par les changements dans la vieille étable.  Mon idée est de lui proposer une position de repli agréable. Elle s'en retournera chercher les suivantes, et me les ramènera. Si tout va bien. 

Je me connais, si la première tourne les talons et ne me revient pas, j'en serai toute chamboulée. Cette augure funeste teintera de noir tous mes projets de l'année.

Pour éviter ça, autant que faire se peut, nous avons prévu de réutiliser la petite remorque d'Antxo. Ces vieux bois bien épais, cette ossature solide, arrimés au mur du fond, pourraient aller.

Il y a déjà dans ces parages deux nids lovés dans les tuyauteries. Deux nids restés stériles, pourtant.

L'hirondelle préfère les vieux bâtiments, et ne se rabat sur plus neuf que par défaut et dépit.

Je compte sur l'esprit de ce charpentier de marine, artisan soigneux et inspiré, pour me ramener les petits elfes ailés.

J'aiderai en ouvrant et fermant les portes idoines, proposant une issue ici et en refermant cette autre là bas.

Cela me fera un petit suspense de printemps.

Une de ces questions restées en suspens sur un devenir encore flou.

Le temps viendra, avec ses sanctions ou ses récompenses.

Espérer les secondes ne fera pas meilleur lit aux premières. 

Alors, dans le doute et la crainte, et quand bien-même, jusqu'à preuve du contraire, j'espère.


Dimanche 14 février 2021  19h20


Jour des amoureux. 

Pendant la promenade au grand soleil, nous avons croisé un petit couple de jouvenceaux timides, émerveillés de cet amour tout neuf sans doute déclaré pour l'occasion. Je les ai trouvés attendrissants.

Ca été le premier beau dimanche depuis longtemps, depuis le début d'année, peut-être, je ne sais pas.





Nous en avons largement profité.

Mon opération hirondelles a été mise en train.

Olivier donne son plein en ses occasions. Et mon regard sur lui s'énamoure. Vieille midinette pragmatique que je suis.











Nous verrons les effets. Nous sommes déjà contents de la mise en œuvre.






Au soir, j'ai contemplé alanguie les lueurs éclatantes du couchant. Je les aurai bientôt à disposition.

Un joli dimanche.


Mercredi 17 février 2021 7h50




L'aube moutonneuse a finalement levé une magnifique journée à la douceur estivale.

Tout le monde a ouvert largement portes et fenêtres. 

A la jardinerie, les clients se jettent sur leurs projets, avides d'air et d'extérieur.

J'ai récupéré 6 châtaigniers de Sare.

La première tonte de la saison embaume.

Nous sortons d'hivernage. Le paysage rincé exulte.


18h58

Notre nouvelle organisation des familles me laisse des plages de liberté inédites. Les retrouvailles autour de la table ronde sont mieux appréciées, de n'être plus systématiques. Je garde un rendez-vous fixe, le mercredi à midi, le reste fluctue au gré des circonstances et des disponibilités de chacun.

J'apprécie particulièrement les soirées, où aucun impératif ne vient hacher la fin de journée.

Je retrouve demain mes collègues. Une petite excitation de début de saison se propage à tous les étages. J'essaie de m'en préserver. Je ne suis plus dans le pool de tête, et ce relais passé me ménage. J'ai du mal à ne pas me laisser happer. Les fibrillations aiguisent une spontanéité toujours prête à avancer sur la scène. Et pas toujours bienvenue.

Jean-Michel en a fait l'expérience pas plus tard que mardi soir, au moment de la passation des châtaigniers, justement.

Une sortie surprenante, en réponse à un stimulus anodin, nous a figés dans une petite stupeur où les paroles lancées ne se rattrapent pas, main sur la bouche pourtant, mais trop tard.

L'échange partait pourtant gentiment, dans la douce soirée d'une journée salariée finissant précocement, avec ce couvre-feu à 18H. Au passage, la remontée jusqu'aux 19 sera difficile...

Un de ces moments où l'égo écarte brutalement la conscience, et déboule avec armes et bagages.

Notre Jean-Michel, usager pourtant des relations humaines et de leurs aléas, a été dépossédé de ses bonnes manières, dans une fulgurance de grossièreté saisissante.

J'ai pensé tout d'abord avoir mal entendu. Je n'ai jamais jusque là surpris Jean-Michel en flagrant délit de vulgarité. Et mon manquement auditif me joue trop souvent ce genre de tours. 

Je pris le parti de ne pas donner suite à ce que j'avais sûrement mal compris.

Me tournant sur le moment vers Vincent à tout autre propos, j'ai remarqué sur ce visage une expression médusée, et inquiète. Un de ces visages de qui s'attend à une suite désagréable, sur le point de subvenir, de nature à faire dans l'instant voler en éclats la paix de ce moment pourtant si doux la seconde d'avant.

Là, j'ai compris que j'avais bien entendu ce que je croyais avoir entendu, en pensant me tromper. En l'espérant, confusément, peut-être ?

Je reste bien évasive et un tantinet de précision rendrait mon récit bien plus clair.

Et bien, je n'ai pas envie, de le rendre plus clair, ce récit, bien sûre qu'à la relecture, je retrouverai ce dont il était question, tant l'incident m'a paru signifiant. Et tant son onde de choc m'a bousculée dans mes fondements.

J'ai sans doute mes défauts et mes failles, mais, je pense pouvoir le dire autant qu'on le peut de soi-même, je ne me dérobe pas à la difficulté, je l'affronte, du mieux que je le peux.

J'aurai pu hier au soir rétorquer vertement. Je ne suis pas en peine d'imagination, et j'aurais instantanément pu faire fuser à mon tour une insulte bien sentie.

Je ne l'ai pas fait. Je le disais il y a peu, une once de civilité a instillé dans mes veines.

Je me retournai vers Jean-Michel, et lui fit redire ce qu'il avait commis. Ebranlé lui-même de ces mots jaillis sans filtre, et de leur portée supposée, il s'excusa, se justifia, s'embrouilla. 

Son désarroi manifeste et la confusion de ses explications, amortit la brutalité de la chose. Je repris contenance, ramenai raisonnablement son propos à une sortie impromptue et malheureuse. Comme un pet impertinent expulsé au mauvais endroit et au mauvais moment.

On ne peut pas trop en vouloir à son auteur, même si on en est incommodé.

 A retardement, mon propre ego a évidemment fait des siennes : j'ai eu beau faire des pieds et des mains, il a réussi  à me donner une représentation négative de ce qui aurait du rester une anecdote sans conséquences.

Je l'ai bien reconnu là, cet égo inamical, et sournois.

Je revois Jean-Michel demain. Au mieux, nous réussirons par la plaisanterie à désamorcer le malaise, à expier la faute.

Sinon, nous mettrons une chape de plomb la dessus, dans l'intention d'oublier l'incident malheureux. Comme si j'étais du genre à oublier... moi, dont les rancunes palpitent pendant des décennies.

La nouveauté dans ma tournure se loge dans cette volonté à ne plus l'attiser, cette rancune ravageuse. Qui détruit plus sûrement celui qui la nourrit que celui qu'elle vise. (Je crois l'avoir déjà écrit, celle-là, par là). 

J'accepte maintenant plus facilement l'idée que les humiliations, trahisons, injustices et déceptions doivent être accueillies en creux dans les méandres obscurs où elles se tapissent dans nos propres cervelles. Et ne pas en rejaillir en explosions comme des grenades meurtrières. Un peu de sang-froid les fige suffisamment pour en contenir les ravages.

J'admets par expérience la difficulté d'un tel exercice, pour les gens un tant soit peu sanguins, dont je suis, mais m'y tiens cependant.

Je sais aussi par la même expérience combien le temps à venir éprouvera cette faculté bienvenue à ne pas regimber. 

Quand, le plus tard possible, une infirmière pressée, maladroite, ou brutale, si ce n'est les trois à la fois,  posera une couche souillée et suintante sur l'oreiller où elle va laisser retomber ma pauvre tête ballottante,  j'en serai moins révoltée, et ne piperai mot.

Ce sera tout aussi bien. Parce-que cette nuit là, je dormirai, ou pas, sur un oreiller sale et puant, mais, au moins, l'infirmière excédée ne m'aura pas étouffée avec.

Et, le lendemain, la séance toilette pourrait même en être plus douce, de cette allégeance prêtée en offrande à la déesse jeunesse...


Jeudi 18 février 2021 19h


La terre grasse est ourlée en labours sombres et profonds, dans le couchant du soir.

Je me souviens d'un soir de mars, plus de trente ans en arrière, quand, assise près de la fenêtre dans la cuisine de l'étage, je contemplai le soleil coulé dans les sillons hauts et clairs d'un printemps plus sec.

J'avais relaté alors ce moment, dans un de ces cahiers maintenant perdus pour moi. C'est dommage, j'aurais bien aimé en retrouver mieux la saveur dans les mots d'alors.

Là encore, j'essaie de ne plus en vouloir au malotru qui me les chaparda, mes précieux cahiers.

D'invoquer comme Christ en croix le Seigneur : pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu'ils font.

Je suis à peu près sûre qu'il savait ce qu'il faisait, ce bougre là. Même si de m'atteindre ne le soulagea pas tant qu'il l'aurait voulu, sans doute.

 Sûre aussi que mon souvenir de lui, entre oubli et pardon, s'en aplanira, et maintiendra dans les températures tièdes, les zones mémoires de mon cerveau à ménager.

Je l'ai écrit dernièrement, la civilisation le demande...


Vendredi 19 février 2021  11h13


J'ai préparé un bon repas pour mes deux convives favoris.

Quelques soufflées venteuses laissent la sensation d'une journée bien agréable, encore.

J'ai bien travaillé dans ma pépinière, hier, chavirée des couleurs et senteurs des floraisons printanières.

C'est aujourd'hui le jour, (expression très appréciée de ma défunte mère), de la coupe de printemps de ma vieillotte Lola.




Je me la couve, ma vieille chienne fidèle. Sa hargne apparente habille mal l'affection qu'elle donne. 

Je me l'aime bien quand-même, celle-là aussi...


17h



Une laitance de brume affadit le paysage.

J'ai ouvert grand la maison.

Ma Lola noire démone se découvre blanche colombe, là-dessous...