lundi 11 novembre 2019

début novembre




Lundi 4 novembre 2019 10h50


Les parages ont été bien secoués dans la nuit de samedi à dimanche.
Une petite pointe sur les 4 heures du matin m'a soulevé une ou autre tuile.
Opération commando en fin de matinée, dimanche, pour parer au plus pressé.
Arrimée en sécurité à mon grand mari, nous avons remis de l'ordre dans tout ça.
Aujourd'hui encore, le vent souffle et la pluie cingle.


17h

En promenant, je remarque les branches cassées de mes châtaigniers, celles du bord de bois. Le grand liriodendron a aussi été élagué. Rien de grave. Les petits bois jonchent le sol, les feuilles froissées mouillées s'agglutinent contre les fossés.
Les colchiques dans les prés sont toutes chiffonnées.


Dimanche 10 novembre 2019 11h

Le temps ne se calme pas : grosse colère, tonnerres, éclairs, rafales rageuses.
Pas un temps à mettre un pépiniériste dehors ! Pourtant, il va falloir y aller. Sur la lancée de la belle arrière-saison, nous avons commandé du végétal en masse. Avec ce coup d'arrêt météorologique, rien ne sort, et tout arrive !
Nous faisons avec mes jeunes collègues de la mise en place sous les rafales et les trombes d'eau, empêtrés dans les cirés lourds de pluie.
Les jauges gonflent d'un trop plein de plantes, comme les terres se gorgent du trop plein d'eau.
Les averses drues fouettent les paysages, le vent colérique secoue les arbres et froisse les fossés.

Je bêlais sur les douceurs d'automne, les couleurs chaudes et profondes. 
Je romançais cette période de la maturité tranquille et apaisée.
Cette année jette mes rêveries aux orties.
J'aime pourtant aussi les volées brutales, parfois, cette secousse des éléments qui chasse les miasmes lovées dans la glue poisseuse d'un mouvement trop placide.
Là, pour le coup, du mouvement, nous n'en manquons pas. Les éléments se déchaînent en une révolte spectaculaire.
Une vraie horde de chevaux en pleine charge.

J'apprécie aussi la tempête, dehors, quand on est bien à l'abri. 
J'aime sentir les vieux murs épais de la ferme, sa charpente ancienne et solide.
Il faut peu de chose pourtant pour mettre à mal, cette belle quiétude.
Une gouttelette suintant le long d'une poutre, le cliquetis nouveau d'une fermeture approximative, une coulée d'air froid dans une huisserie que l'on croyait étanche.
C'est l'occasion de mettre la demeure à l'épreuve, le moment de colmater les brèches insidieuses et d'affermir les attaches flottantes.
C'est le temps de se préparer à l'hiver.
De faire provision de bois et de nourriture, comme au bon vieux temps, ce temps d'il y a longtemps, distillé jusqu'à nous et inscrit dans notre moelle. Les enseignes multicolores de nos supermarchés ouverts tous les jours, l'accès libre aux vivres, hors-sol et hors saisons, n'apaisent pas cette crainte atavique rivée dans nos gènes.
On continue d'avoir peur de manquer. 
Je continue, du moins d'avoir peur de manquer. Je ne suis pas dans le virtuel, où tout est possible derrière un écran, d'un coup de clic ou de doigt distrait. Je reste matérielle, attachée à la chair des choses, à leur poids concret et tangible. Mes envolées sont dans ma tête. Dans mes sensations et actions, je suis à ras de la pâquerette. Bien ancrée sur le plancher de mes vaches.

La peur de manquer me coule dans le sang, comme la sève roule dans la plante. Je m'apaise difficilement, et jamais pour longtemps.

Je l'ai dit déjà et je le répète, il faut du temps, beaucoup de temps et de jours paisibles, pour éloigner les peurs du manque et l'effroi du danger.
Quand il faut si peu de choses, un seul instant, un éclair mauvais ou une fulgurante seconde, pour mettre à mal un édifice si long à construire.

Le cours d'une vie, les sursauts d'une histoire, les hoquets d'un parcours jusque là plat, donnent la plupart du temps l'opportunité à nos démons grimaçants de relever le nez.

Je reste craintive, mal assurée.
Bien arrimée tout de même à une vie quiète;
J'en entretiens soigneusement les contours, et en cultive jalousement le noyau.

Boris Cirulnik, ma référence du moment, le dit bien :
Si nous étions en totale empathie avec notre environnement, nous n'aurions pas besoin de langage, ni d'écriture. Nous serions, sans nous poser de question, au centre d'un tout pareil au nôtre.

C'est dans la nuit qu'on écrit des soleils. C'est lui qui le dit. Ce grand spécialiste reconnu. Cet écrivain légitimé par une œuvre mondialement diffusée, et appréciée.
Moi, dans son ombre , je ne fais que me couler dans ce sillage éprouvé.

J'écris moins. Serais-je plus sereine ?
Qui sait...


Lundi 11 Novembre 2019 18h

Nous revenons de notre promenade landaise, dans la forêt et les barthes de Rivière.







L'eau, beaucoup, partout.
Les fûts des arbres restent amarrés à leur reflet dans l'eau boueuse, la base des troncs noyés dans plus de trois mètres d'eau.








Le pont du Vimport retrousse haut ses jupes sur ses jambes puissantes.
L'ouvrage paraît de taille à résister aux assauts des tourbillons de l'Adour.
Tout de même, l'eau haute susurre sa menace sournoise.











L'eau coule et roule sans gronder.
Le courant au centre ourle quelques remous ronds et lents.
Les pieux des bois debout s'enroulent de lacis silencieux aux méandres molles.
Un panneau de signalisation se hisse en un effort tragique, presque submergé par la montée de l'eau.

Derrière la futaie de jeunes chênes, là où les vastes plaines s'étalaient à perte de vue fin septembre, une mer plate et grise.
Un autre paysage, une vague inquiétude, pour la terrienne que je suis.
Les bêtes refluent vers les pâturages les plus hauts. Les grues tournent longtemps dans le ciel, à considérer les barthes noyées.







Les feuilles encore accrochées aux arbres, épuisées d'avoir tant résisté au vent mauvais, cherchent dans leurs dernières forces, la ressource de se parer des couleurs automnales.
Il va falloir aller chercher loin.

Ce vergne déjà sabré, reparti en pousses, et maintenant noyé, arqué pour garder la tête hors-d'eau, va devoir aller chercher loin, lui aussi, la lueur de la confiance en sa vie, la sérénité  et l'espérance lumineuse, quand l'eau sale vient lui chatouiller la barbe.

L'eau redescendra, sans doute.
La boue grise séchera le long des écorces blanchies.
Le paysage retrouvera ses contours.
Et la mémoire en gardera les traces.

vendredi 1 novembre 2019

Toussaint




mercredi 30 octobre 2019 17h40


Je reviens de promenade.
Le petit bois dénudé laisse passer le paysage derrière : les 3 couronnes toutes proches dans cette ambiance d'avant pluie.
Le paysan nettoie les prés. J'ai tondu ma pelouse.
Joseph-Louis est content : il a rentré du bon regain. L'hiver s'annonce bien, quand les greniers sont pleins.

J'ai été touchée pas sa réelle sollicitude  : 

    - Nik ez gehio ikusten eta, nioken, zer pasa zaio neska honeri ? Gaizki ibilli ze ero ?

   - Je ne te voyais plus, je me disais : que lui arrive-t-il, à cette fille ? (au passage, n'ayant pas eu d'enfant, je suis toujours restée la fille !) Tu n'as pas été mal, au moins ?
me demanda-t-il  en me tapant sur l'épaule en guise d'affection bourrue, mais sincère. Pas d'ironie ni de faux semblants, ici.
 Ca fait du bien, cette bienveillance. C'est fait pour !

Moi-même je m'observe. Avec bienveillance, aussi, et en confiance, quand-même, même si...
Je reste vigilante, guettant les signes. Tout de même, si je m'empoisonne avec la molécule, ce n'est quand-même pas en pure perte !

Les citrouilles sont remisées, le bois empilé, les châtaignes, endormies jusqu'au printemps prochain.
Maintenant, l'hiver peut venir. Comme dit J.Benameur, le vent peut souffler.


Jeudi 31 octobre 2019 20h28

Retour de la jardinerie. 
Xrebix, mon petit rouge-gorge est revenu : il se perche sur le cadre métallique de la serre, elle même juchée sur la pergola du fond de la pépinière.
Ses trilles enjouées donne le signal amical de mon mois favori.
J'ai toujours aimé Novembre, l'année finissante, la lumière plus rase et les soirées longues.


Vendredi 1er Novembre 5h30

Il est un peu tôt pour descendre à l'étable.
Dans ce créneau de fin de nuit me viennent ainsi les idées lumineuses. (d'après moi !)

J'entends mon père en bas.
La soufflerie de l'air conditionné dans les toilettes vrombit longtemps.
J'ai accompagné ces longues pauses, assis sur la lunette, de longues minutes, en attendant le maigre filet, quand ce ne sont pas quelques gouttes, pour sortir de soi la sanie. Un tout petit filet de sanie, de quoi désengorger au moins un tout petit peu la carcasse encrassée d'une calamiteuse calamine.
Le soulagement, immense, quand je trouvais, moi, que c'était affolant de ne pouvoir se libérer que si mal.
Le décalage des perceptions, l'intensité d'une satisfaction si peu accessible à un corps vigoureux.
J'ai accompagné le sommeil de mon père, ou plutôt ses brefs assoupissements, entre deux réveils agités. 
Il plongeait d'abord, quelques minutes, respirant calmement. Puis, très vite, son souffle se faisait chaotique, bruyant.
De mauvais rêves le faisaient geindre. Il s'en échappait comme le gibier détale.
Au petit matin seulement, après le passage de l'infirmier, il se reposait vraiment une ou deux heures. Le jour annoncé le rassurait, écartait les ombres profondes d'une nuit remplie des démons effrayants de la mort plus proche chaque jour, et plus tangible encore dans les ténèbres de la nuit.
J'en parle au passé : c'était l'année dernière, et je mettais ça sur le compte de son état dégradé.
Je comprends maintenant que ces nuits épuisantes pour moi sont le lot de beaucoup de nos anciens.
Qu'on vieillit ainsi, qu'on s'amenuise en s'accrochant à quelques bribes.

En s'y accrochant suffisamment ferme, et très résolument, pour mon père !

Qu'on peut vieillir bien, aussi.

Savourer chaque joie, petite ou grande, apprécier le confort d'un mouvement plus fluide, fugitif reflet d'une jeunesse perdue, s'étonner agréablement d'un pan de peau lisse, d'une chair encore tonique, ici ou là, quand le reste s'affaisse et se fripe et que chaque geste devient difficile.
Goûter chaque instant comme un cadeau somptueux, ne pas dilapider le temps qui reste, justement parce-qu'il en reste peu !

Que se souvenir d'avant, d'il y a longtemps, est peut-être la meilleure chose à faire, quand hier est plus proche de demain qui sent la fin.
Qu'il vaut mieux se mettre devant les yeux les images de ce temps de l'enfance insouciante et de la jeunesse qui flamboie.
Se délester pour faire une plus jolie place à ce qui mérite d'être retenu, emporté, peut-être...

Je vis beaucoup avec les vieux et la maladie.
J'ai vécu avec mes deux parents deux manières bien différentes.
Ma mère s'aigrissait davantage que mon père.
Sa maladie, sa vie, son histoire, l'empêchaient sans doute de faire refluer cette vague acide.
Elle résistait, pourtant, de toute sa ténacité.
Je me souviens avoir mis des mots, il y a longtemps, sur sa lutte :



J’ai connu de près une vieille femme malade. Son quotidien misérable et sa souffrance impossible à soulager.
J’ai pensé qu’il est bien difficile de voir venir sa mort à petits pas, comme ça.
Pourtant, chaque jour elle ouvrait les yeux, contente d’être toujours là. Elle menait une petite guerre contre le terme inéluctable, et chaque matin la trouvait victorieuse, vivante encore, même si mal.
Ce soir, je vais prendre sa place.
J’ai plus de quatre-vingts ans. Et je suis malade depuis longtemps, maintenant. Je ne marche plus, mon bras gauche est très faible. Je vois mal mais j’entends encore bien.
Mes enfants travaillent. Ils ne peuvent pas prendre soin de leur mère. C’est une femme de la ville voisine qui vient tous les jours s’occuper de moi.
Je préfère ça. Je dépends d’elle pour chacun des gestes de la vie. Je ne voudrais pas de ce genre de relation avec l’un de mes fils. Ca me paraîtrait anormal, d’être lavée, nourrie, couchée, par ceux-là même que j’ai lavés, nourris et couchés il y a si longtemps. Ce ne serait sûrement pas un juste retour des choses. Plutôt l’envers honteux d’un ordre naturel.
La maladie ne m’a pas jetée à terre brutalement. Elle m’a usée et sapée petit à petit. D’attaques en attaques, j’ai été diminuée.
C’est étonnant de sentir à quel point on est capable de résister. Je suis dans les faits un corps mort. Je ne peux plus me déplacer, j’ai besoin d’être lavée, essuyée, habillée. Un vieux nourrisson un peu dégoûtant. J’ai honte, quand on change ma couche souillée, je me sens misérable, écœurante.
Dans ma tête pourtant, je suis encore fière. Je ne me vois pas vieillie et malade. J’ai les mêmes idées qu’autrefois, les mêmes envies. Mais ma peau, mes muscles, toute cette chair molle et triste n’est plus qu’un tas inutile et sans attrait.
Je tombe dans un effroi sans fond quand je me réveille inerte. Mon cerveau fonctionne mais il ne commande plus rien. J’essaie de toutes mes forces de bouger une jambe, de ramener mon bras, et rien ne répond. J’en pleure de rage et d’impuissance. Je me sens prisonnière d’une tombe où on m’aurait jetée vivante.
Je hais ce corps mort, cette chair lourde et presque minérale. J’ai en horreur ces entrailles qui continuent de dégorger leurs insanités immondes. Si au moins tout se figeait. Je supporterais d’être immobile, si je restais propre. Mais non, il faut que la viscère travaille, se nourrisse et transforme.
Je passe mes journées à guetter l’avancée de ma digestion. A suivre le grouillement infect d’une vie souterraine dans cette chair morte. Je ne maîtrise plus rien. Je me dégoûte et j’ai honte.
La femme qui s’occupe de moi est gentille. Elle est très professionnelle et s’acquitte de sa tâche avec des gestes vifs et précis. Elle évite de croiser mon regard dans ces moments où je ne sais plus comment rester digne. Elle se dépêche de me rendre à moi-même.
Il y a toujours un petit flottement entre nous, entre ce rituel de toilette dégradant pour moi et la reprise d’une conversation normale. Un instant où la mort prochaine montre son sale visage et où seul le silence et l’efficacité froide lui répondent.
Quand l’horreur de ma dégradation me rend méchante, je m’en prends à elle, bien-sûr, à qui d’autre ? Je me persuade qu’elle dépend de moi autant que je dépends d’elle. Que je suis son gagne-pain, que c’est moi qui la paie et qu’elle m’est redevable.
Certains jours, je la tance pour quelques minutes de retard. Je lui ai demandé d’installer un réveil à grand cadran sur la commode en face de mon lit, et je reste là, les yeux rivés aux points lumineux de l’écran dans l’obscurité.
Je me torture autant que je la tourmente. Je l’imagine, cette grosse fainéante, vautrée dans son lit dont elle ne sort qu’à contrecœur.
Elle est célibataire mais m’a confié quelques aventures sans joie. Qu’importe, pour moi qu’aucune main ne viendra plus caresser amoureusement, c’est insupportable de la savoir allongée contre le corps d’un homme au petit matin quand je croupis dans ma souillure immonde.
Ces matins là, je l’entends arriver, pousser la porte de la maison qui résiste un peu. Et je la hais, de toutes les tristes forces qui me restent, je la hais.
Elle pose ses affaires et vient vers la chambre. Son pas lourd fait craquer les planches mal jointes du couloir étroit.
Je tremble presque, plus tonique que je ne suis capable de l’être par ma seule volonté, réanimée par la haine pure quand tout autre velléité me laisse amorphe.
Mes nuits sont des séquences de demi-veilles consternées et de mauvais sommeil plein de cauchemars.
L’œil rivé sur le cadran lumineux impavide, je souffre seule dans la nuit indifférente. Je regarde les heures passées, les heures de vie sans vie. Je me demande combien il m’en reste encore à regarder passer.
Je me dis souvent qu’il vaudrait mieux que je ne me réveille plus, que j’en finisse une bonne fois pour toutes.
Quand le sommeil me prend en douceur, quand mon vieux corps me laisse l’oublier comme il a oublié de vivre, sans révolte, j’ai l’envie de me laisser porter vers la mort. Elle me paraît presque accueillante.
A chacun de mes réveils pourtant, à chacun de ces sursauts qui ressemblent au bond en arrière du promeneur distrait qui s’est approché trop près du bord de la falaise et qui recule effrayé de frôler le vide de si près, je m’accroche désespérément à la vie.
Je me débats pour quitter cet entre-deux rives dont la berge noire tente de m’aspirer vers ce gouffre qui me terrorise.
Je n’ai plus envie de vivre, mais j’ai peur de mourir, une peur qui me crispe et me panique. J’en hurlerai d’effroi. Je me tais. Je garde ce qui me reste de force pour ne pas me laisser entraîner.
Je me dis que si je ne bouge pas, si je respire si doucement que personne ne m’entende, alors peut-être la mort ne me verra même pas, peut-être qu’elle passera près de moi sans s’arrêter pour une si misérable proie.
Ma vie est cette peur, mes nuits sont cette lutte.
Quelquefois pourtant, toute cette hargne, tout ce mal, desserrent leur étau. Je respire mieux, mes douleurs s’estompent un peu, une coulée de douceur fait son chemin en moi.
Je m’en sens illuminée à l’intérieur. Le bien-être inespéré me fait venir les larmes aux yeux.
Alors je vois le monde autrement. Je regarde cette femme qui m’aide à vivre avec reconnaissance, presque tendresse.
Je me montre gentille, je m’intéresse à elle et à ses histoires.
Ma vie de presque morte me semble moins terrible.
Je suis vieille, je suis malade, je suis vivante, encore.


Chacun fait comme il le peut...

Ma mère est morte maintenant. Elle rejoint dans la tombe ses parents.
Ses parents réfugiés d'une guerre atroce et fratricide.
Ses parents, arrivés à Agorreta juste après 36.
Ses parents, installés à la force du poignet sur ces terres fertiles.
Ils ont eu la chance de croiser la route et le destin de Jacqueline d'Aramon, la comtesse d'Orio, souveraine de la contrée.

Cette femme avait la culture de son aristocratie, sûre de ses prérogatives sur le peuple.
J'ai retrouvé ce bail à fermage de l'époque :











On comprend à sa lecture ce que c'était, être paysan, à cette époque pas si reculée.

Jacqueline d'Aramon d'Oberndorff, comtesse d'Orio, était aussi une femme de cœur et de justice. Je l'ai connue, je peux le dire.
Elle a vendu la ferme à mes parents, en 1966, un an après ma naissance.
J'ai recherché un cliché aérien de l'époque, pour me faire une idée de ce qu'était la ferme alors. J'ai trouvé mieux, plus ancien, 1950.




J'ai trouvé les traces de mon histoire familiale, précieuses et touchantes.
J'ai vu le travail de ces paysans, les rangées d'arbres alignés dans la combe, les pans cultivés d'une terre aride et dure.
J'ai trouvé l'empreinte des miens.
J'ai trouvé l'envie et le besoin de m'y recouler, de m'y refonder, pour continuer mon propre chemin.

Mon père et ma mère ont repris le flambeau de leurs lignées paysannes.
Ma mère s'y est usée.
Mon père l'a aidée, il l'a aimée. Ca aussi, je le sais, je l'ai vu, quand il a été là tout le temps de sa si longue maladie.
Maintenant il est bien vieux lui aussi.
Décidé encore à maintenir la flamme vive, jusqu'au bout.
Il me montre une voie pleine d'espoir et de joie.



Je n'ai pas expérimenté encore dans ma chair la déchéance et la grande souffrance.
Je les ai frôlées dans ma tête.
Je tâche de suivre la lumière, celle-là même qui fait toujours pétiller les yeux de mon père, encore, à 92 ans.



Je regarde mes paysages, je m'y apaise.
Je caresse mes bêtes, souvent.
J'aime, et je me laisse aimer.



Il faut s'astreindre à apprendre assidument, quand on n'a pas reçu l'insouciance et la sérénité avec son petit lait.

Le Basque est réputé méfiant, renfermé, taciturne.

L'histoire, ces origines mystérieuses, dit-on, parlent d'une douleur tue, cachée.
Sommes-nous descendants des réfugiés cathares, suivant la thèse d'Aizpurua ?
Sommes-nous trop marqués par toutes ces guerres meurtrières ?
La guerre civile espagnole, tout près de nous, la guerre mondiale, si vite après, sans laisser le temps de se relever de la première, ont marqué mes grands-parents, et mes parents, dans leur chair;
Elles les ont marqués suffisamment pour que les échos de cette souffrance viennent jusqu'à moi.
Comment s'étonner de ne pas savoir vivre en paix et bienheureux, quand le malheur et la douleur sont si proches encore ?

Un seul instant mauvais annihile toute une période tranquille.
Il faut du temps, de la patience et de la volonté, de la chance, aussi, pour surmonter une histoire douloureuse.
Cette histoire, ce n'est pas la mienne, en propre, mais c'est celle de mes anciens.

Elle me marque. Parce-qu'on est aussi de là d'où on vient. 
Comme on sera, je pense, j'espère, autrement, au delà de là où on est.
Et puis, le basque est aussi connu pour sa joie de vivre, ses chants et ses danses légères...

Dehors, la pluie chuinte et goutte.
Je vais peaufiner mes intérieurs, rendre plus joli mon décor, pour y accrocher mon espoir d'une vie légère encore.


lundi 28 octobre 2019

fin octobre







Lundi 14 octobre 2019  8h





























Cette nuit encore, il y a eu meurtre à Agorreta !
Ces parages sont teintés de la noirceur du crime : à quand les châtiments ?



En janvier dernier déjà, je crois, il y eût le claquement d'un coup de fusil dans la nuit.
D'après mon père, réveillé en sursaut.
A l'examen, une pendule glissée le long du mur, et encastrée dans une des poignées fixées au mur, en dessous.



Cette fois, dûment mandée par la diligente téléassistance, je suis descendue. Mon nouvel aménagement devrait me rendre les activités de l'étage en dessous plus perceptibles, puisque plus proches. Et bien non, je n'ai rien entendu de particulier, jusqu'à tant que le grésillement de mon téléphone tout près de ma tête me tire du sommeil profond du juste.
Hop, j'ai enfilé à la hâte mon vieux peignoir, chaussé à tâtons mes mules avachies, et je me suis transportée au chevet de cet homme vénérable, mon père.
La dernière fois, je l'avais trouvé plutôt paisible, sur le point de se rendormir, en tirant les couvertures haut sous son menton. La possibilité de sa fille froidement abattue, par un tir meurtrier dans la nuit, ne l'avait visiblement pas tant ébranlé...
Cette fois-ci, sa sérénité naturelle l'avait déserté. Il était assis sur son lit, le souffle un peu court.
Me voyant arriver, il se prit la tête entre les mains.

- To, s'exclama-t-il; hor aiz ! Norbaitek zizpa kolpe bat tira din, ementxet, kanpoan.

- Ah, tu es là ! Quelqu'un a tiré un coup de fusil, là dehors, tout près.

J'ai le sommeil plutôt léger, depuis la molécule, et un peu avant, d'ailleurs.
Les premières heures de repos, il est vrai, sont de plomb. Admettons.

- Ez dut ba nik deus aditu. Ez ote duzu amets egin ?
- Je n'ai pourtant rien entendu, moi. Ce n'était pas un rêve ?

- Baietz, atzaria nionen !!
- Mais oui, je ne dormais pas !!

Je m'approchai de la fenêtre, l'ouvris, poussai les battants des volets.
C'était pleine lune. La lueur argentée étendait loin les ombres longues.
Tout paraissait bien calme.
Les chiens n'avaient pas bougé. Humm...

- Bueltat egingo dut, ehon emen, zu.
- Je vais faire une ronde, reste là, toi.

Il n'avait de toute façon visiblement pas l'intention de sortir, lui.

La nuit était douce, la lumière fantastique.
Je fis le tour complet de la ferme, en pantoufles, grâce au béton d'ETPM : alléluia !
Seules, les feuilles des carolins chuintaient dans la nuit. La lune en son disque parfait veillait, placide. Les lumières de la ville piquetaient la baie, ointe d'ondes d'argent.
C'était bien joli. Un spectacle tout à fait digne de vous tirer du lit.
Les chiens me suivaient, furetant, contents de cette sortie inédite.

Je revins de ma ronde.

- Ez da deus.
- Il n'y a rien.

Mon père n'était toujours pas tranquille :

- Ez dun posille, ementxet zunen !
- Ce n'est pas possible, c'était juste là !

Je vérifiai l'accroche des volets métalliques nouvellement posés. Non, de ce côté là, tout était bien en ordre.
Je sentais bien que mon père ne se contenterait pas de cette nappe d'incertitude. Il lui fallait quelque chose de bien tangible, à quoi accrocher sa frayeur, comme on abandonne un manteau trop chaud sur une patère.

Je refis pour la forme un tour dehors.
Quand je revins, je lui dis :

- Ah bai ! zakurra sartu da ateko  trapatik. Harek egin du holako soinua.
- Mais oui ! c'est le chien qui est passé par la chatière métallique. C'est ça qui a claqué comme ça !

Une explication ma foi plutôt convaincante.

- Ah bon ? Holako zizpan tirua egiten din ?
- Ah bon, ca fait ce bruit de coup de fusil ?

Je le voyais rasséréné. Il se détendit, se coula dans le lit, rentra les bras sous la couverture et posa douillettement sa tête grise sur l'oreiller blanc.

Nous étions quittes cette fois encore pour une alarme sérieuse, mais sans suites.

Les châtiments attendront.




Mardi 15 octobre 2019 7h


Je remonte de l'étable.
Ma Graziosa s'est relevée avec une petite raideur sur l'antérieur droit.
Je la sais délicate des membres, vite grippée par les amas de toxines cristallisés dans les articulations.
Diagnostic : fourbure.
Cette grande gourmande a encore une fois succombé à son vice. La nouvelle balle de foin entamée hier soir fleurait bon. Les tiges longues et claires se souvenaient de la pluie de printemps, des sucs maturés au soleil.
Ma blanche pommelée n'a pas résisté, elle s'est goinfrée !
Je suis maintenant experte en fourbures. Je connais sur le bout des doigts la bonne procédure : diète, aspirine, eau fraîche et repos.
J'applique consciencieusement. Puisque je vais à la jardinerie, je passerai les consignes à Antton. Et ma belle pour ce soir sera déjà plus fluide dans le mouvement.



Je pense à ce temps où les vétérinaires, mal renseignés, bombardaient systématiquement d'antibiotiques et d'inflammatoires les bêtes à la démarche chaotique. Ils en tenaient pour de l'arthrite si la bête était vieille, un abcès caché si l'âge ne venait pas à la rescousse de la théorie.
Pour l'arthrite, on le sait, rien de meilleur que le mouvement : la pauvre "fourburée" était envoyée au pré, houspillée pour se bouger.
Pour l'abcès, antibiotique à gogo, quand le système digestif déjà engorgé envoie dans tous les vaisseaux son lot bien suffisant de toxiques.
Là aussi, la science progresse...
Dans la stalle à côté, je note le comportement dominant de la petite Neska Motz. Elle pousse Katto Pelato, pour voir si chez elle, la ration n'est pas meilleure. Katto Pelato n'est pas bagarreuse, elle se recule, attend l'inspection de sa voisine agressive, et se remet à manger quand celle-ci retourne de son côté.
Cette petite Neska Motz, forte sans doute de l'appui inconditionnel de la grande Bigoudi, commence à s'y croire : quand je libère mon petit monde pour aller au pré, elle va même chercher des noises à la grosse Buru Haundi, bien plus lourde et puissante qu'elle ne l'est.
Sa posture compense sa tournure, dirait-on.
Cette Buru haundi s'efface devant la petite noiraude. Pourtant, elle rabroue volontiers sa voisine, ma toute douce Graziosita.
Celle-ci m'avait pourtant été présentée comme la meneuse. Le maquignon l'avait faite descendre de la bétaillère en premier, m'expliquant que les autres la suivraient. Je l'avais ainsi baptisée dans un premier temps Neska Nauxi : mademoiselle patronne.
Après quelques jours de cohabitation, et manifestement quand j'avais lâché mon petit cheptel, dans le fond de l'étable, pour leur apprendre le retour à leurs places, j'avais constaté l'erreur de jugement dans la hiérarchie de mon troupeau.
Neska Nauxi n'était pas du tout nauxi, patronne. Elle était, et est toujours, plutôt poltronne. De meneuse, elle n'en aura jamais l'envergure, tout juste capable de se mener elle-même, et encore, souvent perdue dans une distraction chronique.
Elle est alors devenue Graziozita. Ma préférée, même si je m'en défends dans un souci d'équité indispensable à la bonne conduite d'un troupeau, de vache ou autre.

Les deux noires, celles que j'avais écartées dans ma première sélection, sont donc des dames patronnesses. La suprématie des noires est maintenant installée. Une affaire de robes, les foncées prenant le dessus sur les claires.
Dans la fratrie ( de deux !) de mes noires, la plus petite est la plus teigneuse. Curieusement. Ou pas.
On a ainsi vu des dictateurs nabots tourner la tête de la moitié du monde.

Ma Neska Motz n'est pas mauvaise. Il lui manque juste un petit apprentissage des bonnes manières. Je ne suis pas inquiète : Buru Haundi saura la remettre à sa place, à l'occasion.

Mercredi 16 Octobre 6 H

J'ai été cette nuit réveillée par un Ttunk Ttunk Ttunk exigeant.
Je me suis crue revenue au temps où mon père martelait le radiateur de fonte, en bas, pour
éviter de mettre en branle le système en chaîne de la télé alarme.
Non, me suis-je aussitôt dit, ça ne peut pas être ça. Le radiateur en fonte n'y est plus.
Mieux réveillée, j'ai localisé l'origine du bruit : de l'autre côté du mur, et plus haut. Mes oreilles défaillantes me jouent des tours, mais là, même à moitié sourde, je ne pouvais pas me tromper.
Depuis la veille, je tenais à l'œil le cumulus de mon ancien habitat.
Notre surpresseur nous avait lâché, quelques jours plut tôt. Ce bon vieux surpresseur, dont j'ai parlé maintes fois.
Là, c'est la vessie qui avait lâché, crevée comme un ballon de baudruche dégonflé.
Au passage, je dois noter dans mes mémoires techniques en ces pages un nouvel élément : quand on dévisse le manomètre de la pression dans le ballon, il ne doit pas en gicler de l'eau, même en mince filet.
Si il en vient, c'est qu'il y en a dans le gaz, ou plutôt dans la cuve d'air, là où il ne devrait pas y en avoir. Cet indice facile à repérer signe la vessie poreuse, ou carrément, crevée.
Bien.
Le surpresseur en panne, nous avons maintenant la possibilité de rétablir l'arrivée d'eau de ville en direct : un très net progrès par rapport au temps où nous creusions, à l'aveuglette, pour déterrer le fameux robinet d'accès à cette tout de même assez utile commodité.
La pression d'eau de ville chez nous est faible. C'est la raison d'être de ce surpresseur.
Cette pression molette conjuguée à la position en hauteur du cumulus induit un phénomène de retour d'eau dans la tubulure, jusqu'au clapet du système de sécurité.
L'eau poussée d'un côté, puis de l'autre, les arrêts et redémarrages pendant les opérations de maintenance, amènent une ou autre petit bulle d'air taquine dans le circuit. Et la petite bulle joueuse se gargarise dans ces parages exotiques. En glougloutant, ttunk-ttukant.
En pleine nuit, je me suis contentée de fermer la vanne d'alimentation de cet appartement, bienheureuse qu'elle existe, chose trop peu courante à la ferme.

19 H

Le grand professionnel est venu au chevet du surpresseur, blackboulant le vieux, pour en installer un tout neuf. Quelques réglages des pressions hautes et basses, revues à la baisse, entre 1.5 et 3k, (à noter là encore) ménageront la tuyauterie vétuste.
Pour cette fois, le surpresseur se laissera sans doute oublier pour un moment dans son cagibi.


Jeudi 17 octobre 5h30


Je suis allée vérifier la bonne marche de mon cumulus. Tout est silencieux, les fluides glissent sans heurts.
Cette péripétie m'aura donné l'occasion d'approfondir ma culture technologique.
Notre science est évolutive. Elle ne se fige pas en statut de commandeur.
En parlant de statue, une idée en amenant une autre, j'en ai appris une, en écoutant la radio sur mon trajet vers la jardinerie, mardi matin.
Nous avons tous eu l'occasion d'admirer ces statues de cavaliers sur nos places urbaines.
Certains chevaux hennissent fièrement en se soulevant, reins cambrés, le cavalier arcbouté, bras levé et menton haut.
D'autres lèvent un antérieur.
D'autres restent sagement au sol.
Et bien, ces postures ont une signification :
tous les sabots au sol : le cavalier est mort de mort naturelle, juste avant la cinquantaine !
1 sabot levé : il a été blessé au combat, mais n'en est pas mort.
2 sabots levés : mort au combat, en héros.
L'histoire ne dit pas ce qu'il faut comprendre quand l'animal est lancé en plein galop, hors sol.
Peut-être n'y-a-t-il d'ailleurs pas de statue ainsi configurée, l'art de la sculpture exigeant au moins une amarre.
Il ne faut pas s'étonner de notre culture de l'affrontement valeureux. Du prestige des duels au dernier sang. Des intégrismes radicaux, pour lesquels mourir pour sa patrie, sa fratrie ou son idéologie est une consécration.
Maintenant, moi, les affrontements, je les évite. Ou alors j'y ai recours en défense, par obligation.
Evidemment, ma théorie de défendre une bonne cause se limite à la juste évaluation de la légitimité de cette cause. J'imagine que pour chaque belligérant, sa cause est la meilleure, la seule à mériter d'être défendue...
Il me vient comme ça de grandes envolées idéologiques, lors de mes réveils au tout petit matin...
J'ai une grande confiance, et une toute aussi grande espérance, en la justesse de ces fragments d'inconscients entraperçus en ombres, retournant dans nos tréfonds quand le réveil installe une lucidité trompeuse.
Je suis attentive aux bribes des rêves.
Mes volutes arrêtées, mon chat écorché, puis sauvé, j'y tiens, et je m'y accroche, ferme !
Ces intuitions fugaces, fuyantes, je suis persuadée de leur justesse.
Que sont nos superstitions, sinon des intuitions avérées, fondées sur une expérience ancestrale ?
Enfin, c'est mon idée, encore une fois.
Etayée par l'exemple, tout de même :
Il y a bien plus de risque de se faire écraser par une échelle qui glisse quand on est dessous plutôt qu'à côté, n'est-ce pas ?
J'admets certains de mes rapprochements bien hasardeux.
Pourtant, tout est dans le tout, comme disait tel autre, sûrement plus écouté que je ne le suis.
 

Lundi 21 octobre 2019 14h

Entre deux jours de pluie à l'étable, le soleil automnal happe mes belles au pré :














Elles sont belles !
Mes paysages et mes bêtes ne me déçoivent jamais.
Ils semblent toujours les mêmes, et pourtant chaque jour différents.
Dans mon petit monde, je trouve tous les pays, sans bouger d'ici.


Vendredi 25 octobre 16h40

Je reviens de promenade. Les colchiques ont percé les andains des fougères fauchées et couchées sur le flanc du versant, juste au dessus de mon sixième châtaignier témoin.
La saison avance.

Samedi 26 octobre 5H

J'ai un petit créneau espace-temps avant d'entamer la journée.
Je n'écris plus en milieu de nuit, quand un réveil entre deux sommeils me tirerait facilement du lit.
Ces fameuses idées de fin de rêves me paraissent toujours aussi séduisantes, envoûtantes, presque.
Les idées fusent et fuient, très vite.
Je tâche de happer ces fulgurances, d'en saisir au vol quelques bribes.
Cette immédiateté dans la retranscription garantit une spontanéité toujours précieuse, même si elle demande à être reconsidérée avec modération, comme un mets trop chaud à peine sorti du four.

J'ai cet orgueil infatué de penser mes idées dignes d'être retenues. Quitte à admettre maintenant qu'elles demandent à être revisitées posément. Pas ruminées, ressassées en boucle sans être justement amendées.
Non, considérées pour leur intérêt, mais réévaluées pour leur spontanéité pas toujours heureuse...

C'est la visée de ma nouvelle manière de "bloc", à diffusion retardée.
Mes visites périodiques à Rivière, dans le domaine de mon grand mari, me donnent l'occasion d'une retranscription digérée, maturée.
Quelques jours et quelques kilomètres de distance séparent le miel et le fiel, en une décantation apaisée, plus claire et jolie à retenir.



Non, vraiment, je pense être sur la voie de la raison, peut-être, enfin ?