mercredi 3 juin 2020

3 juin




Mercredi 3 juin 2020 18h30

La rentrée de mes belles se perturbe d'une lutte intestine : Buru haundi et Neska Motz sont en conflit ouvert :











Ces deux là se cherchent !
Elles se veulent, s'en veulent, se "fulent" et se feulent.
Rien ne va plus entre mes deux noiraudes.

L'affaire a commencé hier matin : Buru Haundi est en rut.
Je les entends depuis ma chambre entrer dans le fond d'étable, juste derrière le mur, à 6 heures pétantes. Elles sont réglées comme du papier à musique.
Je me lève, passe un short, et vais leur ouvrir le portail au fond.
Je note ma grosse Buru Haundi agitée, chamboulée par une poussée hormonale. Cette pulsion irraisonnée la rend déraisonnable. Elle, la si placide, devient belliqueuse. Elle cherche noise à ses consœurs, les molestant de ses assauts brutaux.
Le sang lui bouillonne et le tumulte la dépasse : c'est plus fort qu'elle, on ne peut pas lui en vouloir.

Ma Buru haundi est une bête épaisse et sans grande délicatesse. 
Néanmoins, son tempérament la porte davantage à s'intéresser à sa seule pitance qu'à toute autre considération plus élevée.
Il a fallu ce coup de fouet d'un rut exigeant, pour la faire sortir de ses ornières basiques.

Dans son aveuglement, elle s'en prend à tout le monde. 
Graziosita, tellement délicate, s'éclipse fluidement, en un pas chassé léger et gracieux. Chaque jour, elle porte mieux son nom.
Katto Pelato, imperturbable, ne bronche pas, dans sa grande sagesse. Elle laisse la grosse bêtasse chamboulée lui tourner autour, et se dégage sans mal, et sans presse.

Pour Neska Motz, c'est une toute autre affaire.
Elle a gardé du temps de sa protection par ma si regrettée Bigoudi, l'idée d'une prépondérance injustifiée par sa qualité de petite dernière, et pourtant légitimée par un tempérament résolument guerrier.
Toute petite et ramassée sur des volumes joliment arrondis, lustrée et brillante de son pelage tout propre des nuits passées dehors, elle rutile et ne s'en laisse pas compter.
Des quatre génisses, c'est la mieux cornée. Notre bon Berra en sait quelque chose, fouillé qu'il fût dans ses fondements, à l'occasion de nos tentatives avortées pour sauver Bigoudi.

J'avais donc, hier matin, noté cette agitation dans mon petit troupeau.

Buru Haundi, toute retournée qu'elle soit par ses humeurs sanguines, garde les sabots sur terre : quand j'ai ouvert la barrière, elle a laissé tomber ses ardeurs, pour s'approcher de sa ration de son et de luzerne déshydratée. Les élans passionnément amoureux, c'est bien joli, mais ça ne nourrit pas son monde !
Buru haundi, je l'ai dit, est avant tout une panse à remplir. Une grosse panse affamée, et toujours en demande.
Ses cuisses épaisses ne se sont pas arrondies de transes romantiques, mais bien de bonnes calories bien consistantes.
Il faut lui en donner assez, et l'appât de la nourriture abondante lui fait oublier tout le reste.

Hier, je travaillais à la jardinerie. Mes bêtes dûment nourries et soigneusement pansées, je m'en vais, sur le coup des 7h15, les laissant au repos dans l'étable tranquille.
Antton prend le relais ensuite, pour les relâcher dans le pré.

A la pépinière, la journée se passa ordinairement. Il faisait chaud, lourd. L'air était poisseux, la pression atmosphérique désagréable.
Mes fluides internes sont intimement connectés à mon environnement.
Quand l'air devient lourd et humide, orageux, mes vésicules auriculaires se compressent douloureusement. La pression osmotique s'alourdit contre les parois de mes cellules densifiées d'autant.

Je remarque à ces moments la complexité de ce système interne. 
Quand la pression se relâche, l'impression de compression sous mon crâne s'allège.

Je n'ai pas connu sur ces trente dernières années une période suffisamment sereine, pour savoir ce que deviennent mes échanges osmotiques en situation sans tension. 
Je garde espoir, encore, qui sait ?

Quand, à contrario, la pression augmente jusqu'à un seuil assez élevé, les fluides auriculaires se figent, bloqués dans leur mouvement, comme mes génisses trop entassées contre le portail.
Mon équilibre s'en trouve amélioré, et mes vertiges neutralisés.

C'est dans l'entre-deux que les choses se gâtent.
Ballotée par des courants contraires, la bulle de mercure qui sert de point d'équilibre s'affole, et m'envoie valdinguer.

Je ne suis plus sûre d'atteindre jamais ce plancher de tension où la bulle flotterait, tranquille, au bon niveau.
Je me demande alors si je n'aurais pas avantage à rechercher les situations plus tendues, pour obtenir le même effet de stabilisation de la bulle.
Elle se tiendrait en place, non pas en juste équilibre relâché, mais contenue, comme le taurillon durement pincé aux naseaux par la mouchette.
Mes références restent bovines, je le sais.

Pour en revenir à mes génisses, je me demandais, pendant ma journée salariée, ce que devenait cette andouille de Buru-Haundi, tracassée par ses chaleurs intimes, en plus de celle météorologique.
J'imaginais bien le désordre dans la prairie. La petite Neska Motz, plus preste et agile que la grosse aînée, mais moins lourde et moins puissante, devait avoir dure maille à partir !

Quand je rentre le soir, Antton a fait manger les bêtes, et, par ces journées chaudes, elles sont ressorties pour se rafraîchir dans la nuit.
Je jetai un œil sur la prairie. Les choses paraissaient calmées, et je ne m'inquiétais pas.

Ce matin, je déchantai : Buru haundi, en pleine crise d'adolescence, était encore décidée à ruiner la paix du troupeau. Son rut n'était pas terminé, et elle continuait de semer la zizanie.
La petite Neska Motz, sûrement assaillie toute la journée d'hier et une partie de la nuit, résistait.
Je la sentais pourtant fatiguée. Elle n'était pas soulevée, elle, par les emballements d'un sang surchauffé.

Après avoir distribué les rations, après avoir rassasié, dans la mesure du possible, ma démoniaque Buru Haundi enfiévrée, après avoir de mon mieux rasséréné la Neska-Motz dépitée, j'essayai de leur parler, à l'une et à l'autre :

- Les filles, leur dis-je calmement, ça ne peut plus durer ! Il faut vous gourmander, l'une ou l'autre, et, mieux, l'une ET l'autre ! 
Buru-Haundi, tu dois te calmer : tu n'as pas besoin d'imposer ta force. Tu es la plus grosse, on le sait.
Et toi, Neska Motz, renonce à tout régenter. Bigoudi est morte, à présent, et tu n'as plus son appui.
Rentre dans le rang, fais comme tes sœurs. Ignore Buru-Haundi et ses provocations. Elle se fatiguera toute seule.

Elles m'écoutèrent, d'une oreille.
Sitôt relâchées, elles recommencèrent leur cirque.
La méthode douce, la pédagogie patiente, n'avaient pas porté leurs fruits.

Elles attendaient de moi que je lève leurs conflits.
Bien, c'est ce que je fis : deux bons coups de bâtons, à chacune, et ouste ! hors de l'étable, l'une et l'autre !!
Qu'elles aillent s'encorner : elles sont équipées pour la bataille comme moi pour le couvent...

J'ai surveillé de loin ma prairie.
Mes deux survoltées se hument et se toisent. Elles se tournent encore autour.
Buru-haundi s'en tient à ses manœuvres de grosse bestiasse brute.
Neska-Motz feinte et esquive, revient agacer la grosse dès qu'elle le peut.

A la rentrée ce soir, toujours pas d'armistice entre ces deux là.
Je me demande si je ne vais pas les finir en quartiers de viande réfrigérés en chambre froide...
C'est tout ce qu'elles vont finir par gagner !

Et encore, si on les suspend à deux crochets trop voisins, elles trouveront encore le moyen de se chamailler !








lundi 1 juin 2020

31 mai



Dimanche 31 mai 2020 9h50

La ferme se retire dans la pénombre de ses murs de pierres.
Le soleil commence à appuyer fort sur les nuques.
Des aubes pures nous viennent, annonciatrices de journées estivales.








A la jardinerie, je ne peux pas trop m'y soustraire. L'avantage en est ce teint doré parfaitement réhaussé par nos tenues fluorescentes. Quand elles sont neuves... 
Les miennes sont éculées : je porte encore la série d'il y a dix ans, avec la jolie coccinelle aux jambes croisées. Je suis très économe en matière vestimentaire. Je mets volontiers des vêtements antédiluviens, avec toujours ce plaisir de retrouver tous ces moments lointains et agréables où je les ai déjà portés. 
Pour les désagréables, compte tenu du nombre de fois où je porte le même vêtement, ils se fondent dans la masse, et s'y laissent oublier, sans doute. Ou alors, je n'ai pas la mémoire vestimentaire de ces occasions là. Si je pouvais n'en avoir plus la mémoire du tout, d'ailleurs, ce serait tout aussi bien !

Les génisses restent en fond d'étable, dans la partie stabulation libre. Je me félicite tous les jours de cette installation. Elles se rafraîchissent la nuit, se lustrent le poil à l'herbe humide.
Je découvre ainsi des reflets fauves sur les antérieurs de Neska Motz. Les grosses cuisses tachetées de Buru Haundi s'égayent d'une blancheur retrouvée. La Graziosita pommelée joue plus que jamais de son élégance. Pour Katto Pelato, elle reste dans sa robe comme dans ses humeurs : d'une constance sans faille. Puisse le ciel me partager un peu de cette stabilité...

Je vais dans les jours prochains les cueillir en images, pour garder la trace de ces quatre merveilles dans toute leur splendeur.

Je fais ma tournée fleurs et potager le matin, au jour levé.
Le jasmin commence à flétrir, embaumant plus que jamais de la fin prochaine de sa floraison déjà jaunie. Les pétales pointues des fleurs du bougainvillée percent au travers de cette décadence annoncée, sûres, elles, de leur longévité de fleurs dures.
Mon oranger durement effeuillé, par deux fois, par les tempêtes hivernales, repart. Je l'ai toiletté,  lui ai rafraîchi les racines, et dûment amendé. Il s'en sortira. Renforcé d'avoir surmonté toutes ses épreuves. Rien de tel pour mieux apprécier les bienfaits d'une saison plus clémente.

Dans le potager, je n'ai repiqué que deux douzaines de salades. Un petit semis assurera les relais, au fur et à mesure des cueillettes. Le carré aromatique vit sa vie, avec les fraisiers en pied. Quelques fleurettes pour mettre de la couleur, un joli filet bien tendu pour décourager les moineaux voraces, et le tour est joué !

Je suis très déçue par mes semis de châtaignes de ce printemps. Pas de levée, pas la queue d'une !
Autant mes cultures d'automne ont été encourageantes, autant, là, c'est une désolation.
Je me demande si le sable récupéré à la jardinerie, pour y enfouir en hivernage mes châtaignes à semer au printemps, était suffisamment neutre. Une petite acidité de minéral de carrière aurait pu inhiber toute velléité de germination différée. C'est le risque, avec ces matériaux de récupération : on s'en tire certes à l'économie, mais les recyclages ne sont pas toujours efficients, quand ils ne sont pas carrément ravageurs de performance.
Quoi qu'il en soit, ma rangée de plants de plein champ restera muette, dirait-on.
J'ai bien déterré dans mes conteneurs alignés dans la cour, un fruit sur le point de lever, avec sa radicelle fluette étirée sous elle, et un germe assez gaillard sur le dessus. Celui-ci serait venu.
Là, manipulé, dérangé dans son parcours de perpétuation, il risque le dessèchement, le pauvret.
Je l'ai réinstallé à côté, auprès d'un cousin protecteur.
Dans les quatre conteneurs vides, j'ai repiqué deux plants de piments, et deux bouquets de lobélias colorés. Pour la joliesse, et les futures omelettes estivales.










Dix germinations sur quatorze semis, ça reste honorable.
A Sare et à Mendionde, les mises en œuvre ont été bien plus ambitieuses. Une centaine de plants tout prêts sont mis à disposition. Un dixième fera parfaitement mon affaire.
Des sujets de deux ans, tels que celui que j'avais replanté ici, feront une première ligne de choix.
Les petits miens viendront s'intercaler.








J'espère hybrider ainsi des espèces locales différentes. 
Je ne suis pas sûre d'avoir le temps de sélectionner les meilleurs croisements.
Je suis sûre d'avoir l'envie de commencer. D'autres continueront, si le cœur leur en dit. Ou alors, ils laisseront un petit bois un peu sauvage, où la nature reprendra ses droits, parsemant d'une ou autre espèce performante, ma future petite forêt de châtaigniers ordinaires.
Ou alors, les hauts d'Agorreta deviendront toute autre chose.
Mon projet peut aboutir, ma vision prendre sève et bois.
Il peut avorter, aussi.
Tout ne se réussit pas. 
Tels mes semis de printemps, mes essais peuvent rester lettres mortes.
Je ne m'en décourage pas, bien au contraire. 
Là aussi, comme pour mon oranger, l'adversité renforcera une résilience toujours en dormance.

Tiens, je m'interrompt pour ce matin.
Une mienne nièce s'annonce pour un petit-déjeuner tardif. 
Je prends le temps maintenant pour ces petits intermèdes si agréables.
Une après-midi entière, mercredi dernier, à jardiner au grand soleil d'un balcon voisin, en s'émerveillant du confort d'une crème hydratante fantastique !
Une autre encore vendredi, d'un banc à l'autre de la cour, cherchant le frais avec Doudou, à parler de tout et de rien.
Parler chiffons et histoires de jeunes femmes fait grand bien, à qui a passé beaucoup de temps à tourner autour de la maladie et de la mort. 
Il sera bien temps le moment venu de se soumettre à ces incontournables.
Le sentiment du devoir accompli me laisse maintenant le loisir et la légèreté de m'octroyer ces respirations essentielles.


Lundi 2 juin 2020 8h40

Je reprends.
L'après-midi à la jardinerie hier fût bien agréable.
Nous terminons cette période avec un chiffre d'affaires à la hausse !
Les jardineries se seront fait des manteaux chauds de ce coronavirus ravageur pour tant de secteurs de l'économie.
Je garde l'espoir d'une persistance de cet engouement pour les arts de la maison et du jardin.
Nous verrons bien...

Les valeureux résistants de la période de confinement, mes collègues restés sur le pont pendant que je me retirai autour de mon père dans la ferme, sont au bout du rouleau.
On les sent épuisés, éreintés de cette activité frénétique.
Même nous, les "revenants penauds", sentons la fatigue de ces journées trépidantes.
Sans oser nous en plaindre, évidemment : nous nous ferions rabrouer, et à juste titre !

Notre Philippe, déjà vite sanguin, prend feu pour un oui pour un non.
J'ai cru jeudi matin le voir au bord de l'apoplexie.
Il arrive à la jardinerie à l'aube, un peu avant moi, bien avant les 8 heures.
Il aime à balayer le marché couvert, à petits coups rapides : ça le calme, nous explique-t-il.
Il a en effet besoin en début de journée d'expurger une tension visible à ses mâchoires contractées sous ses joues rougies d'une congestion d'humeur explosive.

Jeudi matin, j'arrive, comme tous les jours. J'ouvre grand le magasin du côté de la pépinière, pour faire entrer de l'air frais dans le bâtiment encore surchauffé de la veille.
Philippe, lui, se jette directement sur son balai, trop bouillonnant lui-même pour se sentir incommodé par la température étouffante à l'intérieur du magasin.
Connaissant son état d'esprit survolté de ce moment de la journée, je vaque au large, le saluant de loin.
Jeudi matin, depuis la galerie, je note la présence dans le marché couvert d'une jolie petite troupe de poules. Oui, à la jardinerie, nous vendons des poules. Là aussi, le confinement a amené un surcroît saisissant des ventes de ces volailles vivrières.
Philippe balaie, énergiquement, comme à son ordinaire, tête baissée sur une concentration appliquée. Il rassemble les débris végétaux de l'activité de la veille en petits tas, essaimés dans les allées entre les tablettes.
Les poules, caquetantes, mordorées et luisantes dans le soleil encore rasant, viennent, narquoises, éparpiller les dits tas, de petits coups de pattes latéraux, en dandinant du croupion. Elles picorent quelques graines ou autres feuillettes à leur convenance. Elles se disputent les meilleurs morceaux, se piquant l'une l'autre le bec, courroucées en cac-cac-cac plus aigus.
Le spectacle me paraît amusant.
Je me doute qu'il l'est bien moins pour le Philippe.
Je le vois balayer d'un coup furieux les petits groupes de volailles assemblées autour des tas qu'il vient de faire. La valetaille volette en caquetant de plus belle une protestation offusquée.
Mes oreilles sourdes me préservent des fulminations qui doivent mettre à la gorge de mon collègue un carmin bien plus vif que celui des crêtes de ces poules ravies de l'aubaine d'une sortie impromptue.

Je m'approche. Il me regarde à peine, pestant contre ces "saloperies de poules" qui "lui en foutent partout", ces "connes de l'animalerie incapables d'enfermer correctement leurs connes de poules". 
Oui, Philippe est facilement grossier, dans ces occurrences.

Il continue de marmonner. 
Je distribue un filet de graines de céréales, dans l'espoir de voir les volailles venir picorer mon cheminement, qui les mènerait droit dans leur enclos ouvert.
Le chat de la jardinerie a du venir les flairer d'un peu près. Le système de fermeture devait être un peu léger. Cette troupe de volaille s'avérer un peu plus vite paniquée.
Tous ces un peu ont fini par faire assez pour occasionner un résultat final suffisant à exacerber notre Philippe survolté.

Je fais mine de ne pas l'entendre me pester après : "c'est ça, maintenant, elle me fout des graines de partout !"
Ma surdité peut bien me servir, aussi, parfois, saperlipopette !

Jean-Michel et Franco arrivèrent en prompt renfort, et, à nous tous, nous vînmes à bout de la volaille égarée.

Philippe s'empourpra un peu moins, décréta qu'il avait "une terrasse à voir en extérieur", et s'en revint, une paire d'heures après, la crête aplatie d'un calme à peu près retrouvé.
Il est comme ça, notre Philippe : charmant, mais volcanique.

Ah, là, je vais encore laisser tomber l'écriture : Meriem s'annonce pour une longue pause.
Je vais juste sortir mes belles au pré, avant de nous préparer le thé.






lundi 25 mai 2020

25 mai



Lundi 25 mai 2020


6h40




 14h25

Je garde ce moment écriture d'après sieste.
Longtemps encore, je suppose, j'aurai cette impression d'avoir mon père à côté, de l'entendre se reposer, ou m'appeler.
Je sortirai de ce deuil comme on sort d'un mauvais rêve : en se raccrochant à la réalité, après le premier temps où les limbes troubles vous retiennent encore, avant de vous laisser remonter vers la lumière.
Pour le moment, ce premier temps-réflexe passé, je savoure ce repos retrouvé, ce sentiment léger de pouvoir s'endormir, sortir, rêvasser, sans se sentir aiguillonné par le qui-vive d'une veille exigeante.
Le sentiment gratifiant du devoir mené à bien allège ma peine, en me déculpabilisant de cette sensation immense de soulagement.
C'était bien juste tout ça : j'en étais à me demander comment j'arriverai à tenir une parole donnée il y a si longtemps, dont les échos tourmentaient durement l'évidence de ma défaillance imminente.
Le temps de cette veille, le temps de ces doutes et de ces tourments a passé.

Je me tourne maintenant vers l'avenir, cet horizon considérablement allégé.
Nous avons, avec mes frères, décidé de continuer de nous mutualiser. Notre groupe resserré autour de notre père ne se dénoue pas avec sa disparition. Nous gardons cette organisation, elle nous convient. 
Le partage des quelques tâches domestiques et rurales, le partage de cet espace familial, ici, le partage des repas autour de notre grande table maintenant bancale d'un point cardinal vidé, me préserve d'une solitude pesante dans une aussi grande bâtisse.
Je vais faire une dernière tournée d'ordre dans toutes les pièces.
Ce sera vite fait : je ne suis pas de celles qui gardent et empilent. Je n'ai conservé que le minimum.
Je me recentre ici, dans cet appartement de notre enfance, au plus près des bêtes.
Le restant de la ferme, je vais le repeupler. 
Cette niche en bout, résolument tournée vers le grand soleil, où je me suis retirée longtemps, je vais lui chercher un résident. Un occupant, aimant comme moi la vie à la ferme, son charme bucolique, et ses effluves puissants !
Je continue de faire ma tournée ouvertures et fermetures des volets, le temps de me trouver cette perle rare.
Le vieil appartement que j'avais rénové (!) l'été dernier, je le garderai pour l'accueil d'un ou autre visiteur perdu. Un de ces réfugiés d'un cahot de vie comme j'en ai connu moi-même, à l'époque où je m'y suis ressourcée pour la première fois.

Mon retour d'exil dans les murs originels de la ferme s'est amorcé l'été dernier, donc.
Je suis restée 6 mois à l'étage, puis, je suis descendue. Au fur et à mesure que mon père déclinait, je me suis rapprochée.
Cette courbe me ramenait tout droit ici. J'ai un sentiment bienfaisant de boucle bouclée.

Ma visée maintenant est d'ouvrir cette boucle refermée, pour la dessiner en spirale ascendante et positive.

Notre monde du moment, avec ces museaux masqués de planète des singes, n'inspire pas l'ouverture et les aspirations larges !
J'étouffe derrière le masque, mes lunettes s'opacifient d'une buée persistante.
La visière ondule, et rameute les illusions visuelles d'une terre mouvante : comme si j'avais besoin de ça ! Mon maudit Ménière s'en régale !
J'ai choisi un moyen terme : je garde les distances, et passe la muselière quand je ne peux pas faire autrement. Très rarement, dans les faits.
Ces masques arrondis autour de bouches disparues soulignent les regards, et leur donnent une intensité pas inintéressante.
Ils occultent aussi ces rangées impeccables de dents magnifiquement blanches qui me faisaient pâlir d'envie, moi, dont la denture est une catastrophe.
Ils camouflent mes difficultés auditives, mettant sur le dos du port du masque la carence de mes capteurs auriculaires.

Ils tiennent à distance ces gens gluants qui ne savent pas vous parler sans vous toucher, posant sur votre avant-bras une main caressante, s'enroulant autour de vous comme une vieille chatte amoureuse.
Je suis très positivement sensible à ces marques tactiles affectives quand elles émanent d'un interlocuteur à mon goût.
Malheureusement, ce sont bien souvent ceux qu'on repousserait, qui viennent roucouler dans votre périmètre ! Evidemment...

Je me passe très bien des embrassades et autres effusions. Une bonne poignée de mains ne me déplaisait pas, nonobstant. Mais, comme, d'une fois à l'autre, je ne savais jamais qui j'embrassais, à qui je serrais simplement la pogne, ou qui je me contentais de saluer avec chaleur, mais de loin,  je trouve tout à fait arrangeant de ne plus avoir à me poser la question. Un sourire sobre, une étincelle amicale dans la prunelle, et le tour est joué : salutations, et merci !

Les restrictions géographiques me laissent suffisamment au large. 100 km : un monde, pour qui ne dévie pas de sa trajectoire domicile travail : hendaye-bayonne. 
Une virée dans le grand nord landais, de temps à autres ? 80 km, je reste dans les clous !
La seule petite frustration viendrait de la fermeture des petits restaurants d'Ibardin. C'était une sortie bien agréable...

Je me demande si cette période de confinement et de restrictions va instiller un changement dans les comportements. Si, après y avoir été obligés, les gens ne se détacheront pas de leur propre chef des ces loisirs coûteux qui les jetaient hors de chez eux. S'ils n'ont pas découvert à cette occasion les plaisirs domestiques plus simples, plus sains ?

Nous en avons la démonstration à la jardinerie : les clients se donnent à fond dans le réaménagement de leur espace, dans et autour de leur maison.
Privés d'aller voir beaucoup plus loin, ils font comme Candide après son tour du monde : ils reviennent cultiver leurs jardins.

Ils font maintenant comme je fais depuis toujours : ils resserrent leurs cercles au plus près d'eux.
Le risque en est-il un étrécissement, une recrudescence d'un égoïsme latent, un isolement autour de son petit noyau et dans sa zone de confort ?
Les mois prochains nous feront sentence de cette épreuve.
Je suis curieuse de voir ça.

En attendant, les foins de la montagne sont couchés, au grand air.
Les températures sont idéales : pas trop chaudes, pour ne pas saisir les brins en les vidant trop vite de leur eau, juste assez pour ne pas laisser l'humidité moisir fourbement les andains épais.
Cette année, la saison des foins ira bon train.

Mes génisses s'en trouveront bien.




vendredi 22 mai 2020

22 mai



Vendredi 22 mai 2020 15h42


Le soleil et les nuages se disputent le ciel.
Un petit air frisquet fait chercher les coins abrités.
Une petite baisse de forme me tient à la ferme, entre deux jours d'une activité soutenue à la jardinerie.
J'essaie de préserver une quiétude bienfaisante.
J'essaie.

Les petites péripéties émaillent mes journées sinon trop quiètes, peut-être ?
Il faudrait me laisser le loisir d'une période tranquille, pour que je puisse me rendre compte de leur manque éventuel.
Là, je n'en ai pas trop l'occasion.

En ces temps où les arrière-petites-filles de la capsule Apollo 13 nous géolocalisent un colis de 500 grammes à un mètre-carré près, nous continuons, à Agorreta, de nous perdre entre fuseaux horaires, méridiens de Greenwich, et autres longitudes ou latitudes.
C'est extraordinaire, vraiment !

Je parlais d'une réalité fuyante. 
J'avais en tête des concepts, un peu abstraits, où, effectivement, on peut louvoyer, feinter et se dérober.
On pourrait penser que le temps minuté, le parcours chronométré et suivi, laisseraient peu d'espace aux approximations si confortables par ailleurs.
Et bien non, toujours pas, toujours pas !

Agorreta est juchée sur un petit mamelon un peu à l'écart de l'urbanité quadrillée.
Mal desservie par un mauvais chemin qui n'en est pas un, pas mieux servie par une ruralité détournée, elle se cherche, mais ne se trouve pas toujours facilement.
Pour autant, Agorreta existe. Qui le veut y arrive. Qui y a déjà été sait comment y retourner.

Je veux bien, nous sommes dans un coin un peu perdu, hors des circuits larges et droits.
Pour arriver jusqu'à nous, il faut être bien chaussé, pour le moins. Equipé comme pour une sortie de chasse en marais. Le terrain est vaseux, vite, ici.

Aaahhh, difficile aux bonnes volontés de se frayer un chemin lumineux dans ces contrées bourbeuses. Et très facile aux mauvaises d'y noyer le quidam.

Je ne vais pas me laisser entraîner encore dans des querelles intestines et inutiles. Il n'en sort rien de bon. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits. Et j'y perdrais juste les derniers nerfs à peu près en état qu'il me reste.

Je déplore, résignée et impuissante, cette tournure d'esprit caractérisée, où l'on se fait menteur et voleur, pour si peu de chose, deux fois rien, trois capsules de café, tiens...

Qu'ils le boivent à ma santé, ceux là qui n'ont pas pu s'empêcher de me le détourner, ce café !
Je lèverai de mon côté ma tasse de tisane à la leur.

Nous avons en basque un verbe bien précis : "ukatu". Contraire de "aïtortu" avouer.
Pour nier. Ce "nier", en français, est un peu approximatif.

On peut "nier", légitimement, en ayant raison de le faire.
On peut encore nier, de bonne foi, en se trompant, mais intimement persuadé d'avoir raison. On peut enfin nier en mensonge, sciemment. Savoir que l'on ment, effrontément.
On peut, en plus, circonstance aggravante, savoir que celui à qui l'on ment sait pertinemment  qu'on lui ment, et continuer pour autant de mentir, avec aplomb.
Ce dernier exercice demande quelques prédispositions liminaires. Tout le monde ne s'y prête pas. Cela s'acquiert, peut-être à la longue ? Pas facile d'égaler certaines virtuoses !

Ceci pour une autre démonstration des pauvretés de la langue française, parfois.
On ne démêle pas par ce seul verbe "nier" l'intègre, l'ignorant, et le fourbe effronté.
Quand il serait quand même intéressant de ne pas les mettre tous les trois dans le même panier.

En basque, "ukatzen duena" celui (ou celle !) qui nie, le fait en toute mauvaise conscience, et avec toute les apparences de la meilleure.
"Ukatzen duena" peut ainsi être ignorant, oui, de beaucoup de choses, mais sûrement pas de sa fourberie. D'intègre, il (ou elle) n'a rien. La vilaine.... Ooouuhhh

Les chemins de la compréhension sont souvent bien difficiles.

Le chemin de la rédemption est tout aussi ardu que celui qui mène à la ferme.
Allez, allez, ne nous décourageons pas, cheminons notre pas : la lumière est au bout, si elle est quelque part...




mercredi 20 mai 2020

20 mai



Mercredi 20 mai 2020  10h13

6h30 à 40










Deux semaines après les funérailles de mon père, comme deux cents ans avant, et, sans doute, un bon moment après, le soleil se lève à l'est.
Je prends un temps de repos.
De répit ?

Les turbulences émotionnelles provoquées par tous ces évènements autour de la mort d'un tout proche s'assagissent. Peu à peu.
Il faudra du temps pour retrouver la surface plane de ces choses que l'on préfère gardées enfouies.
Les limons vaseux de ces marécages intimes doivent décanter, repartir dans leurs fonds glauques.

Un rien les ramène à la surface, leur donne l'occasion d'émulsionner en bouillons tumultueux.
Pour les renvoyer là d'où il n'auraient pas du remonter, c'est une toute autre histoire !
Aladin en a su quelque chose, en son temps, avec son génie libéré de la lampe...
On peut déclarer une guerre tout seul, il faut être au moins deux pour faire la paix.
Et quand on est plusieurs, bonjour !
Je ne suis pas la meilleure artisane de cette paix, je l'admets.
Je fais acte de contrition, avant de prêter serment d'amendement.
C'est un début.

Mon "bloc" est comme moi : terriblement ambivalent, une chose et son contraire dans le même paragraphe.
La molécule paraît atténuer les pics et les ravins. Elle n'a pas vocation à faire de mon paysage intérieur, bien accidenté, une large plaine.
Je crapahute là dedans comme je le peux, en m'y fatiguant beaucoup, à rechercher une sérénité pointée en Graal.
Je me débats dans ces cratères, y entraînant tout ce qui s'en approche, et ne se méfie pas.

Ma manière de raconter est ma manière d'appréhender ce qui remue.
Comme le dis Boris, raconter, c'est se raconter l'histoire, en faire quelque chose capable de donner l'impulsion nécessaire à mieux vivre la suite. 
On raconte la même chose de façon totalement différente, suivant qui on est, et comment on l'a vécue.
C'est la sympathique particularité de notre complexion humaine.
C'est la meilleure rampe pour une résilience salvatrice.
Je ne fais ni mieux ni pire que les autres. 
Je me coule dans mes histoires comme l'anguille se faufile dans les rochers. 

Mon écriture est ma sauvegarde, celle de ma mémoire arrangée pour plus tard.

Je n'ai aucune difficulté à transcrire fidèlement et dans le détail les anecdotes amusantes, les descriptions bucoliques, les péripéties de ma vie campagnarde.
Pour les émotions négatives, pour celles qui blessent, ou égratignent, j'ai choisi ces transpositions où le flou ne se lève que pour un petit cercle d'initiés.
Je lave mon linge sale, en famille, à ma façon.
Notre communication interne étant difficile, à Agorreta, j'ai trouvé ce biais.
Il vaut ce qu'il vaut. 
La lecture de mon blog peut se faire à plusieurs niveaux. Chacun de ces niveaux correspond à un auditoire choisi. 
Mes messages pas subliminaux restent hermétiques à qui n'appartient pas à ce cercle rapproché. 
Pour les autres, si l'envie leur vient de fureter ces effluves puants, ils ne sont pas suffisamment initiés pour y planter leurs crocs. C'est ma manière de préservation d'une histoire familiale mouvementée. De l'histoire de ma famille, de ceux dont je partage le sang, ce sang à ne pas livrer  pour tous et à la multitude.

On peut se voiler la face pour sauver sa mise.
Je dirais mieux, on doit sauver sa mise, et se voiler la face s'il le faut !

La réalité est chose tellement flottante, tellement glissante, tellement fluctuante, au gré de mouvements aussi souterrains que ceux de nos plaques tectoniques sous-terrestres...
Mon maudit Ménière m'en fait démonstration plus souvent qu'à mon goût !

La réalité n'est pas, je l'ai dit, déjà.
La réalité est ce qu'on en voit, ce qu'on en fait.
C'est bien arrangeant !

Pour ne pas me perdre dans ces considérations nébuleuses de moyenne altitude, je prends soin  de redescendre sur le plancher de mes génisses. Elles méritent mon attention, et me rendent cet ancrage que je perdrais facilement.

Je me concentre sur mes journées de travail à la jardinerie, où l'activité n'a jamais été aussi frénétique. Nous battons tous les records de fréquentation et de chiffre. Les gens confinés se sont intéressés à leurs jardins. Ils y ont trouvé un plaisir peut-être perdu. Plus matériellement, ils y investissent un argent qu'ils ne peuvent plus dépenser en sorties !
Mes journées là bas sont emplies de mouvements, de petits challenges entre collègues (pour combien tu lui en a mis ?), de bruit, aussi, entre les caddies roulant mal sur le revêtement inégal, et les chariots de plantes lourds à tirer.
J'en reviens sainement fatiguée, et tant pis pour les oreilles sifflantes !

Les fanaisons battent leur plein.
Le parfum acidulé des andains encore verts flotte dans l'air.
Le petit suspense crispe toujours un peu : le temps va-t-il tenir ? Allons nous rentrer du bon foin, sec mais pas craquant ?
Les granges vides ouvrent leurs gueules béantes comme une possible menace de manque.
Il est loin, le temps de nos disettes paysannes. Nous ne l'avons jamais connu. 
Il nous remonte quand même du fond des âges, celui-là aussi.
Nous serons apaisés quand les grosses balles en tournesol s'empileront, rondes et potelées.
La satiété tranquillise, quand on sait lui faire sa juste place.

Là encore, une seule année d'échec mord pour longtemps, quand toutes celles de réussite se laissent facilement fermer le museau.

Renverser la tendance me demande une énergie que je ne suis plus sûre d'avoir.
Alors, je vais essayer de ne pas l'aggraver, cette pente mauvaise.
Si j'en suis encore capable...



mercredi 13 mai 2020

13 mai




Mercredi 13 mai 2020 19h40

Je réorganise mes journées autour d'un grand vide.
J'ai réorganisé la chambre paternelle, ici, en bureau.
J'y suis bien pour écrire. J'ai accroché aux murs de jolis cadres, colorés et naïfs. Recyclé un rangement en banc, descendu le cabriolet de l'étage où Bullou vient se lover.
J'ai remis des couleurs douces et apaisantes, rafraîchi les points d'usure où les traces d'un vieil homme malade parlaient mal de mon père.

La seule chose que je veux garder de lui, c'est ce grand rire à partager, avec sa sœur, et avec beaucoup d'autres.
Béatrice nous a fait ce cadeau immense d'un moment si plein de bonnes émotions.

Les quelques bouillons âcres soulevés ici ou là se sont maintenant refroidis.
Mes tentatives pour comprendre, mes questionnements, sont restés sans réponse. Il s'en ira sûrement là comme souvent : il adviendra ce que pourra, quand on ne le cherchera plus.
Je finirai bien par m'y résigner. Un jour.

Une walkyrie brune s'invite dans mes investigations hasardeuses.
Je harponne en aveugle, et ramène des proies bien surprenantes !
Une inquisitrice dressée poitrail en avant, telle la Sabine des barricades, s'érige en justicière et me somme de comparaître en coupable.
 Oooohh ! 
Pour avoir moi-même le goût du théâtre et l'emphase facile, je reconnais là une pairesse.

Baah, faute de mieux, et pour passer le temps, ça peut faire, un moment.
Du temps, j'en ai, maintenant, à consacrer à ces futilités. Je peux m'y distraire, tant que je m'y amuserai.
Quand j'en aurai assez, j'enverrai ma walkyrie guerroyer hors de mes contrées. Ce blog est le mien, nom d'un chien, et charbonnier est maître chez soi.
Le jour où la CIA investiguera sur mes crimes et châtiments, on ira exhumer de leurs cendres ses commentaires sacrés.
En attendant, si elle veut trouver tribune, il lui faudra se passer de la mienne.

Je trouvais un peu monotone de soliloquer.
Mes essais pathétiques d'accrocher une attention toujours refusée me laissaient désarmée, vacante.
Là, ce n'est pas l'interlocuteur que j'attendais. Mais... pourquoi pas ?
Nos rendez-vous semi galants m'amusent déjà.
On se laisse facilement accrocher, sur Ternet. 
Je comprends bien les addictions aux FaceBook et autres réseaux. Les foires d'empoigne font bonne audience. 
Rien n'intéresse davantage que les crêpages de chignon.
Les paysages bucoliques, les petits contes gentillets, c'est une gourmandise vite fade.
Quand ça balance et que ça revient en revers, là, oui, c'est plus gouleyant !
Je ne suis pas la dernière, à ces petits jeux là.
J'aiguillonne perfidement, et traque vicieusement les points de faille.
Je m'y pique moi-même plus souvent qu'à mon tour, d'ailleurs...

Et bien, pour ce que j'en vois, je ne suis pas la seule.
Ca ne m'exonère pas, ça me console.

Tout ça me distrait efficacement de ma peine.
Tant que je ferraille,  elle s'éloigne et se laisse oublier.

On me parle d'une clé : c'est bien joli, une clé, mais encore faut-il savoir quels boulons resserrer ! 
J'ai ma manière de raconter, ma manière de penser.
J'image et passe au large. Je visite beaucoup de contrées et m'éloigne souvent de mon centre.
Je fais comme je le sens. 
On peut aimer ou pas.
Je peux, moi, choisir mon terrain de jeu et mes partenaires.
Je peux risquer de me perdre toute seule là où je perds mon monde.
Me trouver bien dans cette ouate confuse aux boursouflures plus moelleuses.
Transposer quand je n'ai pas envie d'affronter.
Ou affronter, quand je l'ai décidé.

Et là, non, ça ne me dit pas.


dimanche 10 mai 2020

10 mai




Dimanche 10 mai 2020 15h

Ma relation jour par jour et presque heure par heure a pris une respiration.
Durant les deux journées de veillées à Agorreta, j'ai tant de fois raconté la fin de mon père à tous ceux qui sont venus en visite, que ma voix s'en enroue.
Malgré le confinement, les proches et moins proches ont quand-même pu venir rendre un dernier hommage au maître d'Agorreta.
A peu de jours près, même ça, nous ne l'aurions pas pu.

Les services des pompes funèbres nous ont permis d'organiser une cérémonie d'adieu dans la cour. Jeudi matin, quand le cercueil a franchi le seuil de la ferme, il y a eu un chant, un beau chant basque, ce chant que nous massacrions de bon cœur, mon père et moi, à chaque messe d'enterrement où nous nous rendions ensemble.
Ce "Gurekin egon", sobre, poignant, apaisant, m'a paru suffire à lui seul à pallier les frustrations de funérailles confinées.

J'ai pour la dernière fois parlé à mon père à 3h30 du matin du lundi. Il m'a entendue, et senti ma main posée sur la sienne.
Il ne souffrait plus, geignait et râlait, par un mécanisme organique du corps qui se défend.
Son visage était apaisé, son teint hâlé du soleil des derniers jours.
Jusqu'à 4h30, j'ai continué de murmurer près de lui, de lui promettre la paix prochaine. Lui ne manifestait alors plus rien, ne m'entendait plus, sans doute.
A partir de là, j'ai du m'assoupir, assise tout près de son lit.
Je me suis réveillée en sursaut, à 5 heures.
Le silence m'est tombé dessus comme une chape de plomb, lourde et étrange.
Mon père a la tête tournée vers moi. Ses yeux étaient fermés depuis plus d'une heure, déjà. Alors, seule sa respiration difficile animait le vieux corps inerte.
Maintenant, de ses lèvres entrouvertes ne sort plus aucun son. Son torse ne se soulève plus. Ses mains se referment sur le drap tiré.
Il est mort. 
Pendant que je me suis, moi, endormie.
J'ai manqué son dernier souffle. 
J'aurais pu lui en vouloir, de me lâcher comme ça, à la sauvette. M'en vouloir, à moi, d'avoir tourné les talons à ce moment là.
Le sentiment ne m'en a même pas effleurée.
J'ai eu 9 années pour lui dire adieu. 9 années où, périodiquement, la mort venait lui rôder autour, puis, le laissait se remettre, incroyablement. 9 années où nous avons ensemble appris à la voir venir, puis passer son chemin.
Mes frères présents ont partagé ces années là avec nous.
Cette fin nous a parue douce, aussi douce que peut l'être la mort d'un père, même d'un très vieux père. La souffrance a mordu très fort, mais elle a été muselée, très vite.

Ce qui devait être fait, l'a été.
Cette page aurait pu être tournée dans la sérénité mélancolique.

Et pourtant, non, toujours pas.

Encore, à ce moment solennel, nous avons trouvé le moyen de faire une place au burlesque, à Agorreta.

L'enterrement en cette période de coronavirus n'était pas organisé comme traditionnellement, avec un rendez-vous sur le parvis de l'église, pour une heure donnée.
Nous avions quand-même fixé 11 heures, pour le cimetière. 10h30, pour un dernier hommage à la ferme.

Les employés des pompes funèbres avaient prévu de faire entrer les gens par petits groupes, avant la fermeture du cercueil. De petit groupe, il n'y en eut qu'un : Béatrice, Doudou, et moi. Les trois gardiennes.
Nous avions pris de l'avance sur l'horaire.
Quand nous sommes sorties dans la cour, juste avant le corps, je n'ai évidemment pas regardé qui était là, et qui n'y était pas.
J'ai beau être émotionnellement perturbée, je reste très naturellement émue, quand mon père mort quitte sa ferme.
Je ne fais pas l'inventaire des présents et des absents.
Nous avions installé un buffet improvisé. Les gens posèrent leurs verres ou leurs tasses, et s'approchèrent.
Le cercueil fut positionné sur les tréteaux, devant le rosier en fleurs, au centre de la cour.
Les deux chanteurs se tenaient prêts.
L'organisateur des pompes funèbres se tourna vers moi, interrogatif. Je hochai la tête, pour lui signifier qu'on pouvait commencer. Je me tournai aussi vers les chanteurs, prête à les accompagner, la gorge nouée.
Je ne sais plus qui murmura que tout le monde n'était pas là.
Je fis du regard le tour de l'assemblée, et me rendis compte en effet qu'il n'y avait que très peu de personnes dans la cour.
A ce moment, arrivèrent Yon, Marie, Antton. Puis vite après, Nicolas. Et quelques autres.
Nous avions failli commencer sans mes frères  !
Un peu plus, et nous embarquions le corbillard sans tambour ni trompettes...
Un chant, tout juste, à capella.

Le soleil sortit d'entre les nuages à ce moment là.
Je le sentais sur ma nuque.
Je sentais Antton et Beñat autour de moi. Béatrice et Doudou juste à côté.
Le chant apaisait ma fatigue et ma peine.
Les chiens s'approchèrent, je les caressai.
Ce fût un joli moment.
Pour moi, il valait bien une messe.

Nous prîmes encore le temps avec Doudou et Béatrice de finir notre thé. Mon père ne nous en voudrait pas : rien ne le pressait.
Puis, en convoi, nous nous rendîmes au cimetière. Sur le chemin, ma fidèle Meriem nous fit un grand salut.
Rendus au cimetière, les porteurs glissèrent le cercueil dans la fosse ouverte.
Je ne sais pas ce qui se passa au juste. La planche servant de rampe était trop longue, ou alors, quelque chose bloquait à l'autre bout.
Toujours est-il qu'il fallut aller quérir un ouvrier avec une pelle, pour faire tomber la caisse.
Un moment assez peu conventionnel, pour le moins. D'un autre côté, je me fis la remarque que cet ouvrier à la pelle était une compagnie plus naturelle à mon père que les agents en costumes et cravates massés autour de lui, tâchant faire un écran plus digne, sans y réussir.
Même en cette circonstance, mon père trouvait encore le moyen de nous faire rire, le bougre !

La cérémonie s'acheva là dessus, entre larmes et rires.

Nous remontions l'allée, quand je vis arriver ma tante Marguerite et mon cousin.
Alors seulement, je m'avisai que nous étions en avance sur l'horaire.
Je proposai de redescendre, d'attendre près du caveau, pour que chacun puisse s'y recueillir, comme prévu.
Nous étions éparpillés en petits groupes, appuyés sans cérémonie contre les pierres chaudes des tombes voisines.
Je bavardai avec ma tante, puis, avec Lucie.
Les employés du cimetière refermaient la tombe, encore avec pelles et truelles.
Ce ne nous paraissait nullement déplacé. Nous étions plutôt bien, là, dans la chaleur d'une fin de matinée de mai.
Mon père avait rejoint la sépulture de ma mère dans la fosse. 
Les choses me paraissaient en ordre.
Un bon moment se passa, avant que nous reprîmes le chemin de la ferme, pour nous y rassembler encore, autour de la table dans la cour.

C'est là que l'ambiance douce de funérailles justes vola en éclats.

Nous sommes à Agorreta, ne l'oublions pas.
A Agorreta, pour un oui pour un non, le sang s'enflamme, et les passions brûlent.

J'entendis des cris, venus de l'autre côté du garage.
Etonnée, ne comprenant pas ce qui se disait, je me suis approchée.
Et là, éberluée, je vois, ma Miss Budy, vociférant en tapant dans les mains, échevelée comme une sorcière en furie.
Saisie, je vais vers elle, et lui demande ce qui se passe.
Elle continue de crier, tourne les talons, et s'en retourne chez elle.

Elle avait fait la même scène, quand, il y plus de 4 ans, mes chiens s'en prirent au sien. 
Les batailles de chien, à la ferme, sont monnaie courante. Oui, ici, même les chiens ne se supportent pas. Son vieux Bobby était mal en point, harcelé par les deux petits merdeux de la ferme.
Mon père était assis sur le banc, au soleil.
Miss Budy, claudiquant d'une cheville foulée, lui intima rageusement de "garder ses chiens chez lui !"
Il était certes plus jeunot, à l'époque, mais tout de même pas en état de courir pour séparer une meute hurlante.
Passant par là, j'intervins, envoyant bouler les deux miens.
Le vieux Bobby gisait sur le côté.
Je proposai mon aide, pour le monter dans la maison de Miss Budy, elle même blessée.

- C'est ffini, tempêta-t-elle, tu restes chez toi, et moi, chez moi !!

Interloquée, je m'en revins rejoindre mon père, aussi ahuri que moi.
Nous n'avions pas trop compris, à l'époque, mais bon.
Bobby se remit. Miss Budy se calma. Pour cette fois là.

Jeudi, je reviens vers les miens, complètement estomaqués de ce scandale, au beau milieu d'une célébration de funérailles. Le fait est, le moment pour faire un esclandre, n'était pas des mieux choisis.
Je demandai de quoi il en retournait, puisque tout ce que j'avais réussi à comprendre, c'était :

- oui, toi aussi, tu entends ce que tu veux !

Chose que l'on reproche souvent aux sourds, en particulier, et aux autres, en général.

On m'informa :
Miss Budy Junior était accablée : elle avait voulu venir rendre un dernier hommage ému à son Aïtatxi, et nous ne l'avions pas attendue.

- Vous ne pensez qu'aux sous ! aurait finalement lancé sa mère.

Cette dernière réplique me reste encore hermétique.
Pour ce que j'en sais, on ne paie pas les pompes funèbres au temps passé. Auquel cas, il est vrai, il serait intéressant de raccourcir les festivités, vu le tarif horaire tout de même assez salé !
D'ailleurs, le certificat de décès mentionne 7h, quand mon père est mort juste avant 5 h. 
Peut-être ai-je fait l'économie d'un tarif de nuit ?
Décidemment, ces pompes funèbres ont des problèmes avec l'heure...

La première surprise, la colère tout de suite après, et la montée de sang subséquente passées, je réfléchis : effectivement, l'horaire n'avait pas été respecté. Pour autant, tous les assistants s'étaient présentés, et nous les avions vus, puisque nous les avions attendus, tout exprès.

Evidemment, si moi, je m'épanche sur mon blog, d'autres le font autrement.
Et les échos m'en reviennent tout aussi sûrement.
C'est la que ma théorie d'une réalité flottante s'illustre parfaitement :

Peut-on matériellement être, à 11h30, en train de payer une coupe fleurie à Hendaye ville, (ticket d'encaissement avec l'heure à l'appui), pour la porter sur le caveau de son Aïtatxi défunt, et être, une demi-heure plus tôt,  à 11h, cette même coupe à la main, dans un cimetière vidé de plus de 20 personnes qui y étaient jusqu'à 11h15 ?

Les concepts espace-temps sont tout relatifs, nous dit Einstein.
A Agorreta, ils sont carrément hors de toute compréhension.

Avant cette dernière demi-heure, il y en a eu beaucoup, des heures. Il y en a eu beaucoup, des jours, et des années.
Ca fait beaucoup de temps, à manquer, beaucoup plus d'une demi-heure. Beaucoup trop, pour venir tourmenter ceux là qui les ont toutes passées, ces années, ces journées, aux côtés de celui qu'on regrette maintenant autant, quand on l'a, tout ce temps là, lui, oublié.

A Agorreta, rien ne change et tout recommence.

Je retourne à la jardinerie, mardi.
Je vais écouter avec compassion l'histoire tragique du camélia jauni.
J'en ai entendu, des histoires, décevantes, et en entendrai encore.

J'en ai bien entendu un refuser de venir à l'appel de sa mère agonisante, parce-qu'il avait son navet à semer.
J'ai vu le même, graisser son semoir, toujours, pendant le dernier hommage rendu à son vieux père.
Il attend, l'argent, maintenant, paraît-il. Il aura son dû, qu'il ne s'en inquiète pas. Et les explications qui vont avec.
Il a sûrement ses raisons, que la raison ne connaît pas.
Il a sûrement l'émotion animée d'un bout de bois, mais alors, flotté, ou encore, d'une pierre, grise.
Il est vivant, pourtant, mais comment ?

Passons.

A Agorreta, les passions bouillonneront encore, et la vie continuera.

La mère hérissonne a eu cinq petits, cette année.
Ils sont nichés derrière les vieilles planches du hangar à foin.
A l'abri.
Tout va bien.















Et puis, au final,
tout ceci n'est que littérature,
fuite d'un temps perdu,
et paroles vaines portées par le vent








Et mieux vaut en pleurer de rire !