lundi 13 avril 2020

12 avril



Dimanche 12 avril 2020 10h







Tiens ! On a voulu donner compagnie à mes châtaignes.
Quelques sillons gras s'ourlent assez joliment, il est vrai, tout près.

Je n'en veux pas, de cette compagnie là, pour mes châtaignes. Ni pour moi !

Les terrassiers peuvent aller terrasser, plus loin. Là où, entre deux fleurs de faïences et un bulbe de bidet, une ou autre culture grossière trouvera à s'arrimer. Une de ces cultures alibi de paysan de posture. Pas de métier, ni de nature.

Les dernières terres fertiles du haut d'Agorreta, là où la main de l'homme vorace n'a pas encore tout ruiné, rendront ses bois à cet endroit.
Il y faudra du temps, et je n'en verrai pas les ombrages larges.
Raison de plus pour ne plus tarder à entamer l'ouvrage.
C'est mon projet. Je l'ai partagé à qui de droit, et en attends les miens.
De ces droits inscrits noir sur blanc sur des feuillets dûment tamponnés et garnis de jolis cachets.

















J'ai entendu tout dernièrement une chose singulière :

- les papiers, ça vaut rrrien !!

hurlé à pleins poumons d'une rage mauvaise.

Ca alors... Il va falloir en parler à tous les notaires, dignitaires et autres scribouilleurs de notre société civile. Tant d'arbres sacrifiés, pour tant de liasses de papiers, de dossiers empilés et de documents soigneusement enregistrés, et tout ça... pour rrrien !
Tiens donc, quel gâchis, tout de même.

L'assertion était virulente, et son auteur convaincu.
Je ne le suis pas, moi.
Moi, j'aime les mots, les mots tracés sur ces fameux papiers.
J'en noircis moi-même pas mal. Et y trouve avantage.

Je m'y fie, à ces papiers.
Je me trompe peut-être ?

La parole, celle de ce hurleur congestionné, serait plus sincère ?
Non, pourtant, non. 
Celle-ci, je l'ai entendue, nous l'avons entendue, à plusieurs.
Et je l'ai vue, nous l'avons vue, à plusieurs, piétinée par celui-là même qui me hurle que les papiers "ça ne vaut rrrien !"
Pour le dixième du prix d'un gros jouet même pas joli.

Si les papiers, ça ne vaut "rrien", sa parole à lui, à ce grand hurleur, ne vaut pas beaucoup plus.

Qu'en attendre, alors ?
Pas grand chose. Et, plus sûrement.... rrrien !

Je ne suis "rrien", moi non plus. Rien qu'une petite paysanne mauvaise vachère.
Je reste au ras de mes pâquerettes.
Ca m'évitera de tomber de trop haut.
Et, puis, tomber, avec mon maudit Ménière, je sais ce que c'est !
Pour le moment, je m'en suis toujours relevée.

Et pour après, le temps est parfois long, plus long que la vie d'un homme, pour voir ses rêves se réaliser. Ca n'empêche pas de les garder au frais.


Où est-il passé, ce grand frère  rieur que je regrette encore ?
Là où il a toujours été, peut-être : dans mes rêves !
Ces rêves à laisser à d'autres, et pour plus tard.


On n'en sort pas, de ces chroniques règlements de compte et mises au point à sens unique.
Je n'ai pas mieux, comme méthode de communication, à portée. Les hurlements dans une cabine de tracteur vrombissante, ce n'est pas beaucoup plus satisfaisant, me semble-t-il.

Alors, et puisqu'on m'y attend, tenons ces rendez-vous là, au moins.






Lundi de Pâques 13 avril 2020 16h15

C'est aujourd'hui le jour anniversaire de Totepiñ, la sœur aînée de mon père. 95 ans.
Une petite conversation téléphonique entre le frère et la sœur, ce matin a récapitulé la situation :

- Korritzeuk ?
- Tu marches ?

Comme une affaire entendue. La tendre sœurette soutenant sans doute qu'un côté de moins, d'accord, ce n'est pas rien, mais qu'il en reste toujours un de bon, nom de nom !

Le fait est là : mon père aujourd'hui a fait 64 pas.
Hier fût une journée moins productive. Une petite baisse de forme tenait l'homme au repos.
Une nuit de rêves agités après, le voilà reparti pour un tour.

Dieu sait de quoi il rêve, celui-ci, quand il geint et grogne en s'enroulant dans les draps malmenés. Lui même ne le sait pas, et s'en réveille tranquille, étonné de ce désordre autour de lui.

C'est encore le mieux à faire. S'étonner, se désoler, s'il le faut... et passer !


17h30

Je vais chercher les génisses avec Antton.
Si elles ne comprennent pas les bonnes règles, nous allons leur expliquer ça, avec deux trois coups de bâton.
La pédagogie douce a ses limites, quand l'élève est trop buté.

Elles comprendront. 
























dimanche 12 avril 2020

06 avril




Lundi 6 avril 2020 7h30





Tiens, il va falloir que je pense à nettoyer mon appareil...



C'est le meilleur moment dans une étable, celui-ci et juste avant, quand les bêtes finissent de manger, puis, rassasiées, se couchent dans le paillage frais.

Comme ces jours-ci je reste à Agorreta, confinement oblige, je profite largement de ces moments privilégiés.
Tout le monde a double ration de caresses, de soins.
Les génisses sont étrillées, à leur rentrée du pré.
Neska Motz est la seule à avoir un pelage rutilant.
Les trois autres sont plus ternes.
Buru haundi tachetée peut être assez jolie, aussi, et la grise pommelée Graziosita serait bien, si un beige sale ne se glissait pas sur son cou et ses flancs.
La Katto pelato, au grand soleil, s'allume de reflets auburn. Mais pour elle, il faut vraiment un éclairage favorable.

Bah, toutes communes de pelage qu'elles soient, mes Neskaks sont bien mignonnes, pour moi.
Les contempler ainsi, si tranquilles,  m'emplit de bien-être pour la journée.
Je les lâcherai tout à l'heure.
Elles prennent gentiment les usages de la saison. Un peu brutales encore au moment où je délie les liens, elles ne se précipitent plus dehors. Elles flânent, sûres de leur liberté.
En fin d'après-midi, elles s'approchent de la ferme, au gré d'une pâture dolente.
Je dois simplement venir les chercher au pied de la rampe.

Pour le moment, elles ne sont pas organisées en troupeau discipliné.
Il n'y a pas de meneuse : chacune y va de sa fantaisie.
Elles reconnaissent quand-même leurs places : Buru Haundi et Graziosita ayant migré en tête après la mort de ma si regrettée Bigoudi, le mouvement de retour à l'étable en a été tout perturbé.
Maintenant seulement, elles se parquent sans trop de désordre. Les bons jours.
Il faudra encore du temps pour que ce groupe là intègre les notions de la vie communautaire, et de la vie à Agorreta.
Et bien, nous le prendrons, ce temps.
Covid 19 nous le propose, d'ailleurs.


Dimanche 12 avril 2020 10h50

Mon père dans la cuisine regarde la télévision.
Faute de messe de Pâques, il se rabat sur une retransmission d'un concours de coupeurs de billons à la hache. En ce temps-là, les Mindeguia, Arrostegui, Larretchea et Gorostegui se disputaient les titres. Ca remonte à trente ans.
Comme j'ai aménagé mon bureau dans la chambre du fond, mon lieu de vie du moment, je ne suis pas gênée par les clameurs d'une foule de parieurs.
Le déambulateur me fait une assise juste à la bonne hauteur, devant le "bureau", à savoir un meuble d'aquarium chiné chez Lafitte.
Il bruine gentiment, dehors, et les rondeurs vert tendre et plus profond des bosquets feuillés s'adoucissent au ciel gris pâle.

Mes belles sont au pré.
Ces jours-ci, elles me font des caprices, à la rentrée du soir.
Quand l'heure arrive, enfin, notre heure, autour des 17h30-18h, nous venons avec Antton les héler.
Jusqu'à tout dernièrement, elles levaient la tête à leurs noms, et s'avançaient, en ordre pas trop dispersé.
Le changement d'heure fin mars me les a déréglées.
Une ou autre chaleur n'ont pas arrangé les choses.
Puis, pour couronner le tout, Katto Pelato s'est aperçue qu'elle était issue de blonde : fouettée par l'appel de sa race, elle en tient pour se rapprocher des deux troupeaux voisins, ces blondasses sans saveur des cousinous réunis.
Quand l'heure de la rentrée arrive, notre heure, toujours, nous nous avançons bien sur la rampe. Tournés vers la ligne d'horizon lointaine, sur la mer, nous admirons dans le soleil encore haut les courbes généreuses de nos quatre génisses.
Nous les appelons : Tto, tto tto, pour Antton. raccourci du Zato, zato, zato, ou viens, viens, viens. C'est une prière, comme chanté par Marie Laforêt.
Elles y restent assez sourdes.
J'essaie leurs petits noms, modulé sur tous les tons, du plus affectueux au plus impératif.
Elles lèvent bien la tête, nous considèrent, d'entre les herbes hautes.
Elles se mettent en route, sans trop d'enthousiasme, mais bon.
Nous nous apprêtons à rentrer dans l'étable, confiants.
Dans le champ, Katto Pelato hume le vent, et tourne les talons, la bougresse !
D'un petit trot un peu lourd, la queue dressée bien haut, elle dévale la pente, vers la clôture où ses cousines la regardent arriver.





Graziosita, chamboulée par pas grand chose, lève elle aussi la tête, et s'élance à la suite de Katto Pelato, comme ça, pour le fun. Elle gambille, toute joyeuse, fait de petits bonds en arquant le dos et donnant des cornes. 





Les deux noires, pour ne pas être en reste, se lancent à leur tour, plus lourdes, mais tout aussi décidées à faire les folles.





Le champ n'est pas bien grand. Il l'est bien assez, quand il s'agit de ramener ce troupeau anarchique à la raison. Quelques allers retours poussifs d'un angle à l'autre du pré, quelques malédictions puissantes contre ses "sssaloperies de vaches" "sic Antton, "qui vont finir très vite à l'abattoir", (quelle horreur, je mets ça sur le compte de la fatigue musculaire), et nous parvenons tant bien que mal à canaliser les élans fougueux de nos génisses turbulentes.

Aahh ! On les trouvait molles, elles ne courraient jamais, ou très peu. Et bien là, elles montrent qu'elles ont du jus, les petites, lancées en pleine course et martelant le pré de leurs sabots ailés.
Fatigués, tous, nous finissons par regagner l'étable.
La tentation serait grande de leur faire tâter du bâton.
Ce serait une erreur tactique grossière : elles refuseraient catégoriquement de s'y laisser reprendre, le lendemain.
Et puis, elles restent câlines, jamais mauvaises, même quand dans le champ je leur fais tourner le mufle d'un cinglant coup de noisetier.
Enfin rangées à leurs places, elles se laissent grattouiller, écumantes encore de leur course.
Elles sont si belles...

Quand je vois les deux troupeaux voisins avancer au pas, lourdement mais en bon ordre, je rage un peu.
Et oui, n'est pas grand éleveur qui le veut !




samedi 11 avril 2020

9 avril




Mercredi 8 avril 2020 20h














Jeudi 9 avril 2020 6h30 à 7h30









Ce nuage joufflu de l'autre soir, immaculé, était impressionnant, derrière mon petit bois de l'anglais espagnol.
En cette saison, ils fleurissent ainsi dans les ciels, ces énormes flocons soufflés, denses comme d'un matériau lourd.
Les énormes joues blanches s'arrondissaient en volumes entremêlés sur la toile d'un bleu ciel encore lumineux.
Au retour de ma sortie légale, je suis restée un moment en contemplation, comme devant un de ces prodiges dont la nature est prodigue.
Passé le premier ravissement, m'est revenu ce cauchemar de mon enfance, où un bonhomme de neige géant marchait derrière ce même petit bois, justement.
J'y voyais une menace. Elle me terrorisait, cette silhouette énorme, marchant lentement, droit vers moi, toute petite fille sans défense.
J'étais encore incapable de marcher, dans mon rêve, et soumise aux caprices malveillants de cet ogre mangeur de petites filles.
J'étais à l'emplacement de notre ancien poulailler.
Là où j'ai fait mes premiers pas, vers les bras tendus de mon frère.
Etait-ce une bonne chose, de confier une toute petite enfant d'à peine deux ans à un adolescent ?
Etait-ce de là que me venait cette peur d'un monstre peut-être pas si gentil ?
Je ne sais pas.
La science psychanalistique va parfois chercher si loin...

Après une bonne nuit de sommeil, le lever du soleil, fascinant lui aussi, dans les pourpres ocrés d'une magnifique aurore printanière, m'a fait voir les choses sous un jour plus léger.
Depuis quelques temps, j'ai changé de point de vue sur mon horizon. Pas seulement d'étage dans la ferme.
J'ai cette chance d'avoir plusieurs perspectives à dispositions, toutes aussi belles les unes que les autres. Comme autant de positions de replis.
L'émotionnel est toujours chez moi à vif.
En cette période irréelle où le monde tourne au ralenti, j'absorbe ces mouvements déstabilisants et les assimile du mieux que je peux.
Autour de la table de notre foyer de confinement, je n'aime pas ces discussions stériles, trop vives, où chacun y va de sa théorie sur le virus, ses causes et ses conséquences.
On s'emballe facilement, on en tient pour un complot mondial, une stratégie économique, on instaure des priorités, la santé ? le maintien du tissu économique et social ?
Je n'ai pas d'avis très tranché, et encore moins autorisé, sur la question. Sur cette multitude de questions où nous a plongés ce fulgurant virus.
Les points de vue divergent et se heurtent, comme au temps d'une guerre civile, où au sein d'une même fratrie les idées s'opposent.
Je n'aime pas du tout ça, et tâche à chaque occasion d'éviter les montées en pression. Sans y arriver toujours.

Je me consacre, en cette période où je lui suis totalement disponible, à mon père, à sa reconquête de la marche.
Chaque matin, nous faisons nos exercices, et chaque matin, nous nous réjouissons d'un petit progrès, même de quelques tout petits pas.

Notre père, n'est pas encore au ciel. Il est bien ici, sur terre, et il a beaucoup de mal à dispenser une sagesse qu'il a fini par conquérir, là encore.
Quand il y sera, dans ce ciel aux nuages blancs, il l'aura bien gagné !
Nous l'appelons parfois "le vieux", entre nous, ses enfants irrespectueux.
Pour le moment, "le vieux" va bien, merci pour lui. 
Pour ceux que ça intéresse ou, au moins, que ça devraient intéresser...

Mon Gueguel n'est pas que mon coffre à trésors.
Il est aussi un bon médiateur.
Pour le meilleur, et le pire !



mercredi 8 avril 2020

8 avril




Mercredi  8 avril 2020 15h50

Beñat promène notre père au grand soleil, dans la cour autour de la grande maison.
Il le "gare" souvent devant son atelier, et tous les deux retrouvent cette connivence : l'un et l'autre tour à tour penchés sur un tas de ferraille hermétique, ou alors une pièce obscure,  cherchent et imaginent des utilisations inédites et créatives.
De grands éclats de rire fusent jusqu'ici, dans ce garage où j'ai installé mes quartiers résidentiels, le temps que Tito redonne un coup de frais à la ferme.
Oui, j'ai commencé encore une fois mes peinturlurages, puis, à la première cervicale grippée, je me suis résignée à admettre que ce n'était plus pour moi. Sans insister davantage, puisque maintenant, mon statut a rétrogradé suffisamment pour que je ne m'échine plus à tenir une posture trop ardue.
C'est confortable. Un peu coûteux, évidemment, et là, douloureux, forcément, mais bon, on ne peut pas tout avoir ! J'ai fait mon choix.

J'ai ce petit créneau, entre les exercices d'après sieste, et le goûter.
Aujourd'hui est un jour faste. Dès le lever, mon père se sentait en jambes. Le soleil voilé de nuages hauts le hélait. Il n'a pas résisté, et chevauché son destrier.
Depuis la chambre et dans la cuisine, nous avons osé la marche. Un petit pas hésitant, la jambe droite en avant. Quand il s'est agi de la gauche, j'ai resserré ma garde au plus près, le fauteuil en position repli rapproché.
Ca allait. Ca tanguait, oui, les jointures des mains blanchissaient sous la pression autour des manches. Mais ça tenait !
Il y a eu trois pas. J'ai préféré nous en tenir là, pour un premier essai.
Nous nous sommes entendus sur un pas supplémentaire par jour, comme programme raisonné.

Le petit déjeuner pris, le paralytique miraculé en redemandait.
Avec Beñat, collégialement, nous avons opté pour des exercices en extérieur. Toujours pareil, il fallait déterminer le bon endroit : abrité, plan, du moins le plus plan possible suivant la configuration pentue du terrain.
Un premier tour de repérage, et nous avons choisi la partie légèrement inclinée devant l'ancienne porcherie. Une petite déclivité suffisante à amorcer une marche aisée, un revêtement assez homogène pour ne pas basculer catastrophiquement dans un nid de poule.
Et nous nous sommes lancés :
Convoi en scarabée avec moi devant le déambulateur, le tractant et guidant sa course. Mon père accroché au-dit déambulateur, mâchoires un peu serrées, tâchant de respirer en cadence. Beñat en tenaille, avec le fauteuil roulant, suivant le mouvement au plus près, de façon à "recueillir le bébé", si jamais une défaillance nous le faisait chuter.

Nous étions au mieux, confiants, dans les meilleures conditions, et suffisamment vigilants pour garantir une sécurité optimale.
Top départ :
Relevé en un han d'effort.
Stabilisation de la position debout.
Arrimage sur les poignées.
La jambe droite en avant.
Balancement du poids du corps sur cette jambe, et... la gauche en avant.
Ca flottait un peu.
Mais ça avançait !

La déclivité du terrain aidant, l'enthousiasme galvanisant les troupes, ce furent pas trois, quatre ou cinq pas. Non, ce furent une douzaine de pas, presque fluides. Jusqu'au moment où la jambe gauche refusa de rester bien parallèle à la droite, où la droite se mit elle aussi à divaguer.
Il y en avait assez.

Assez aussi pour remettre un espoir lumineux dans ce vieux corps encore vaillant.
Assez pour nous laisser sidérés, encore, de le voir aussi fort.

Nous ne savons pas jusqu'où il remontera.
Tito le voyant le dit :

- es duro ese, hé ?

Il est "dur", c'est sûr.



Et encore assez joyeux pour en rire !

dimanche 5 avril 2020

4 avril




Samedi 4 avril 2020 



8h





Graziosita vient saluer à la fenêtre de la cuisine, avant de s'en aller brouter dans le pré.
Tant de bêtes ont passé leur tête, ainsi, encadrant leur mufle curieux dans l'embrasure ensoleillée. Je leur frictionne le chanfrein, elles résistent à la poussée et tendent le front. Je me penche, attrape les bourrelets épais de grosse peau sous leur gorge. Les pans flasques oscillent lourdement. Une ou autre grande tape sur les épaules arrondies, et la bête s'en retourne, contente. 
Je la regarde s'éloigner sans presse, sereine et placide. 
Un petit baume bienfaisant en début de journée.

L'affaire du jour, en ce samedi confiné, sera la mise à l'épreuve de notre installation de rééducation fonctionnelle maison.
Mon père ne marche plus. Il se tient encore debout. Nous essayons de maintenir cet appui, de le renforcer. De le refaire marcher ? Qui sait...
Dans cette visée optimiste, ambitieuse, pleine d'une espérance toujours vive, nous devons agir. Agir vite, et, si possible, bien.
Le côté gauche du paternel flanche. Une première attaque, au tout début de ses déboires, l'avait flétri. Le vieux bonhomme, déjà, alors, tenace et décidé, s'était remonté. Au point de retrouver une station debout droite, bien assurée, et puis, de retrouver le mouvement de la marche.
A le voir, glisser fluidement, tenant son bâton de noisetier avec nonchalance,  jamais on n'aurait imaginé le pauvre vieux corps tout ratatiné, quelques temps auparavant.
C'était pourtant bien lui, le même homme, et le même corps.

Ces derniers temps, quelques morsures vives de la vieillesse exigeante ont lacéré ici ou là la chair, les tendons et les muscles. Le grand âge réclame son tribut, ratissant large là où il a laissé traîné, jusque là.
En bête de proie avisée, le mal s'est concentré là où il a senti la faille, là où la flétrissure avait creusé une entaille.
Le côté gauche en a de nouveau pris un sérieux coup.
Depuis l'époque de la première attaque, mon père a pris une petite vingtaine de kilos.
Moi, j'ai pris une petite dizaine d'années.
Nous cumulons difficultés sur os.
Nous avions conservé de ce temps le matériel de traction et levage.
Nous avons du le dépoussiérer, resserrer les boulons et ajuster les sangles.
L'environnement est resté fonctionnel.
Après quelques essais de mise en route, nous nous en sortons plutôt bien.

Mon père s'est évidemment senti diminué, rabaissé, ramené bas dans ce fauteuil. Perdre l'usage de ses jambes, ne pas pouvoir pallier avec un bras défaillant, c'est perdre ce qui lui restait d'autonomie, quand il se traînait encore tout seul de quelques mètres avec son déambulateur.
Etre assis ainsi, bas, démuni, livré au bon vouloir de qui voudra bien le pousser, c'est difficile.
Il a accusé le coup.
Et réagi, incroyablement vite, et fort.

En deux jours de tentatives infructueuses, il a admis sa dépendance.
Le lendemain matin, réchauffé au soleil, devant la porte de la cuisine, les chiens couchés à ses pieds, il a repris courage.
Appelé au téléphone sa sœur aînée :

- zer nahi dun, holaun !
- que veux-tu, c'est comme ça !

La sœurette n'est pas non plus du genre à se perdre en lamentelles. En quelques phrases, ils ont ensemble fait le tour de la situation, et en ont tiré les meilleurs enseignements.

- bon, m'a dit l'homme, rajustant son béret pour ne pas être gêné par le soleil de face, aber ba !

- Voyons ça !

Crachant dans sa paume, comme au bon vieux temps ou il saisissait le manche de la fourche, il a débrayé les freins, et impulsé un mouvement du buste, pour signifier la mise en mouvement.
Comprenant le top départ, j'ai saisi les manches crantés, et poussé.
Mes dix ans surnuméraires et ses vingt kilos de trop ont demandé un effort supplémentaire. En se relayant avec les frères, nous répartissons la peine, et varions les plaisirs.
Chacun y va de son circuit favori. L'un tire vers l'est, l'autre en tient pour le sud.
Le revêtement régulier dans la cour chuinterait presque sous les pneus.

Mon père redécouvre les pourtours de la ferme. 
Ces derniers jours, le confinement le privait de ses sorties en voiture. Ses défaillances le maintenaient entre la cuisine et sa chambre. Il pouvait à peine sortir sur le pas de porte, et prendre le soleil sur le banc juste à côté.
Maintenant, il promène un peu partout, à son gré... ou au nôtre !
Nous recherchons ensemble les meilleurs emplacements de pause, suivant l'heure de la journée, le sens du vent et les caprices de la météo.
La période est faste, de ce point de vue, et nous en profitons largement.









L'homme est  cloué dans son fauteuil, oui. 
Il est plus mobile que jamais !
Tout les aidants et soignants le savent : un malade en fauteuil, c'est beaucoup de gain de temps, et de fatigue. Pour tous.
Un peu plus, et on les y pousserait !
C'est tellement plus facile de faire glisser d'une pièce à l'autre sur pneus, de ne plus avoir à suivre péniblement une marche périlleuse, agrippés à un déambulateur grinçant. De ne plus s'occuper d'un équilibre précaire et tanguant.
Une fois le coup pour les différents transferts assuré, c'est un jeu d'enfant !

Nous ne sommes tout de même pas indignes au point de confiner mon père dans son fauteuil sous prétexte que c'est plus pratique pour nous comme ça. Non.
Il ne se laisserait pas faire, le bougre !

Non, nous tenons à ce que le vieil homme garde le maximum d'amplitude possible dans ses postures.
A cet effet, ne bénéficiant plus des exercices autorisés des kinésithérapeutes, covid 19 oblige, nous sommes livrés à nous-mêmes, à notre inventivité. 
Et Dieu sait que par ici, nous n'en manquons pas.
Nous avons longuement réfléchi à la meilleure méthode pour redonner l'accès à  la verticalité à cet homme assis.
Pour quelqu'un en fauteuil roulant, le fait de pouvoir se relever, se tenir debout, déplier sa silhouette et élargir les épaules, est le Graal à conquérir.

Nous avions l'objectif, il nous fallait trouver le moyen.

Plusieurs pistes furent évoquées, autour de la table ronde.
Mon père le tout premier explorait.
Dans sa chambre, les barres d'appui auraient pu faire l'affaire. Seulement, l'environnement d'une chambre de malade n'est pas enthousiasmant. Il nous fallait ce même système d'accroche, à la bonne hauteur, avec un écartement savamment calculé, et dans un endroit agréable.
En cette belle saison, l'extérieur est bien tentant.
L'extérieur abrité du vent, pas au plein soleil non plus. Et protégé de la pluie, bien-sûr.
Nous nous apprêtions à aménager une installation pérenne : nous devions calculer notre coup au mieux.

Il fut question de la fourche du tracteur, solide s'il en est, et relevable à souhait.
Mon père y aurait retrouvé sa machine. Un bon point. Par contre, moteur en marche, la sérénité de l'exercice en aurait été perturbée, et mes oreilles ravagées.
Option rejetée !

Nous vint ensuite l'idée du pont dans le garage d'Antton.
Là aussi, prise optimale, souplesse d'utilisation, avec levage et redescente à la commande.
L'environnement, un atelier de mécanique noir de cambouis, se présentait moyennement séduisant, même si l'on y est pas trop regardant.

Finalement, nous revint en mémoire la dent d'Ostiz.
Enfin, la dent de la fourche d'Ostiz.
La dent cassée.
Une barre métallique suffisamment longue, d'un diamètre adapté.
Là, nous tenions l'accessoire idéal.
Restait à trouver le bon emplacement, et le bon arrimage.

Ca alla très vite. 
Une fois lancés, nous étions comme les limiers sur la piste, truffe au sol.
Quelques petites hésitations, quelques louvoiements géographiques, et nous nous accordâmes sur l'angle du garage de la Clio.
La barre de fer y serait scellée dans les murs épais, en angle.
Le soleil d'après-midi viendrait lécher les pieds du paternel, pour revitaliser ses articulations au repos, entre deux séances de relevés.
Tout en travaillant, le maître d'Agorreta se tiendrait au courant de l'actualité passante, avec ce point de vue imprenable sur l'entrée dans la cour.

Le tour était joué !
Action, et go !













Mon père s'attelle à son atelier avec application.
Il arrive facilement à se tenir debout, bien arrimé à sa barre.
Par petites séances, la fluidité lui revient, et il peut même esquisser des pas.


Il redevient fier, et presque droit : va savoir jusqu'où sa remontée ira, cette fois !







Les hirondelles sont revenues, à Agorreta.
La première entraperçue le vendredi matin autour de la Saint Joseph a été chercher ses copines restées en arrière.
C'est un signe joyeux et plein d'espérance : le monde continue de tourner rond, autour de notre diable de virus !









Mes vaches au pré continuent de brouter.


Oui, le monde continuera de tourner !

mercredi 1 avril 2020

02 avril




Jeudi 2 avril 2020 7h30


Le retour des infirmiers au petit matin signe l'arrêt des grasses matinées.
Cet état de temps suspendu ne durera pas éternellement : je préfère me remettre en train doucement. L'arrêt a été brutal. dans ce sens là, les cadences se prennent facilement. Si le redémarrage l'est aussi, il vaut mieux s'y préparer, progressivement. Reprendre le collier en resserrant les crans un peu chaque jour.
J'imagine mal d'ailleurs comment ça se passera, cette reprise. Nous verrons bien, le moment venu !

Le paternel souffle en cadence. Il dort bien, au petit matin, quand le jour bientôt levé écarte les obscurités, dehors et en dedans.
Nous sommes maintenant passés au fauteuil roulant. La position debout est encore à peu près assurée, contre un appui, ou avec le déambulateur. La marche avant est plus risquée, avec une jambe qui traîne la patte, justement. La marche arrière, il n'y en a pas besoin : toujours de l'avant, maintenant. Quel qu'en soit le but, et parce-qu'on ne choisit pas...

Je note avec curiosité ces tournures de phrases, dont je me souviens aussi du temps de ma mère malade : le corps en souffrance devient "il", quand l'esprit sain (saint ?) reste "je".

- piz egiten ari dun
- il est en train de pisser.

Comme illustration prosaïque.

- Gose nion
- j'ai faim.

La faim comme signe de bonne santé, de désir de se nourrir pour continuer de vivre.

Une désolidarisation, une mise à distance de ce qui fait mal, ou peur.
Un réflexe de survie, encore un, pour garder la tête hors de l'eau, du moins hors de la souffrance, essayer ainsi de l'écarter, de l'oublier, au moins le temps de la mise en mots.

L'élan pour se sortir du "marécage vaseux", selon l'expression de Beñat pour tout ce qui est glauque, lourd, confus et mauvais pour le bien-être et le bien-penser, prend source aussi dans cette dissociation.

J'essaie de mon côté de me dissocier de cette misère du grand âge et de la maladie.
De rester proche, mais suffisamment à distance pour ne pas sombrer dans ce désespoir implacable.
J'aurai vraisemblablement, et malheureusement, l'occasion d'en souffrir, moi aussi, quand le moment sera venu.
Inutile de le faire par anticipation, et procuration.
Je peux assurer les meilleures conditions de confort à mon père. Je ne peux pas le sauver de l'inexorable.
Je reste sur le navire, tant qu'il tangue mais ne sombre pas. 
Je l'abandonnerai, si possible avant que les flots ne m'engloutissent aussi. Si je ne plonge pas tête baissée, avant ! Là encore, on ne choisit pas son moment...

Sur ces considérations légères, je vais m'occuper du lever du roi.
Préparer la mise en train d'une journée ordinaire, émaillée d'une gaieté  encore bien présente par ici.
Nous faisons des simulations de postures et de mouvements, pour conquérir une fluidité pas encore gagnée.
Quelques chocs et secousses inévitables heurtent un ou autre genou ou pied hors gabarit.

- Holà, tonne l'homme malmené , kasu emanzan ba !
- Holà, fais-donc attention !

Notons au passage cette finesse de la langue basque. Elle dissocie l'interpellation suivant le sexe de celui ou celle à qui elle s'adresse :
le "n" est féminin, le "k" masculin :

- kasu eman zan, s'adresse à une femme, ou plutôt à une fille, que l'on tutoie.
- kasu eman zak, ira au garçon familier;

L'un et l'autre plus jeune que celui qui parle.

Pour une personne plus âgée, où en français le vouvoiement serait protocolaire, ce sera :

- kasu eman zazu,
- faites attention

à différencier du :

- kasu eman zazue
- faites attention, toujours, mais adressé à plusieurs, quand en français, à l'écoute, on ne peut pas dire s'il n'y en a qu'un, de maladroit, ou alors, si c'en est une légion.

Ceci pour preuve des distinctions subtiles d'une langue abrupte à l'oreille, pourtant finement ciselée, à y regarder de plus près.

Le petit chapitre explication linguistique se referme ici.
Comme une goulée d'air inspirée à pleins poumons, avant de retourner dans le "marécage vaseux". Histoire de ne pas se laisser enliser en glissant sur les berges bien pentues !






lundi 30 mars 2020

28 mars



Samedi 28 mars 2020  16h

La deuxième semaine de confinement touche à sa fin.

A Agorreta, nous avons pris la décision de ne pas donner plus de place qu'elle n'en prend déjà à la pandémie. Le terrain des conversations glisse trop vite vers le coronavirus, et les crispations qui vont avec.

Confinés, soit, puisqu'il le faut, étouffés dans cette torpeur mauvaise, non !

Nous allons nous plier aux décisions de nos gouvernants, admettre qu'ils font de leur mieux, et que ce n'est pas facile par les temps qui courent.
Tout le monde se pose beaucoup de questions, sur l'après, le comment. Les préoccupations matérielles, économiques, s'invitent vite dans le débat. Avant l'après, restons pour le moment sur le maintenant.

Là encore, à Agorreta, nous essayons de tenir tout ça à distance, autant que nous le pouvons.
Nous avons cette chance immense de bénéficier des meilleures conditions.
Le confinement est plus facile, à la campagne.
Les préoccupations matérielles plus légères, quand on sait pouvoir tenir, évidemment.

Pour aérer le neurone, et lever la chape de plomb, rien de tel que mes châtaignes.

Les châtaigniers basques ont souffert des effets de ces ravages en masse : l'encre, le chancre, les ont disséminés, au début du siècle dernier.
Plus près de nous, le cynips les a aussi bien inquiétés.
Je suis assez coutumière des analogies oiseuses. Je maintiens pourtant la théorie d'un apprentissage bénéfique à retirer de l'observation de la nature. Les système d'auto-régulation, les équilibres retrouvés après les viroses et autres avanies botaniques, aident à comprendre.
Nous allons lutter contre le virus. Nous avons de bonnes chances, je l'espère, de le vaincre.
Les châtaigniers ont essayé de s'adapter et de résister aux maladies. Ils y sont arrivés, et l'homme, par l'introduction de variétés japonaises résistantes, a contribué à leur résilience.
L'homme, maintenant, en ces temps où les pandémies irradieront de façon fulgurante au travers des cinq continents, disséminés par des flux de plus en plus larges et rapides, trouvera sans doute la meilleure manière d'y résister.
Faisons-nous confiance : notre capacité d'adaptation n'a pas dit son dernier mot. Sans doute.

Je reviens ainsi à mes châtaigniers, comme à une source profonde et fondatrice.
Leur temps long, leur capacité de résistance aux éléments contraires, ouvrent une voie optimiste, et saine.
Je m'y avance, en confiance.

Le mauvais temps est annoncé pour les jours à venir.

Mes châtaignes ont bien commencé à bouger, dans mon banc de culture improvisé.














Le tout premier, surgi de terre en fin d'année dernière, continue sa pousse, gentiment. 

Il ne paraît pas préoccupé, lui, et ouvre l'une après l'autre ses feuilles oblongues et crantées.
D'autres sont venus derrière.
J'en ai pour le moment huit sortis, dont certains, tout récemment.
Une minuscule lance rouge darde son espérance, et nourrit la mienne.

Ces semis d'automne semblent réussis.
C'est le moment d'entamer la deuxième tranche de l'opération.

Pour le semis de printemps, j'applique à la lettre les directives de Germain Lafitte.
J'ai choisi un endroit bien exposé, abrité des vents froids, et préservé de l'humidité.
Un travail du sol en profondeur amènera de l'air dans la première couche, et favorisera une reprise de la vie bactérienne après l'hivernage.
L'axe nord-sud exposera les plants à l'est, optimalement.
Une bonne tranchée de drainage juste au dessus, dans le sens de la pente, évitera les excès d'eau.





La mise en oeuvre, quand la terre est correctement préparée, est toute simple :

un trou d'une dizaine de centimètres en profondeur, un lit de semis de terre légère bien émiettée.
Je pose là dessus ma châtaigne, germe vers le haut. J'imagine bien que, dans la nature, elle est tout à fait capable de trouver toute seule le chemin vers la lumière, même quand sa chute l'a bousculée cul par dessus tête.
Puisque j'interviens, autant le faire pour amener un mieux !

J'ai balisé mes trous de plantation. Paillé autour, de foin alourdi de quelques bouses fraîches.
Éparpillé à l'aplomb une poignée de sable de roche.
Mes châtaignes sont parées au mieux.





Sur la vingtaine de fruits que j'avais mis en caissette à l'automne, quelques uns se sont vidés, mangés par le ver pondu dans la fleur, ou séchés.
Mes dix plants ne lèveront pas.


Il en lèvera sûrement quelques uns, assez pour maintenir mon enthousiasme. 
Je repiquerai l'automne prochain ou le suivant les scions, suivant leur développement.

Les planches de culture de Sare et de Mendionde ont elles aussi démarré.
J'aurai suffisamment de matériel végétal pour préparer les hybridations.

Le temps botanique est long, bien plus long que ce à quoi nos impatiences aspirent.
C'est pourtant cette amplitude qui le rend pérenne. Prenons-en de la graine.



Lundi 30 mars 2020 9h






Il tombe des flocons, dehors.
C'est un temps à se confiner volontairement.
Je laisse les génisses à l'étable.
Elles ne réclament pas de sortie, douillettement lovées dans leur paillage soufflé.

Dans la vieille cuisine, le poêle ronronne.
Autour de la grande table, nous 'blocons" avec le paternel.
Un regain de forme lui est revenu.
Quelques équipements de traction et de levage sont maintenant nécessaires : et alors, n'ont-ils pas été prévus pour ?
Là encore, la capacité d'adaptation est un atout majeur.
Et ce vieux bonhomme là, souriant encore, n'en est pas dépourvu.
Par moments, c'en est même à se demander s'il est mortel...