vendredi 18 septembre 2015

REFUGIES



Bonjour et bienvenus dans ces nouvelles d'Agorreta !










Petit matin vif et frais, ambiance automnale idéale.






Mon carré de navets en sursis semble aller.

Jusque là, comme disait l'autre, ça va !












La cabossée courge "carrabosse" mûrit gentiment.

Pas d'alarme là non, plus, pas d'attaque de mulots, de pourrissement prématuré.

Non, vraiment, dans les environs, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.







Dans ce monde où pourtant, les peuples fuient en masse la guerre et sa misère.

Comme mes grands-parents l'ont fuie aussi.

Nous sommes partagés à la vue de ces migrants amassés aux frontières. Émus de leur détresse, remués à la vue d'images fortes et difficiles à supporter. En même temps inquiets.
Ces gens fuient leur terre, se déracinent. Ils ont peur des bombes, de la misère. Ils ont honte sans doute d'abandonner leur sol.
Leur détresse s'augmente de la perspective d'un avenir inconnu. Ils se sont lancés hors de leurs pays, sans savoir au juste où ils vont, comment ils vivront.
Ils espèrent sans doute une vie meilleure ailleurs. Cet espoir est-il leur parade, la seule idée à laquelle ils puissent s'accrocher pour ne pas sombrer tout à fait ?
D'où leur vient cet élan vers l'Europe ? Les conditions de vie ici sont-elles vraiment "désirables", pour eux ?
Ils parcourent les routes comme des troupeaux de bêtes en transhumance. Sans l'instinct de l'animal pour trouver des terres propres à le nourrir.
Ils se heurtent à des barbelés, on les parque dans des centres. Ils se sentent forcément malvenus.
Et pourtant, d'autres derrière eux prennent encore la route.

Ici, nous les regardons venir. Et ne masquons pas notre peur. Peur de ces invasions modernes.
La solidarité nationale ne peut pas nous rassurer. Nous la savons insolvable, d'après les dires de ceux-là même qui nous gouvernent.
Alors ?
Les pauvres d'ici s'inquiètent de l'arrivée de plus pauvres qu'eux. Ils se hérissent et montrent les crocs à l'arrivant.

D'où viennent ces mouvements de masse ? Qui alimente les idéaux de ces exilés ?
Au delà des passeurs, premiers échelons d'une humanité ennemie à l'homme, exploitant la misère et la peur, qui tire les ficelles de ces peuples inanimés en marionnettes ?

Je ne suis pas suffisamment informée pour le savoir. Parce-que je ne prends pas la peine de l'être, d'abord, toute resserrée sur ma petite vie confortable.
Et aussi, je le pense,  parce-que les enjeux stratégiques, économiques, idéologiques et politiques s'emmêlent en un écheveau inextricable. Main-d'oeuvre bon marché, entend-on,  infiltrations terroristes, manifestation cinglante des incohérences des gouvernements, faillite de la politique commune européenne.

Je ne sais pas, comme souvent pour ce qui concerne les affaires du monde, je ne sais pas...

Agorreta a été la terre d'accueil pour les Olaciregui, mes grands-parents. 
Ils ont eu cette chance de s'y implanter, comme un arbre prend racine, et d'y développer une famille, une activité, une richesse pour le pays où ils sont entrés.
Les circonstances et les perspectives sont aujourd'hui évidemment bien différentes.

J'ai reçu de ma mère cet attachement à ma terre, à ma maison. 
Elle a voulu me faire promettre de ne jamais vendre Agorreta, du moins si je n'y étais pas obligée.
L'idée de se séparer du moindre lopin de terre conquis à la force du poignet la faisait saigner.

Sa vision des choses prenait racine, une fois encore, dans la souffrance de cet exil dont elle ne s'est jamais complètement libérée.
C'est d'ailleurs une curiosité, ce fait qu'elle soit restée, elle, la dernière de la fratrie, à Agorreta, quand tous ses frères en sont partis. 
Comment cela s'est-il décliné ? Là encore, je ne sais pas. Je ne peux qu'imaginer.

Ce que je sais, c'est l'attachement viscéral à cet endroit, le lien entre ces vieilles pierres et ma vie.
Et, même si je ne peux que l'imaginer à travers de mauvais rêves, la douleur que ce serait pour moi de quitter Agorreta.

Les réfugiés, je vais faire comme la plupart d'entre vous. Je vais compatir à leur sort, mais égoïstement, de loin.
Les élans de notre cœur sont vite muselés par les peurs instinctives jamais bien assoupies.

C'est notre nature, et notre faiblesse. Je tire mon chapeau à ceux qui surmontent ces peurs, et vont au delà. Je n'en suis pas.

La prochaine fois, je creuserai peut-être cette petite énigme évoquée ici.
Je rentrerai en Agorreta, pour ne pas voir le monde au-delà...

mercredi 16 septembre 2015

FURIEUSE AMBIANCE




Bonjour à tous !


Comme nous le disons en basque, aujourd'hui : aroa astindua dieu ! l'atmosphère est mouvementée !




Les cieux se perdent en conjectures, entre trouées pures et sombres nuages amassés en menace.



















Je ne suis pas sûre de la limpidité de ma démonstration imagée.

Je voulais vous faire remarquer la position du soleil levant, en ce milieu de septembre.

Bel astre sort de la nuit au mitan de son cheminement entre la mer, juste à gauche du bosquet arrondi, en haut, et la Rhune, derrière le conifère en ombre chinoise ici à droite.


En reprenant les photos de ce "bloc", vous comprendrez mieux, regardez :








Là, nous devions être autour de la fin d'année.
Pour les plus pointilleux, vous vérifierez...













Et là, vers la fin juin, point le plus rapproché de la mer, bien à gauche du grand bosquet arrondi, pour le soleil levé.










Quelle découverte ! me direz-vous. C'est maintenant que tu t'aperçois que la course du soleil varie suivant la saison ? Il t'en a fallu, du temps, pour t'émerveiller, de ce que tout le monde sait...

Alors, et d'une, non, ce n'est pas maintenant que je m'aperçois de ça, de deux, je m'émerveille depuis tout ce temps-là, et m'émerveillerai encore à chaque occasion que le temps me donnera, et de trois, tout le monde sait, c'est vrai, mais peu regardent, et apprécient...

Voilà qui est dit ! 

Je vis isolée à Agorreta. Mais j'en sors, très régulièrement, et je croise des gens. Parmi ces gens, beaucoup, trop, semblent vivre les yeux fermés. Ils ont comme moi cette beauté à portée, mais ne la regardent pas.
C'est un lieu commun mille fois rebattu, je le sais. Pourtant, quand on écoute parler les gens, on ne peut que se désoler de sa vérité.
La beauté simple et naturelle est un aliment dont il faut se repaître sans limites, d'après moi.
Et je reste persuadée qu'on n'en "mange" pas assez, généralement...

Ces platitudes élimées posées, j'ai fait une autre observation à Agorreta, ce matin :




Vous la voyez, perchée sur ce fameux nid au dessus de mon projecteur du grenier ?
Et oui ! La petite hirondelle partie dimanche n'a pas été bien loin. Elle a rebroussé chemin, avec trois ou quatre de ses congénères, revenues à l'étable en dessous.
Le vent du sud l'a peut-être trop fatiguée, et elle s'en est retournée.

J'avais déjà rebranché l'alimentation électrique de mon éclairage. Trop tôt ! J'ai fait moi aussi machine arrière, renonçant à la lumière et laissant la porte du grenier ouverte tard dans la nuit, pour que mademoiselle puisse revenir s'y abriter.

Celle-ci paraît jeune. La paire d'adultes que je reconnais, l'une avec sur l'aile gauche une tâche claire, est bel et bien partie.

Voyons si les jours prochains offrent meilleure augure au voyage.





Ce matin, les temps est hors de lui, complètement dominé par ses nerfs. Les ruées venteuses soulagent mal une tension impossible à contenir.
D'un quart d'heure à l'autre, tout bouge et change dans tous les sens, éclaircies éclatantes contre nuées furieuses.
Les feuilles sont cul par dessus-tête, la végétation ondoie et finit par s'aplatir, résignée à attendre l'accalmie des éléments.



Zaldi  revient à sa stalle géante. Elle doit se sentir protégée entre les deux hauts pylônes, curieusement.





Mon père et Lola attendent, faisant le dos rond.
Ces foucades météorologiques font partie de toutes ces choses dont nous ne décidons pas. Elles nous tombent dessus comme le sort et nous ramènent à notre condition humble et soumise.

C'est bien aussi, de temps à autre, de se rendre compte de notre vulnérabilité. De sentir que nous ne sommes pas décideurs en tout. Et, par conséquent, pas responsables, non plus.

Ca enlève un poids, je trouve,  non ?

Assez de calamités nous sont imputables, et nous pouvons aussi être fiers de certaines réalisations, histoire d'équilibrer la balance.
Mais tout ne dépend pas de nous, et pas mal d'essentiels nous soumettent à leur gré.

Soumettons-nous, donc, et attendons, des temps plus calmes et plus sereins, pour nous mettre en marche au bon moment.

lundi 14 septembre 2015

LA CLEF DES SONGES..




Le temps est assez inconstant en ce lundi, entre averses drues et éclaircies déconcertantes.

Je prends le temps d'écrire, de lire.
Je vais chercher mes livres à la bibliothèque, et mon choix est assez fortuit, la plupart du temps.
Par le fait du hasard, mes dernières lectures tournent autour de la recherche dans son passé d'éléments ignorés ou enfouis.
Cette recherche est la conséquence d'un sentiment irraisonné, d'un manque diffus.

Plusieurs des écrivains que je viens de lire remontent à des histoires personnelles imbriquées dans la grande Histoire. 
A la période de la dernière guerre mondiale, avec les blessures encore purulentes de l'extermination juive. Des histoires humaines aux passions exacerbées par les circonstances. Des situations extrêmes où la souffrance mêlée de honte empoisonne la transmission de la vérité entre générations.
Des histoires de réfugiés espagnols, au moment où il est tant question de réfugiés de guerre. De ces exils forcés vécus là encore dans la souffrance et la peur, la honte.
Mes grands-parents je vous l'ai dit étaient réfugiés d'Espagne.

Je n'ai pas ressenti dans notre histoire familiale d'autre ombre que celle de la peur du manque, de la peur d'être poussés hors d'une terre qu'on a mis tant d'ardeur à travailler.
Je n'ai pas eu la curiosité, enfant, d'interroger mes grands-parents sur ce pan de leur vie.
Mes parents, eux, n'en parlaient pas beaucoup non plus.

Ces témoignages sont maintenant perdus.

Ma génération a eu cette chance d'être préservée. Notre temps s'inscrit dans une période historique plus sereine.
Les conflits agitent le monde. Mais semblent loin. Nous nous émouvons de ces images, mais elles ne nous marquent pas dans nos chairs.

Les malaises et mal-être ne s'en sont pas complètement dissipés pour autant.
Nos vies ne sont pas sans ombre, alors que  nous n'avons pour la plupart pas de raison de nous plaindre.
On comprend bien la souffrance de ceux qui ont vécu, au moins par parents interposés, ces scènes terribles. Et leur besoin de se colleter à ces réalités pour les affronter, et les admettre réelles.

Les écrivains que je viens de lire romancent un peu leurs histoires, c'est leur métier...
A la fin de leurs livres, les situations se déverrouillent comme par magie,  le poids qui pesait sur leurs épaules s'allège, et ils se tournent le front haut et clair vers l'avenir.

Ca ressemble à une enquête policière, avec un dénouement libérateur à la fin.

Nos vies, aux uns et aux autres, sont peut-être plus plates, moins rocambolesques ou mystérieuses.
Nos mécanismes humains en restent tout de même complexes et intrigants.

J'aime les traités de psychologie, s'ils ne sont pas trop compliqués, où les explications découlent d'introspections savamment décryptées.
J'ai peur de n'en retenir qu'une simplification grossière.

Comme la plupart de nos démarches, cette curiosité vise évidemment à m'éclairer sur ma propre insignifiante mais néanmoins considérée petite personne. Vous savez, le "parlez-moi de moi"...
Je veux bien me pencher sur des cas présentés, mais uniquement dans le but de vérifier des théories, afin de me les appliquer mieux avérées.

Mon histoire personnelle est on ne peut plus creuse. Rien de particulier ne vient perturber ni infléchir un parcours sans surprise.
Pour autant, j'ai mes zones d'ombre, moi aussi, et je ne comprends pas tout de moi-même, loin de là !
Il m'arrive de me mettre en tension sans raison, de m'exaspérer au delà du fait ou de la situation, ou de m'émouvoir sans mesure.

A temps perdu, je m'interroge. J'essaie de dénicher un fil caché, une empreinte ténue, un indice révélateur. Je me mets sur la piste de moi-même...

En lectrice non avertie de Freud, j'ai entendu parler de la théorie d'interprétation des rêves.
Et j'en ai fait une jolie bouillie, impropre à toute consommation.

Répertoriant les songes récurrents aux différentes époques de ma vie, j'en ai fait un inventaire d'après moi propre à divulguer une information capitale.
Que je n'ai pas encore...

D'après les livres que j'ai lus, le temps de l'enquête est lui-même un élément de son enseignement final.
Je ne peux pas espérer découvrir d'un coup, comme ça, une vérité enfouie depuis des années.
Non, non, non. Je le sais et m'apprête  à sonder longtemps avant de dégager le moindre filon.

Cette après-midi, puisque j'ai un créneau libre devant moi, je vais commencer par répertorier mes songes, au fur et à mesure des époques.
Seuls parlent, paraît-il, le songes récurrents, ceux qui vous reviennent, et vous remettent dans la même situation, jusqu'au jour où la solution vous est donnée.
Il suffit de noter et d'attendre, donc.

Je commence par noter, et attendre, je le ferai.

Quand j'étais petite fille, avant mes dix ans, je rêvais très souvent que mes frères et mon père allongeaient ma mère au milieu de la cour de la ferme, entassaient sur elle des cartons et des planches, et la brûlaient.
Ma mère ne se débattait pas, elle gardait les yeux au ciel, et se consumait sans un cri.
C'était horrible évidemment. Je me réveillais en pleurs, affolée et terrorisée.
Un dimanche soir, alors qu'elle venait de déposer près de la tête de mon petit lit d'enfant une part du gâteau dominical dans un bol de faïence côtelé, je la regardai s'éloigner dans le couloir obscur.
Je ne me souviens pas de la raison de ce rituel. Sans doute devais-je manger cette part de gâteau dans la nuit, je ne sais plus.
Mon père entra dans la chambre où nous dormions tous les trois, et s'apprêtait au coucher.

J'étais encore paniquée par la vision effroyable du rêve que je venais de faire dans mon premier sommeil.

  - Ez duzue Amatto ilko ez da ala ?

   -Vous n'allez pas tuer Maman, n'est-ce pas ?

Mon père dut être surpris par la demande.  Je n'ai retenu que sa réponse, qui ne me rassura qu'à moitié :

   - Bai to ! Sobera pastiza ona egiten din, to !

   - Mais non ! Son gâteau est bien trop bon !

Je continuai longtemps de souffrir de ce rêve, sans pouvoir déterminer ce qui m'en libéra.

Plus tard, et pendant bien plus longtemps, je rêvai d'un autre scénario.
Un danger menaçait ma famille. J'étais la seule à être au courant. J'avertissais mes proches, mais on ne me prenait pas au sérieux.
Quand le danger se manifestait, mal préparés, nous devions nous terrer, essayer de fuir, ou mourir.
Les scènes avaient toujours lieu à Agorreta, ma famille représentait toujours le camp des victimes pourchassées, seul le danger prenait des formes diverses. Un monstre, une bête sauvage, une horde d'assassins, c'était selon.
Le moment le plus pénible était celui où je ne parvenais pas à convaincre les miens. Quand il s'agissait de fuir, je ne m'occupais plus que de moi, en un sauve qui peut totalement égoïste.
Puisqu'ils ne m'avaient pas crue, les autres n'avaient qu'à s'en prendre à eux-mêmes ! Belle mentalité, déjà, non ?
Ce rêve-ci trouva son dénouement, et je m'en souviens, pas très précisément, malheureusement.
Un jour, faisant ce même rêve, au lieu de prendre la fuite sans me retourner, je reviens sur mes pas. Et là, tout le monde est sauf. Mon terrible danger s'est éloigné, sans faire de victimes.
J'en suis soulagée, après toutes ces années de fuite, de peur, je me rends compte que je me trompais, que ce qui m'effrayait tant n'existait pas.
Ce rêve là ne revint plus tourmenter mes nuits à partir de là.

Plus récemment, je rêve souvent de ma mère défunte.
Je me suis absentée, quelques jours, et, quand je reviens, je la retrouve, misérable et abandonnée dans sa souillure. Elle est déjà très malade, amoindrie, petite chose ramassée sur elle-même et sans défense.
Il n'y a personne d'autre dans la ferme abandonnée.

Je prends ma mère dans mes bras, je la soulève, je la lave, et je la réchauffe. Mes gestes sont doux, son petit corps d'enfant reprend vie entre mes mains.
Rassurée, confortablement installée, elle me sourit.

Ma mère est morte il y a cinq ans, maintenant. Son dernier soupir, elle l'a poussé dans mes bras. Je n'ai pas réussi cette fois là à éloigner l'effroi qui a figé son cœur.
Je n'ai pas toujours été d'une douceur exemplaire quand je me suis occupée d'elle. Je m'en suis voulue parfois de manquer de patience, de m'agacer.
Est-ce cette double culpabilité qui revient maintenant me tourmenter ? Ma mère souriante du rêve après mes bons soins, est-ce celle que je me reproche de ne pas avoir suffisamment réconfortée ?
Je démêle mal. Mais ce rêve m'englue dans un malaise que je secoue à mon réveil, sans parvenir à l'éloigner tout à fait.

Ce catalogue sûrement incomplet de mes rêves les plus récurrents ne me donne pas la clef.
La clef des songes, miraculeuse et prometteuse.


Mes investigations personnelles sont respectueuses. Et patientes. Les choses se dénoueront en leur temps.
Et ce qui paraît trouble aujourd'hui s'éclaircira.

Que viennent faire ces élucubrations dans les nouvelles d'Agorreta ? vous demandez vous.
Je me le demande aussi.
Elles me sont venues, comme ça. Et je m'en suis déchargée ici.

Vous le savez, ce "bloc", c'est mon repos. Il reçoit mes divagations, et en bonne bête de trait, accepte ce bât sans rechigner.

Pour vous, ne vous y obligez pas. Et sautez, sans scrupules, sautez donc ce pas là...


A une autre fois, pour d'autres vagabondages encore !

LES HIRONDELLES SONT PARTIES...




Suiveurs des nouvelles d'Agorreta, bonjour, et bienvenu au compagnon de hasard.





Le jour où mon glorieux père est entré dans sa 88ème année, les dernières hirondelles d'Agorreta ont plié bagages.

C'est le silence dans l'étable, ce matin, qui m'a fait lever la tête et constater l'absence des petits elfes ailés.
Le départ a été tardif cette année. Ou du moins, est-ce mon impression.
En l'absence de précédentes données statistiques fiables, je ne saurais dire avec précision si l'année dernière, les hirondelles étaient parties avant, ou pas.

Ce sera le mérite de ce "bloc", peut-être le seul d'ailleurs, de pouvoir servir de référence dans la recherche chronologique de ce genre de petits événements. Pour ceux que ça intéresse...

Ces incontournables, l'arrivée et le départ des hirondelles, chaque année, scandent notre vie à la ferme.

Comme dit mon père : urte bat gehio, une année de plus.

Depuis son épisode critique, il y a trois ans, chaque année est devenue encore davantage qu'avant un cadeau.
Inattendu, inespéré, et d'autant estimé.

Quand nous évoquons avec lui cette période, nous avons pris l'usage de dire : "quand tu mourais...".
Les visiteurs de passage autour de notre table s'étonnent un peu de ce genre de tournures.
Elles fusent pourtant chez nous assez régulièrement.

Mon père lui-même, quand nous parlons de choses à prévoir pour l'avenir, nous soupire : laissez-moi mourir !
Comme la plupart des gens avancés en âge, il s'accroche au présent, quand l'avenir se fait chaque jour plus incertain, et n'aime pas envisager de changements dans son quotidien. 
Dès qu'il est question de travaux à faire, ou de modifications à apporter à notre système de fonctionnement actuel, il renâcle, prétendant que tout est très bien comme ça. Même quand ça ne l'est manifestement pas !

Il n'est pas non plus complètement obtus, et se rend à la raison. Je lui fais à ces occasions remarquer, que même avec lui vivant, il faut bien suivre la marche du temps. Sa mort ne sera pas le début d'une nouvelle ère, n'en déplaise à son ego. Elle s'inscrira évidemment fortement dans le cours de notre vie, mais le fait qu'il reste vivant justement, et si bien vivant maintenant, n'est pas un obstacle. Et c'est heureux ainsi, pour lui et pour nous !

D'ailleurs, au risque encore une fois d'offusquer les oreilles non averties, nous objectons souvent à son : laissez-moi mourir, un spontané et un peu cru, je l'admets : mais, jamais, tu ne meurs, alors...

Un jour, évidemment, ces souvenirs nous serreront le cœur. Nos agacements d'aujourd'hui nous paraîtront déplacés.
C'est pourtant la criante manifestation de notre ressenti commun, et je défie tous ceux qui ont eu à partager leur quotidien avec des anciens, de ne pas avoir éprouvé au moins une fois cette réaction. L'avoir tue ne l'atténue pas, au contraire, même, je le crois.

J'ai souvent entendu dans la bouche de gens âgés, ce : quand je ne serai plus là...
Se projeter ainsi dans un temps où nous ne serons plus pourrait paraître  chose curieuse, n'est-ce pas ?

Pourtant, les dispositions que nous prenons pour notre succession ne sont pas autre chose que cette projection.
Le si romantique "à ouvrir à ma mort" destiné à se prolonger encore un peu, en a effleuré plus d'un, non ?

J'ai moi-même dans l'idée un petit texte, à dévoiler "post-mortem".
Rien de morbide. Pas non plus l'habituel testament, celui-ci, je m'en suis déjà occupée.

Non, un petit texte d'adieu, un signe amical en remerciement pour tous ceux-là qui m'ont fait la vie plutôt belle, dans son ensemble.
J'envisage une première mouture, conservée par Gegel en brouillon, révisable au gré du temps et des événements...

Mes proches intéressés sauront le trouver, et le publier.
Après tout, vous avez, et, je l'espère, vous allez, encore longtemps, contribué à embellir mes jours, de votre intérêt.

Ce lundi pluvieux se prête parfaitement à l'affaire, et, après la sieste, je m'y attelle.

A bientôt, donc, en différé pour ce texte à suivre, et en direct, pour la suite de la série au fil du temps des nouvelles d'Agorreta.





dimanche 13 septembre 2015

DIMANCHE AUX CHATAIGNES




Me revoici, après avoir finalement décidé d'aller me promener en campagne avec Olivier et les chiens.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de mon père.
Je me rends compte que je lui annonce 87 ans depuis un an, quand il ne les fait que là...

Un jeune homme, encore, et en bien bonne forme !

Nous avons bien ri ce midi, autour de la grande table. 
Chacun s'est ensuite retiré en ses appartements, pour une sieste réparatrice et bienfaisante.

Une petite percée ensoleillée un peu orageuse a laissé place à une ambiance beaucoup plus agréable, ciel gris sur fougères rousses.

Nous avons décidé avec Olivier d'aller taquiner la châtaigne.
Autour d'Agorreta, il y en a quelques espèces, et les plus précoces s'entourent déjà à leur pied de bogues encore vertes, mais bien pleines.

Les chasseurs de ce matin avaient déserté la place, la voie était libre !

Près du petit bois derrière chez moi, en bordure de la propriété que nous continuons de nommer "chez l'Anglais", quand le propriétaire actuel est espagnol, me semble-t-il, de grands et fiers châtaigniers allongent leurs branches chargées au dessus du chemin :







Là, c'était cet hiver. Aujourd'hui, je n'avais pas mon matériel avec moi pour vous prendre une photo.
L'ambiance est toute différente, les feuillages fournis en un tunnel protecteur et intimiste.
La grisaille calme au lieu du ciel bleu, ça n'avait rien à voir, quoi.
Alors, pourquoi nous montrer ça ?

Parce-que je n'ai rien de mieux sous la main, là !

Vous aussi, faites travailler votre imagination, un peu... Je vous localise la scène, et vous donne les éléments pour vous représenter l'atmosphère.

Vous-mêmes, vous avez sans doute près de chez vous de ces chemins creux bordés de grands arbres penchés. Peut-être avez-vous d'ailleurs comme nous roulé les bogues vertes sous vos pieds, pour en écarter les lèvres fermées, et libérer les châtaignes lisses et brillantes  serrées dedans.
Si vous ne l'avez pas fait aujourd'hui, vous êtes encore à temps. La récolte va s'étaler sur deux ou trois semaines, selon les variétés.
Parcourez nos campagnes, repérez les fiers arbres aux bogues claires, et approchez-les en écartant les hautes fougères un peu roussies.

Ici, "cousinou" nous avait très obligeamment préparé le terrain, en fauchant ce matin autour de l'aire des châtaigniers.
Les gerbes de fougères couchées se mêlaient de menthe odorante, exaltées de l'humidité du sol tenu à couvert jusque là.
Je vous le dis, un moment spécialement agréable, dans le silence, et le parfum frais.
Des chevrettes noires habitantes du sous-bois nous quémandaient à travers la clôture des châtaignes. Nous leur lancions celles du milieu de bogue, plates et un peu flétries.
Elles s'en régalaient, les mâchouillant religieusement, à grandes grimaces de leurs lèvres mobiles.
Les chiens flairaient autour de nous, débusquant quelques mulots mis à découvert par la fauche récente.
En peu de temps, notre récolte s'alourdissait.
De belles châtaignes, de gros calibre, lisses et foncées. D'autres, d'un autre arbre, plus petites et plus claires, à la robe légèrement striée.








C'est déjà un régal de l’œil, ces fruits renflés et brillants. Je les cuirai demain, avec une feuille de figuier en arôme.

Les vaches de "Cousinou" et Zaldi s'approchent quand elles me voient. Je leur distribue parfois un peu de pain, alors, ma foi...

Les chasseurs éloignés, les bêtes retrouvent le calme. 
Et savourent elles aussi cette ambiance tranquille d'un dimanche gris de septembre.




Par dessus la clôture, Fauvette câline l'une des championnes d'Urrugne.
Celle-ci, malgré son prestige, est restée simple, et accepte sans façon les marques d'amitié de la voisine :

- Tu sais, lui confie-t-elle, les honneurs, c'est bien joli, mais une bonne copine, c'est bien aussi...

Je vous dis, une complète ambiance "amour et paix" en cet avant dernier dimanche de repos, pour moi.

Ensuite, je retournerai travailler à la jardinerie. Plaisant, ça aussi, avec des clients plus décontractés qu'en semaine.

Pour ce soir,  je vais  passer par la case séance de traite de Bigoudi. Et mesurer les progrès de mon dressage...

Passez une bonne fin de dimanche, et à une prochaine fois !

CHASSEUR SACHANT CHASSER ?




Bonjour tout le monde !


Ce dimanche est jour d'ouverture de la chasse.





Les alentours sont calmes. 


Les chasseurs sont bien là, pourtant. Toutes les voitures garées au bout du champ ce matin n'y sont pas d'habitude.

Voyez au premier plan mon opulent carré de choux et navets fourragers.

Il est en pleine pousse, les choux bleutés mélangés à mes deux navets.
Je ne le désherbe plus maintenant, ma culture est de taille à supporter la concurrence...
L'attaque de chenilles noires devient aussi moins probable, avec le durcissement des feuilles.

Voyez comme ces petites fourragères vont vite :


Les choux bleutés, semés il y a moins de deux mois, les navets rajoutés le 12  Août.

Un mois après ce dernier semis, la culture couvre totalement la terre.

Je vous l'ai dit, ce navet, il démarre en force.
Il a fait chaud, il a plu, j'ai pu correctement suivre le binage et les attaques d'altises.
Toutes les conditions favorables ont été réunies.


Pour autant, je vous en parlais la dernière fois, nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge.
Il y a deux ans, mon navet était tout aussi réussi, à ce même stade.
Je m'étais désolée de le voir lamentablement s'étioler et dépérir, en l'espace de quelques jours, quand, après de nombreuses heures de binage, je pensais m'être assurée la récolte de fourrage frais pour l'hiver...
L'an dernier, prévenue de ma triste expérience précédente, je m'y étais prise suffisamment tôt, pour pouvoir réensemencer avec les graines d'Antxo, quand mon premier navet se mit à arborer triste figure.  Pour ceux qui se demandent ce que sont ces graines, reportez-vous plus haut...
J'avais dès les premiers signes de défaillance arraché les plants pour les faire consommer aux vaches, en espérant extirper du même coup la calamité qui les avait perdus.

La sécheresse du début de juillet de cette année ne m'a pas laissé l'opportunité de renouveler cette parade.
Je suis dans l'expectative passive. 
Aucun signe d'alarme pour le moment... prions le Seigneur !




L'autre sujet d'observation vigilante, ma Galzerdi, un peu apathique ces derniers jours, paraît reprendre un peu de poil de la bête.
Elle reste un peu neurasthénique, et ne vide toujours pas complètement le pis de sa mère.
J'interviens le soir, à la rentrée, pour alléger les mamelles gonflées.
Bigoudi s'accommode, mais résiste quand-même.
Pour pouvoir la traire, il me faut encore lui passer une corde souple autour des pattes arrières.
Je serre juste de façon à lui permettre de faire de petits pas, mais sans lever lestement le sabot comme elle le fait si  bien, la bougresse !
Elle admet l'entrave sans trop de contrariété, et apprécie la gourmandise, pomme ou carotte, que je lui présente en fin de séance. Elle accepte aussi sans rancune les vigoureuses caresses que je lui prodigue alors.
J'espère me la gagner, cette petite vache de caractère, et réussir à surmonter ses défenses...

Là encore, à suivre !

Mes bêtes n'aiment pas les coups de fusil. A la moindre détonation, elles lèvent la tête, les petites se rapprochent des mères, et tout le monde migre vers l'autre versant de la pâture.
En ce premier jour de chasse, elles ne vont pas brouter à leur ordinaire.





A côté, Zaldi manifeste son mécontentement, elle aussi.

Elle galope la queue haute, et les oreilles courbées en arrière.

Ce n'est pas le galop pour se dérouiller les pattes, non, c'est le galop de la bête inquiète.







Ah là, là ! Il faut bien partager notre espace à ces autres gens, différents.
Nous aimons les bêtes et le calme. Ils adorent les fusils et la traque. Nous sommes bien obligés de les accepter autour d'Agorreta. Ils ne vont pas aller chercher le gibier sur la place de l'église, n'est-ce pas ?

Mes vaches s'habitueront, un peu, et Zaldi s'apaisera, elle aussi.
La saison automnale nous offre en présent ses couleurs, sa lumière et sa douceur.
Quelques chasseurs peuvent aussi prétendre goûter leur plaisir.

Vivons en société, isolés mais pas seuls au monde.
Le gibier ne doit pas abonder dans les parages, les coups de fusils sont rares.
Ces braves gens rentreront déjeuner tout à l'heure, satisfaits d'avoir pris le frais, à défaut de prise.

Pour aujourd'hui, je vais éviter d'aller me promener avec les chiens, dans la campagne.
Elle est trop peuplée pour moi.

A une prochaine fois, lecteurs des nouvelles d'Agorreta.
Savourez votre dimanche comme il le mérite, chasseurs ou pas.

vendredi 11 septembre 2015

HORS D'AGORRETA, POINT DE SALUT ?




Amis du jour, bonjour !






Le petit matin rosé se lève sur la campagne fraîche.

Je surveille attentivement mon carré de navet fourrager. A ce stade précis où il forme sa tête, une virose, ou un champignon, une quelconque saleté, quoi, me l'a fait dépérir, parfois.
J'ai essayé de décaler le semis sur le terrain, mais, faute de place, je ne suis pas sûre de m'être éloignée suffisamment de la zone "contaminée".
Nous saurons ça dans les deux semaines à venir...




Les vaches au pré viennent me saluer quand je leur rends visite.

Elles sont bien urbaines, ces braves bêtes !
Admirez le regard  vif et profond de ma belle Pollita.

N'est-elle pas attachante ?
Enfin, moi, j'y suis, attachée...















Les deux petites fraternisent avec les chèvres, parquées à côté.

Question de taille, sans doute.

La noire Galzerdi est un peu patraque, depuis hier.
Peut-être la chaleur, pourtant supportable, de mercredi ?

Elle avait déjà accusé le coup fin Août, souvenez-vous, en me laissant Bigoudi la rebelle à traire.
Je me demande si cette petite vêle est de constitution suffisamment robuste. A devenir ainsi molette au moindre écart de température, elle m'inquiète !

Je ne suis pas certaine de pouvoir garder un animal aussi délicat dans mon étable rustique.
Il va falloir prendre une option dès cet automne. Si elle dépasse les six mois, personne n'en voudra durant deux années de plus.
Les amateurs de viande français apprécient le veau tendre. Pas le "broutard", cet animal plus maturé, entre six mois et deux ans, qu'on consomme en "ternero" en Espagne.
Le bon goût serait-il question de frontières ?

Je serais déçue de devoir me séparer de Galzerdi, et de Rubita par la même occasion, puisque je les destinais à former une paire.
Laissons passer un peu de temps, avant de la déclarer trop sophistiquée, cette petite... et de la condamner pour telle.







 Sauvegardons-lui l'insouciance de pâturer auprès de ces chevrettes malicieuses.










Je reviens donc de mes tournées en extérieur, cette semaine.

Dimanche dernier à Bardos, où je retrouvai d'anciens collègues perdus de vue depuis plusieurs années.
La journée était fort belle, la nourriture goûteuse, l'ambiance agréablement ombrée sous les platanes.
L'assemblée se montrait enjouée, les rires fusaient.
Nous nous quittâmes en promettant de nous retrouver, bientôt.

Pourtant, je rentrai à Agorreta avec une sensation d'insatisfaction diffuse en tête.
J'avais eu l'impression confuse d'une distension dans le fil de nos histoires. Tout ce temps passé les uns loins des autres nous en rendait les rives floues.
Nous évoquions des anecdotes amusantes, certes, et j'ai ri de bon cœur. 
Mais notre réunion ne tenait que par ce passé partagé, et rien dans nos vies respectives ne nous rapprochait maintenant.

Evidemment, mes deux amies, et anciennes collègues elles-aussi, avec lesquelles je suis toujours restée en contact, étaient étrangères à ce malaise.
J'ai toujours du plaisir à les retrouver, et je les quitte sans aucune ombre, bien décidée à renouveler cette rencontre.

Notre Gilou local, toujours taciturne et pertinent, se laissait difficilement tirer de son mutisme.
Il se déverrouillait cependant, par saccades, et sa parole, nourrissait de rareté une justesse percutante.
Tout en Gilles est resserré. Il parle peu, bouge sans bruit, occupe un minimum d'espace. Il est de taille courante, fluet tout de même. Son ombre est étroite, et sa voix basse et peu audible. J'ai d'ailleurs eu bien du mal dimanche à entendre tout ce qu'il disait...

Il me revient une anecdote amusante à son propos :

Lors d'une réunion professionnelle à Lescar,  nous parlions de l'opportunité de changer de place, dans la configuration de nos magasins, le rayon d'alimentation des animaux de compagnie.
J'adorais, et j'adore toujours, ce genre de travaux d'un peu d'ampleur.
Gilles, lui, était un amateur beaucoup plus tiède de ces changements d'envergure.
A l'époque, il était mon supérieur hiérarchique, et avait pouvoir de décision sur mes propositions concernant le magasin.
Opposé à mon idée, il nous fit savoir en hochant vigoureusement la tête en protestation :

   - Pour ça, il faudra me passer sur le corps !

Il avait, comme ça, des blocages. Comme vous vous en doutez, à ces occasions, il m'horripilait, et je l'aurais volontiers jeté aux orties !

Ce jour là, la répartie me vint instantanément, comme il arrive parfois (mais pas toujours, malheureusement) :

   - Bah ! ça ne nous fera pas un grand détour...

L'assemblée éclata de rire, Gilles partagea cette détente, de bon cœur, je le crois, et je ne sais plus ce qu'il advint de mon projet...

Sacré Gilou, que je salue bien amicalement en ces pages, en lui souhaitant bonne route pour la suite.

Ce dernier dimanche, il me fit une remarque sur l'étroitesse de ma vie, autour de mes quelques bêtes, à Agorreta.

Il n'est pas le premier, ni sûrement le dernier, à faire cette observation.
Et je confirme le dépouillement de mon réseau social. 

Pourtant, ce périmètre réduit et peu habité me semble suffisant à mon épanouissement.
Je puise à cette source ténue et discrète toute la substance dont j'ai besoin.

Evidemment, mon travail à la jardinerie m'ouvre une fenêtre sur un autre monde, et je m'abreuve aussi à cette eau-là.
Quand je vais chercher des livres à la bibliothèque, j'en reviens toute guillerette à la perspective gourmande de découvrir les histoires racontées ou commentées par d'autres.

C'est l'une des rares sorties d'Agorreta que j'apprécie. Pour le plaisir qu'elle me promet.

Je vis resserrée sur ma ferme, autour de mes bêtes et de mon père.
Retirée dans ma tour pas d'ivoire.
Par conjoncture, structure, et surtout goût et envie.

Mes pensées divaguent gentiment dans ce milieu restreint.
Vous connaissez sans doute ces lampes où des liquides de densités différentes se tournent autour en bulles colorées, en un mouvement lent et sans sens apparent. 
Je crois bien avoir déjà utilisé ailleurs cette comparaison. Elle n'en a pas perdu son opportunité pour autant.
Mes pensées affleurent de la même façon à ma conscience paresseuse. Elles tournent et virent, sans discipline ni logique.
Rien de transcendant ne m'anime, aucun éclair de génie ne m'a jamais traversée.

Non, je rêvasse paisiblement. Et souvent, stérilement, honte à moi !

Ces pensées sans grand intérêt m'amusent et me distraient. Je les laisse venir à moi, danser et s'effleurer comme les bulles de la lampe.
Les quelques décisions que je dois comme tout un chacun prendre dans ma vie courante ne me mobilisent pas trop.
Je n'ai ni grande responsabilité ni haute ambition.
Et je crois bien que ça me va parfaitement comme ça !

Quand j'écris dans ce "bloc", me sachant lue, un peu, je m'applique tout de même un minimum : je tiens à ma représentation, tout de même, que Diable !

Oui, je sais, vous me direz : et ben, qu'est-ce que ce serait sinon !
Allez, allez, je vous l'ai dit déjà, je veux en ces lignes respecter la spontanéité du cours des idées telles qu'elles me viennent. Je m'astreins juste à canaliser mes vagabondages très "coq à l'âne" sans ça, comme dirait Romain, le fils d'Olivier.
Mes cheminements de pensée sont plus parents des rivières impétueuses des montagnes basques que des fleuves tranquilles des larges plaines...

Sans prétention, mais sans me dénigrer non plus, j'ai juste dans l'idée que je vais avoir plaisir à retrouver ces lignes, un jour, et que, peut-être, ceux qui tombent dessus auront aussi plaisir à les lire.

Pour ceux à qui elles déplaisent, ou qu'elles ennuient, un simple "clic", et je disparais ! Comme c'est commode, n'est-ce pas ?
Je suis ainsi exonérée totalement du déplaisir que je pourrais causer, et ça m'allège le tempérament.

Ma deuxième sortie de la semaine, fût pour Urrugne, ou je me rendis avec mon père et mon frère.
En ce mercredi, le ciel était limpide, le soleil juste un peu chaud, mais pas trop (n'en déplaise à Galzerdi !).

Les croupes puissantes et rondes s'alignaient sur le pourtour du fronton. Les gens déambulaient, les éleveurs présentaient leurs bêtes par catégories d'âge.
J'aime bien cette ambiance de foire, et j'aime regarder de belles vaches, tout simplement.
"Cousinou" se vit récompenser pour ses vaches, celles que je vous montre parfois, autour de Zaldi.
Une légitime fierté de cette reconnaissance des gens du métier redressait sa taille déjà haute. 

La matinée s'avançait.

Mon père se faisait accoster par les uns et les autres, souvent d'anciens paysans, heureux de le revoir en si bonne forme.
Il s'attarda particulièrement avec l'un deux, un vieil homme encore gaillard, à l’œil alerte et au grand sourire insouciant :

   - Erremedioak hartzen ote dituk ala ?
   - Prends-tu des médicaments ? lui demanda mon père, en prenant des nouvelles intéressées de sa santé.

J'ai déjà remarqué chez mon géniteur cette tendance à se comparer à ses contemporains, histoire de voir comment il se place dans le lot.

Son interlocuteur réceptionna la demande en un dandinement prononcé, mains aux poches :

   - Erremediuak ?...  Saskika !!

Et il éclata d'un grand rire tonitruant, au risque de tomber en arrière, mais se rétablit en deux trois pas latéraux. Très mobile, cet homme.

   - Des médicaments ?... Par panier !! était donc sa réponse à la question posée.

Il nous partagea ses éclats de rire, et ce fût un bon moment, un pied-de-nez joyeux à la vieillesse et à la maladie.

Comme ils faisaient plaisir à voir, tous ces vieux paysans à bérets, chenus et malicieux.

Ayant fait le tour des  bêtes présentées, nous montâmes déjeuner à Ibardin.

Là, l'assemblée bruyante des fêtards regroupés dans la salle où résonnaient terriblement leurs éclats de voix  détruisit irrémédiablement ce qui me restait d'acoustique.
Mon déjeuner en fût gâché, et la réelle saveur des mets anéantie, dans l'inconfort du sifflement assourdissant déferlant dans mes pauvres oreilles.

Bah ! d'ici deux à trois semaines, je peux espérer le retour au calme...

Cette incursion brutale dans un temps hors d'Agorreta, dans une ambiance toute différente, ne m'a donc pas trop réussie.
Et, si je fais l'inventaire des différentes sorties en réunions animées, elles ne me laissent pas un souvenir très heureux.

Virerais-je à l'ermite ?

Mon affection auriculaire (entre deux, j'ai relevé cette orthographe correcte, le petit doigt de la main, l'auriculaire, donc, étant le seul assez petit pour rentrer dans l'oreille, d'où sa désignation, ah...),  joue évidemment sa partie dans cette dépréciation. 
Les assemblées trop bruyantes m'assourdissent, littéralement.

Tout de même, si je me souviens bien, bien avant mes premières alarmes acoustiques, je n'aimais déjà pas me retrouver en trop nombreuse société, vite en retrait au milieu de la foule et du bruit.
Je participais mal aux fêtes. Je me retirais vite dans ma coquille...

J'ai été jeune, comme toux ceux là qui vieillissent. Mais jamais attirée par les virées en "bandes", ni les regroupements festifs.
Une jeune calme et tranquille, déjà, avant l'âge.

Je me vois vivre, comme si j'avais déjà l'âge de mon père...
J'apprécie les cadences ralenties, les rythmes paisibles. 
Le temps des vieux me séduit par sa lenteur, par sa parcimonie. Quelle chose étrange...

Parlant de notre tracteur Ttiki-Haundi, condamné sans appel, (lui aussi !) un peu trop vite, puis réparé, (cf un article précédent...), mon père me dit alors :

   - Gure denborakoa badieu honekin.

   - Nous en avons pour notre temps, avec celui-ci.

En clair, le tracteur réparé nous durerait jusqu'à notre fin.
Sous-entendu, commune ? Au même terme ?

Evidemment, nous ne savons, ni lui, ni moi, ni vous, quand il sera, ce terme. Et pour lequel d'abord. D'accord.
Mais j'ai quarante années de moins que mon père.
Même si je meurs avant lui, mon temps et le sien ne sont pas les mêmes. Il en va d'une génération, non ?

Je suis capable de mouvement, d'action, je ne me sens pas décalée dans mon rythme de vie.
Je suis le train, sans courir, mais sans me laisser dépasser non plus. Je n'ai plus vingt ans, je le sais, et j'adapte mon activité à mes capacités.

Je suis la dernière née d'une grande fratrie. Enfant, j'ai vécu avec des plus vieux que moi. Rendue à l'école, je ne me suis pas reconnue dans ces autres enfants de mon âge. J'ai toujours préféré la compagnie des aînés. Je me suis sentie en meilleure empathie avec ceux-là.
Comme si mon individualité de jeune enfant s'était fondue dans l'image que me renvoyait mon environnement.
Ai-je été si peu moi et autant ce qui m'entourait ? Me suis-je perdue dans le personnage qu'on me tendait ?

Je ne saurais pas le dire.
Je me sens maintenant bien dans mon âge, et quelques ennuis de santé mineurs, s'ils me désolent, n'entament pas longtemps le plaisir à vivre ce temps de ma vie.

Je veille tout de même à ne pas me fondre dans ce "notre temps" de mon père. A ne pas vieillir plus vite que la musique !

Un bain de jouvence s'impose.
Comment éloigner cet esprit vieillissant qui s'impatiente déjà derrière la porte encore fermée ?

Je me le demande... Vivre au contact quotidien de bêtes placides et d'un vieil homme fataliste ne m'aide peut-être pas à impulser le rebond nécessaire.
Je n'ai pas envie de changer ce mode de vie.

Que faire alors ?
Une immersion dans le monde infantile, peut-être ?
Il y a tout près à Agorreta de la jeune génération, dans les deux ou trois maisons près de la ferme. Du petit enfant en bas-âge, de la fillette gaie et turbulente.
Leurs jeux et leurs histoires enfantines, elles me les partagent parfois, ces petites.
Mais alors, ces cris perçants, parfois, ces questions incessantes et répétées... Fouffff !

Ce n'est pas une mince affaire de s'occuper d'enfants en pleine santé, et le bénéfice sûrement réel de leur compagnie se paie, là aussi.

Non, non, je préfère les regarder grandir, et peut-être, dans quelques années, aurais-je plaisir à écouter ces adolescents, si, de leur côté, ils ont envie de bavarder avec la vieille, que là, pour le coup, je serai devenue tout à fait.

Je n'y crois pas trop. Le temps des jeunes et celui des vieux sont comme les bulles de la lampe. Ils peuvent s'effleurer, mais ne se mélangent pas facilement.

Les cohabitations forcées à l'ancienne n'ont plus cours. L'isolement des temps de chaque génération nous parque chacun dans le nôtre.

A Agorreta, le temps du moment est au calme et à la vieillesse, installée ou en passe de l'être.
Il y a eu d'autres temps, où Agorreta s'animait davantage.

Il en viendra d'autres encore, des moments différents et des temps autrement.
Où, en lisant ces pages au milieu des cris et des hurlements d'une vie en plein essor, on se prendra à espérer alors le retour d'un peu de calme, celui qui repose, sans enfermer.

A Agorreta comme ailleurs, comme partout et toujours, le temps suivra son cours, et ses habitants s'inscriront dans les cycles toujours recommencés en s'étonnant de la pérennité  d'une simple pierre plate immobile, quand toute l'agitation humaine ne peut rien contre le temps qui passe...

A une prochaine fois, suiveurs de ce "bloc", et portez-vous bien jusque-là !