lundi 8 juin 2015

SAVAIT-IL LACER SES CHAUSSURES ?



Bonjour à vous !






Lever de soleil au dessus des brumes de fin de nuit.

Encore une très belle journée en perspective.

















L'astre se détache du peloton, c'est parti !















Mère Rhune ne couve plus ce rejeton en son flanc.

Il s'est détaché loin d'elle, à l'est.

Les volutes humides nappent les fonds de vallons et se coulent en fraîcheurs évanescentes.











Le maître de maison profite de cette ambiance si agréable pour faire sa promenade matinale.
Il a gardé de sa carrière paysanne l'usage du lever tôt.





Au retour, pause sur le banc déjà tiédi avant un petit café pris en commun.















Puis, stations en vigie dans les endroits stratégiques de la cour, histoire de suivre le fil des événements quotidiens.

Pour le repas de midi, il aura glané deux ou trois informations à commenter.

Et ne se privera pas de le faire !







Cet homme, mon père,  est dans sa 87ème année.

Comme la plupart des gens de son âge, il a connu quelques désagréments de santé, dont certains, assez sérieux.
Il y a quarante ans environ, la tuberculose lui rongeait les os. Après plusieurs erreurs de diagnostic, et quelques années de traitement, il vint à bout de cette sournoise vermine.

Il ne se montra pas spécialement courageux, ni combatif, à cette époque.

Evidemment, c'est facile d'en juger depuis l'extérieur ! La douleur, l'incertitude d'un mal sur lequel on ne met pas de nom, l'invalidité à un âge en principe de pleine force, tout cela ne s'assimile pas d'un claquement de doigts, et je devrais modérer mes appréciation, sans doute.

Ma difficulté à compatir se diluait dans ce mauvais vin, où lui, noyait ses angoisses.
C'était ainsi, alors, n'y revenons plus.

Plus tard, il eût maille à partir avec un cœur à soubresauts rythmiques, un peu trop jazzy à suivre !
Là encore, deux ou trois électrochocs et quelques pilules colorées plus tard, les choses rentrèrent dans un ordre acceptable.

Mon père envisageait toujours le pire, quand son corps le trahissait ainsi.
Je l'accompagnais chez les spécialistes, écoutais leurs avis et m'appliquais à faire suivre à mon père assez passif, les recommandations des sciences invoquées.
Il se montrait très discipliné, mais toujours résigné d'avance à y rester.

- Oh, je le sais, oui, ce que j'ai... lâchait-il toujours, ils ne te le disent pas, mais, moi, je sais.

Il sous-entendait un cancer quelconque,  s'appuyant sur des symptômes similaires relevés chez des connaissances, depuis effectivement disparues, emportées par ce mal.

- Je ne crois pas que les médecins mentent, non plus, lui objectais-je, s'ils diagnostiquent une inflammation de ton poumon, causée par un des médicaments de ton traitement, tu peux leur faire confiance, et ne pas tout de suite te déclarer un cancer avancé !

- Oui, oui, s'abandonnait-il, peut-être... mais sans y croire.

Ma mère s'offusquait de sa "faiblesse", et décrétait que ce qui le perdrait plus sûrement que tous les cancers réunis, c'était sa passion pour la bouteille à étoiles (le vin, quoi...).

Mon père collectionna au fil des années une demi-douzaine de cancers, Dieu merci imaginaires, dont il se releva...

Bon an mal an, nous traversâmes toutes ces passes difficiles.
Ma mère mourût, minée, elle, par un diabète dévastateur depuis de longues années.

La légende familiale disait mon père vite effondré, et nous nous attendions à ce qu'il se laisse complètement sombrer, après la disparition d'une épouse à tel caractère !

Et bien, nous nous trompions, complètement.

Mon père est resté auprès de ma mère tout le temps de sa maladie, et, s'il est allé chercher, un peu trop souvent à notre goût, du réconfort dans le vin épais, c'est que toute sa vie, il en avait pris le goût, par tradition usuelle, presque, et aussi, que c'était difficile d'assister à ce déclin là. Je le sais, j'y étais.

Malgré la peine de son veuvage, quand même soulagé de ce poids impossible à déposer, il continua seul la route.
Et ne se laissa nullement sombrer.

La maladie le rattrapa trop vite pourtant.
A partir du début 2012, les alertes devinrent fréquentes et aiguës.
La vieille mécanique compensait mal les défaillances diverses.

Sur l'automne, une douleur terrible le plia dans des crises atroces. Je soupçonnai une recrudescence de cette bonne vieille tuberculose dans l'abcès niché au fond d'une vertèbre lombaire.
Les médecins me certifièrent le contraire. Je n'en dis rien de plus... mais n'en pensais pas moins. Vous le savez, j'ai comme ça des croyances bien accrochées, et les raisonnements les mieux argumentés ne m'en éloignent pas facilement.
Je sentais mes interlocuteurs peu disposés à disserter avec moi sur cette tuberculose diabolisée. L'important était de soigner mon père au mieux, et, finalement, l'origine de son mal pouvait bien être indifférente, si on y arrivait.

Au mois de mai 2013, cet épisode évoqué dans la dernière chronique survint.
Mon père fût encore une fois hospitalisé en urgence,  et, encore une fois,  les avis médicaux étaient on ne peut plus pessimistes.

C'est là que l'on me présenta ce fameux questionnaire, à l'entrée de mon père au service de réanimation de l'hôpital de Bayonne, lors d'une énième alerte assez critique.
J'étais prévenue de la possibilité d'une issue fatale. La mise sous oxygène pouvait ne pas suffire, et il s'agissait, vu l'état très délabré du malade, de prendre une option sur une assistance respiratoire par intubation.

Pour en avoir discuté les mois précédents avec mon père, je connaissais sa position. Il voulait mourir sans être maintenu artificiellement en vie. Je préférais quand même recueillir son avis à ce moment là.
Il n'était pas brillant, mais il était conscient.
Je lui expliquais la gravité de sa situation. 
Derrière son masque, il roulait des yeux ahuris :

- Ah ? Orren gaizki nion orduan ?

- Bai, omen.

Je suis si mal, alors ? Oui, il semblerait.

L'échange était on ne peut plus laconique. 
Nous avions partagé sa lutte, j'avais assisté à ses crises de douleur insoutenables. C'était  un soulagement d'arriver au terme de toute cette souffrance, dans ce box de réanimation, dans le  paisible silence scandé des" bips" des appareils de surveillance multiples.
Mon père ne souffrait pas, à ce moment là. 

Il essayait d'enregistrer cette information. Visiblement, il ne se voyait pas si mal en point.
Il appréciait le répit des morsures qui l'avaient torturé. 
Je suivais le cheminement de ses idées dans les mimiques de son visage.
L'étonnement, un peu d'effroi, mais sans plus. Et la résignation, l'abandon.

- Boh ! gozo niok, hola.

Je suis confortable, là.

Et il haussa les épaules au dessus du drap blanc, en fermant les yeux.
Le médecin, c'était une jeune femme, m'attendait dans la coursive.

Elle me fit entrer dans un petit bureau clair. Ma nièce était avec moi.
J'exposai ma position, à savoir, inutile de s'opposer à la marche des choses. Mon père avait beaucoup souffert ces derniers temps, et il avait eu une longue vie. 
Je n'espérais pas autre chose pour lui qu'une mort paisible. Lui même l'acceptait.

La jeune doctoresse prit quelques notes, et nous informa de la nécessité de répondre à un questionnaire. C'était le protocole. Bien.

J'étais un peu secouée. Les derniers mois avaient été éprouvants. La scène précédente, aussi sereine fût-elle, je ne l'avais pas traversée comme on se promène en forêt.

Pourtant, ce questionnaire, très vite, me fit sourire, et à peine plus loin, carrément, rire.
J'évitai de manifester ces émotions saugrenues en ce lieu, mais, en sortant, avec ma nièce, je ne me retins plus.

Jugez par vous-mêmes.

Tout d'abord, le médecin parlait de mon père au passé. Je ne sais pas si les questions écrites allaient aussi vite en besogne...
Elle avait en main tous les éléments médicaux. Il lui fallait d'autres critères pour se faire une plus juste évaluation de l'opportunité de maintenir mon père en vie, ou pas.
C'était un peu froid, mais compréhensible, à mon sens.

- Comment vivait-il ?
- S'intéressait-il aux actualités, à la politique ?

Et quelques autres dans ce registre, histoire de voir si le malade était partie prenante dans la marche du monde.
Moi qui ne m'intéresse à pas grand chose en dehors d'Agorreta, et qui vit à peu près comme une ermite, je serais vite condamnée !

- S'occupait-il lui même de son argent ?

Tiens donc, en quoi cela influerait-il sur sa motivation à rester en vie... A la limite, ça chatouillerait davantage la motivation de ceux qui l'attendent, cet argent, non ?

- S'habillait-il seul ? Devait-on l'aider à se nourrir ?

Malheur aux dépendants !

Je comprenais qu'on puisse prendre en compte ces facteurs, accessoirement. Quand-même, je m'étonnais de ne pas trouver dans ce questionnaire une plus grande place faite à la détermination de  l'envie du patient inanimé, ou en phase de l'être, de vivre, ou pas.
Peut-être ai-je mal interprété les choses, c'est possible.
Je livre ici l'impression retenue, et j'admets sa complète subjectivité.

La question qui  me rendit cette scène, au demeurant solennelle, complètement loufoque, arrive :

- Savait-il lacer ses chaussures ?

Je le répète, je peux me tromper et déformer. Mais cette question là, j'en suis sûre, revint plusieurs fois sur le tapis, avec insistance.
Et là, ça ressemblait à un sketch oh combien surréaliste et comique.

- Savait-il lacer ses chaussures ?

Je répondais un peu mécaniquement à tout ce qu'on me demandait.
Là, j'eus un coup d'arrêt.

- Ses chaussures ?

- Oui, ses chaussures ! Savait-il les lacer ?

La jeune femme s'agaçait de mon mini-blocage. Je m'étais montrée jusque là tout à fait coopérative et même efficace, répondant rapidement et brièvement.
L'affaire était menée rondement, et on allait pouvoir en cinq sets régler cette histoire d'intuber ou pas, de faire vivre ou laisser mourir, quoi !
Un vieil homme, pas bien gaillard, sa fille pas trop éplorée pour qu'on ait à laisser le temps entre chaque question, d'essuyer les pleurs et ravaler la morve, tout allait pour le mieux, on pensait avoir fait le plus difficile, et là, crac ! ça coinçait ! Mince alors...

C'est sans doute à cause de mon apathie que la question me fût posée plusieurs fois.
Toujours est-il qu'elle me parût saugrenue, et eût le mérite d'alléger ce sentiment de vivre un moment de grande responsabilité, à savoir participer à la décision d'aider mon père à vivre encore, ou de le laisser aller vers la mort.
On ne joue pas à distribuer la vie et la mort tous les matins, n'est-ce pas ? Et décider ainsi du sort de son père, même en sachant qu'on ne fait que participer à une décision collégiale, est lourd.
D'autant plus qu'en guise de comité de réflexion, on a devant soi une grille de questions assez peu lisible pour le commun des mortels.
Je ne doute pas que derrière le fait de savoir lacer ses chaussures, se dessine une capacité de coordination dans les mouvements, se mesure un degré d'indépendance et d'autonomie. On se souvient bien combien enfant on se sent grandi quand on n'a plus besoin qu'un adulte se penche sur vos lacets, c'est vrai !
Sur le moment, je ne faisais pas le rapprochement entre savoir lacer ses chaussures, et mériter de vivre, ou pas.
D'ailleurs, en terminologie, ce jour là, après mes adieux à mon père, je pensais plus : mériter de mourir...

Très bêtement, au lieu de livrer mon désarroi mi- amusé, je répondis :

- Des chaussures à lacets, il n'en met pas : il ne porte que des sandales, des sabots de caoutchouc, ou des mocassins... sans lacets !

La doctoresse haussa des épaules, navrées. Quel nombre de points attribuer à cette rubrique essentielle, dans ces conditions ?
Je la laissai désemparée, et m'en retournai à la ferme.

Mon père ne mourût pas.

Les occupants des lits voisins recevaient des visites. Nous nous retrouvions dans le sas où il fallait endosser un grand tablier, se laver les mains. Un sas entre le monde des vivants, et celui des presque morts.
Plusieurs de ces familles passèrent à la jardinerie les jours suivants. Pour commander des compositions florales en hommage au défunt qu'ils avaient accompagné, pour la plupart, des gens bien plus jeunes que mon père, et en moins mauvaise posture.

Je vous ai raconté que, pendant ces jours là, ma vache Louloutte se retrouva à terre.
J'étais persuadée qu'elle se relèverait. Mais que mon père ne serait plus là pour la voir.

C'est le contraire qui est arrivé. Je me suis trompée. Alléluia !

Aujourd'hui, je regarde mon père quand il prend le soleil devant la ferme.
Ses sandales aux pieds, il est serein, et vivant.




Je me demande s'il saurait les nouer, ces fameux lacets...







Bigoudi ne se demande rien, elle mange, de bon appétit.

Son malaise digestif est oublié !
















Elle se porte comme un charme, vous remercie de vous être inquiétés pour elle.


Et vous salue bien cordialement.









Pollita meuglait cette nuit son envie de porter de nouveau en elle un petit veau. Sa fille Rubita n'a qu'un mois et demi.
Ma foi, cette bête a adoré son expérience de la maternité. Elle s'en tire à merveille. Alors, je laisse décider, sans questionnaire...








Comme mon père a décidé de vivre, contre l'avis de tout le monde !

A bientôt pour d'autres nouvelles d'Agorreta.
Là où la vie ne se met pas en grille !

vendredi 5 juin 2015

BIGOUDI LA TROP GOURMANDE




En cette radieuse journée de début juin, bonjour et bienvenus à Agorreta !






Ce matin, voyant cette barrière de nuages soufflés au dessus du soleil levant, je me suis dit : tiens, ça risque d'être joli, ça, d'ici un moment.

J'ai surveillé, et, quand le moment attendu est arrivé, clac ! je me suis régalée du regard, et je vous ai saisi ça.
Quelle merveille, n'est-ce pas ?
Ca se passe de tout commentaire.

Quoi, ce sale câble au milieu ?!  Vous vivez sans électricité, vous ? Ah...
La beauté est une grande chose, et ne doit pas s'offusquer d'être barrée, non ?






Quelques minutes après, c'était beau encore, mais autrement, moins grandiose, il me semble.

Il fallait y être, quoi, et j'y étais.

J'en ai profité. Avec gratitude.










La principale activité de ce matin,  dans le coin, a consisté à rentrer les balles de foin conditionnées hier.
Hier, il faisait chaud, idéalement chaud pour faire sécher correctement l'herbe fanée depuis lundi.
Presque trop chaud, même : les tiges d'herbe trop chaudes, rendues craquantes, se cassaient facilement, rendant le "roundballage" moins aisé. 
Pas facile de tomber sur le bon moment, là encore, entre le bien sec et le trop ! ou le pas assez, vous savez, jeudi dernier...



Remarquez, entre l'atmosphère de la semaine dernière, et la touffeur d'hier, il y a un sacré changement !

Cette météo, alors, quelle enfant, boudeuse un jour, et rayonnante le lendemain. Enfin!

L'incidence de cette météo est évidemment importante, sur la qualité et la conservation du foin, d'abord, sur son appétence, ensuite, et sur sa digestibilité, enfin.


Sans entrer dans une technique que d'ailleurs je ne connais pas, le foin trop vert fermente et devient un nid à bactéries impropre à toute consommation. Le foin trop sec tombe en poussière, le grain reste sur le champ, les brindilles brisées bloquent la bonne marche de la rumination.

Vous le savez, l'appareil digestif d'une vache, c'est une véritable usine à gaz. Je vous passe les différents organes en lien avec l'estomac, panse, pansette, caillette et autres... En fait, ceux-là sont les seuls que j'ai gardés en tête.
Le bol alimentaire tourne et vire là dedans en une transformation laborieuse et délicate. Tout un cheminement dans l'ombre pour une assimilation optimale des unités fourragères, sans dommages collatéraux sur l'organisme.
Et oui, ça paraît rustique, comme ça, une vache. Et bien, ça ne l'est pas !

D'où le poids de la prise de décision de "rentrer" le foin... Et les tergiversations qui vont avec !
Bah ! chaque session amène ses interrogations, et ses doutes, nous n'y couperons pas.
Sortons de ce pas et réjouissons-nous sans plus de tracas.


Regardez-moi tous ces petits tournesols disséminés là.
Au soleil couchant, la promesse d'un hiver bien pourvu.
La satisfaction atavique et primaire de ne pas connaître le manque de fourrage pour le bétail à nourrir.





Comme quand vous remplissez vos placards de conserves. Un contentement, un soulagement diffus, même à notre époque où les supermarchés regorgent de nourriture toute l'année.
Parce-que de là où nous venons, la vie n'a pas toujours été celle-ci, et que nous en gardons un souvenir ancré dans la moelle. 
Ces réflexes ne se justifient plus, et pourtant, leur persistance nous ramène hors de notre temps.
Loin en arrière, là où nos racines prennent leurs forces.






Une autre affaire d'instinct primitif se noue chez Cousinou.

Cette vache tournée vers l'étable quand toutes les autres paissent en paix, meugle tragiquement depuis deux jours.
Postée près de la barrière du champ, elle appelle, jusqu'à s'en enrouer.
Sans doute son petit qu'on a du lui enlever.


Cousinou ne laisse pas ses veaux aller au champ avec les mères. Il les garde enfermés, et ne les libère que pour les faire téter, deux fois par jour.
A cette condition, les veaux sont mieux commercialisables. Leur viande est tendre et blanche, quand les miens, plus musculeux d'avoir couru dehors, sont de moindre valeur marchande.
Les bouchers préfèrent même acheter des veaux élevés dans le noir ! Leur viande serait d'une qualité incomparable, et mieux prisée par une clientèle difficile.
Quelle horreur ! Les gens sont-ils à ce point éloignés de notre saine nature, pour être ainsi dévoyés dans leurs préférences ?
On préfère le lait pasteurisé, stérilisé, au lait cru, la viande de bêtes élevées "hors-sol" et dans le noir. 
Ca alors... quelle chose inquiétante, tout de même !

A Agorreta, nous faisons fi de ces réalités économiques distordues, et maintenons à nos bêtes une vie normale et naturelle.

Pour en revenir à cette vache et à son tourment poignant, elle ne connaissait de son petit que cette sensation brève au moment de le nourrir. 
Peut-être ne se plaint-elle que du fait de ne pas être vidée de son lait ? pourrait-on penser.
Ces vaches blondes ne sont pas de grandes laitières, mais elles sentent quand même le poids dans leur pis au moment où on les prive de leur petit.
Pourtant, même si on trait cette vache en souffrance, même si on la soulage de ce lait lourd, elle continue son émouvante lamentation.
C'est donc bien son petit qu'elle réclame, et pas seulement un bien-être.

Cet instinct maternel chez la bête, venu celui-ci aussi de loin, et au delà de la bêtise des hommes qui prétend le nier.

Pour en revenir à Agorreta, une autre vache déconfite depuis hier, c'est ma Bigoudi.
Souvenez-vous, elle avait fort prisé le foin lourd et vert rentré la semaine dernière :




Elle s'en régalait, ça faisait plaisir à voir !

Je lui en ai distribué aussi dans son râtelier, vidé au fur et à mesure.

Trop, j'aurais du la rationner, et prendre pour elle une mesure raisonnable qu'elle ignorait.

Ma Bigoudi a été trop gourmande.
Son alambic digestif n'a pas pu suivre la cadence.


A hier matin, elle manifestait tous les signes de la "fourbure". 
Elle était engourdie, inconfortable sur ses appuis, boitait même sérieusement de l'antérieur avant droit. Aucune lésion sur le sabot n'expliquait cette gêne.
C'est la fourbure caractérisée. Trop de nourriture mal digérée, des toxines engorgées dans le foie, toutes les articulations douloureuses et les coups de pied enflés juste au dessus de l'attache des sabots.

Je connais bien le phénomène pour l'avoir malheureusement connu jusqu'à son issue fatale avec ma Louloutte, la mère nourricière de Pintta Mona. Sa fourbure chronique couplée à un accident de pâture la condamna à terre. Elle rampait sans pouvoir se relever. 

C'est un spectacle difficile à soutenir, une grosse et brave bête ainsi clouée au sol, avec ses deux petits autour d'elle. Elle essayait de les nourrir, les léchant quand ils étaient à sa portée, écartant sa patte pour leur présenter son pis, écrasé au sol comme un gros sac vide.
Nous la retournions à plusieurs pour ne pas qu'elle s’abîme trop. Une désolation.

A ce moment là, c'était il y a un peu plus de deux ans maintenant, mon père était très sérieusement mal en point.
Il suivait l'évolution  de cette vache avec une attention constante. D'après moi, il transposait sur elle son propre état de santé, et voulait à tout prix la voir se relever, comme si sa vie à lui en dépendait.
Je fis de mon mieux, mais mon mieux ne suffît pas. Je dus faire euthanasier ma Louloutte.

A mon père qui me demandait comment allait la vache, je n'osai pas dire la vérité. Il était ce jour là hospitalisé en réanimation à Bayonne.

- Oh, répondis-je évasivement, elle est dehors...

- Elle est mieux, alors !

- Oui, elle est mieux...

Je ne mentais pas : elle était mieux, que se traînant misérablement par terre, et elle était dehors. 
Les quatre pattes en l'air, sous une bâche, en attendant la venue du camion de l'équarrisseur !

Ma belle Louloutte, je l'aurais pleurée, si mon père ne mobilisait pas à ce moment là la totalité de mes capacités affectives. Ainsi sommes-nous, sans doute, à crédit émotionnel limité...

Ce serait un épisode  à mieux  raconter, celui-là aussi, et je le ferai, bientôt, peut-être.


Les deux petits veaux orphelins avaient à peine plus d'un mois. Je dus prendre le relais au biberon, pendant les trois mois suivants.
Pintta-Mona se montra conciliante, acceptant de boire au seau sans faire trop de manières. Son frère de lait, aujourd’hui mangé, paix à son âme, fut plus récalcitrant.
Il refusa d'abord ce lait de substitution. 
Acculé par la faim, il se décida à accepter la tétine flottante censée lui rappeler la mamelle maternelle.
Seulement, s'il ne me sentait pas à ses côtés, il relevait la tête, et pffou !, envoyait valser ladite tétine dans la litière. 
Vite, vite,  je devais retrouver le petit cône de caoutchouc perdu dans la fougère, pour le lui refaire prendre en bouche. Si je n'étais pas assez rapide, il s'énervait sur le seau, et le renversait en plongeant la tête dedans.
C'était sportif, ces repas, deux fois par jour ! Les bêtes grandissaient, devenaient lourdes et fortes, et me bousculaient à qui mieux-mieux.

J'eus de la peine au moment de conduire ce petit mâle vers sa fin. J'avais un peu été sa mère...

Tout ceci pour expliquer que je suis très attentive à ces fourbures, pour en avoir fait une expérience bien triste.
Quand j'ai remarqué les raideurs de Bigoudi, hier matin, mon sang n'a fait qu'un tour !

Je devais aller travailler à la jardinerie. La journée était annoncée chaude.
J'hésitai à laisser Bigoudi dans la vieille étable. Mais il y avait sa petite Galzerdi, et sa demie-sœur, Rubita. Ces deux là ne supportent plus d'être séparées.
Pollita sans sa fille Rubita, ça ne peut pas aller non plus !



Toute la sainte famille dedans, avec les autres dehors, mes vaches se seraient toutes agitées.
Je décidai de mettre tout ce petit monde au champ, en espérant que ma trop gourmande Bigoudi aurait au moins la sagesse de rester près de la ferme, à l'ombre, à proximité de l'abreuvoir.
Saurait-elle se montrer raisonnable ? Ou bien irait-elle boitiller au fond du champ, et, fatiguée par la grosse chaleur, invalidée par ses fourbures douloureuses, se dessécherait-elle au soleil, privée d'eau, Galzerdi meuglant sa détresse auprès d'elle ?

Quel triste tableau me hanta tout au long de la journée...
Je tâchai de me raisonner, et le transfert de quelques palettes de terreau à positionner en rayon, par cette chaleur ma foi assez pesante, me fut suffisante distraction pour m'ôter ces images calamiteuses de la tête.

Au soir, je retrouvai ma Bigoudi pas trop mal en point, couchée près du point d'eau, avec les petites près d'elle, bien tranquilles.
J'installai toute la clique dans l'étable fraîche.






La ration de Bigoudi fût revue à la baisse, histoire de drainer ce pauvre foie débordé. Une petite cuillère d'aspirine par là dessus, et, à ce matin, Bigoudi avançait plus fluidement, un peu chaotique encore cependant.

Mon père observa cette amélioration avec satisfaction, et, tous les deux, sans en dire un mot, nous eûmes la même pensée pour notre brave et belle Louloutte, perdue en sacrifice aux Dieux.

Tout allait mieux, alléluia !





La baie radieuse scintillait, éclatante et limpide.

Et moi, ce cours des choses me réconciliait avec le destin.

Tout n'est pas mauvais, en ce bas monde, allez !









Celle-ci encore en offrande pour vous et remerciement pour ce sort qui sait sourire aussi, souvent.






La prochaine fois, si une actualité brûlante ne m'en détourne pas, je vous raconte le questionnaire protocolaire du service de réanimation de Bayonne...

Une véritable fable, plus imaginative et fantastique qu'aucune de celles que je n'oserais inventer !

A bientôt...

mercredi 3 juin 2015

SAINTE CHALEUR !



Bonjour à tous !





Pour se préparer aux grandes chaleurs annoncées, à Agorreta, nous groupons au matin les tâches en extérieur.

Là, il ne fait pas trop chaud. Même, il ferait presque un peu  frais !
Une petite averse de fin de nuit humidifie l'atmosphère.

J'ai fait le tour de mes petites cultures.
Déjà, les quelques degrés supplémentaires au thermomètre se manifestent en accélération de pousse. Comme c'est bienvenu !

Quand je me lamentais de la presque stagnation de mes plantules, ce matin, dix jours après le dernier relevé en images, c'est nettement plus satisfaisant, voyez par vous mêmes :







Mes courges "fourragères" à une dizaine de jours d'intervalle à chaque fois.
C'est encourageant, non ?














Le maïs, avec six feuilles déployées, construisant maintenant le cornet d'où s'élancera la vigoureuse tige centrale en pied.









la pomme de terre a pratiquement fini de fleurir.
le temps froid de mai ne l'a pas pénalisée.
La végétation en est drue, bien couvrante, et, pour le moment, saine.

Elle est au plus joli stade de sa croissance.







Là, vous imaginez ce qu'aurait été ma planche de betteraves si elles avaient bien levé au premier semis de début avril.

Imaginez, les rangées de fraîches "betteravettes" vert tendre, joliment ourlées de rosée en perles.

Je les éclaircirais, leur donnant à chacune l'espace suffisant.
Ce petit bouquet est un rescapé de bout de rang.




Retour à la réalité...

Le deuxième semis,  de fin avril.
Là encore, pas une réussite !

Des séquences assez bien fournies, puis de longs vides.
j'ai quand même remis un peu de graines en début de semaine, avant de sarcler.
Tout ce qu'elle risque de faire, c'est de germer et de compléter ces manques, alors !


Affaire à suivre sur les prochains jours, puisque à la faveur de la chaleur, les choses devraient bouger rapidement. Ou alors, je me résoudrai définitivement à oublier ma récolte de betterave cette année. Mais je ne renonce pas facilement, vous le savez maintenant !




Mon petit champ commence à manifester un peu de vie. Les lignes se tracent, les plantes se montrent mieux.

Je dois maintenant assurer à ces promesses en puissance les bonnes conditions de pousse.
Le gros du travail, c'est le désherbage.
Une jeune plante a besoin d'espace et de lumière pour croître. Avec les adventices, ces mauvaises herbes parasites, la compétition est rude.
Le plus clair de mes prochaines journées à la ferme sera consacré au binage.

Je vous ai présenté mon "antxur", plus haut, ma binette. Ma fidèle compagne au jardin, ici, exposée sur cour.
Voyez comme elle est petite, et bien usée déjà. Le petit angle droit est arrondi, à force de butter dans les cailloux d'Agorreta. 
Mes semelles aussi, je les use comme ça, davantage vers l'extérieur. Une posture difficile à rattraper maintenant, sans doute !

Elle est moi, nous œuvrons paisiblement, avec ténacité et sans nous décourager. Un petit travail par ardu, mais têtu.
Des heures au grand air, légèrement penchée en avant, je sarcle, émiettant les mottes dures, coupant au collet l'herbette malvenue.
Je ramène autour de ma plantule protégée de la bonne terre effritée, pour la ganser en confort.
Avec l'usage, on devient précis. Un coup du tranchant et clac !, on coupe un collet indésirable, un raclement du revers et trraah, on ramène en arrière une sournoise venue se nicher trop près de ma culture. 
De l'endroit, on butte, du côté, on éclaircit chirurgicalement. 

Evidemment, tous les coups ne sont pas de maître, là encore. Et je déplore trop souvent une visée approximative ou un geste trop incertain, avec pour résultat une plante à protéger irrémédiablement décapitée...
Sans vouloir me vanter pourtant, (!), je ne suis pas maladroite à cet exercice. Et toutes ces années de pratique m'ont  fait la main habile à l'ouvrage.

J'aime bien, moi, biner. Nous ne sommes pas assez nombreux je trouve à goûter aux bienfaits de ce simple exercice. 
Pour ma part, en plus du travail effectué, j'y trouve une grande satisfaction. Le temps de binage est un temps reposant, de méditation tranquille. Les petits coups répétés scandent le temps, un peu lénifiants, ils bercent les pensées en les apaisant.
L'environnement participe évidemment de cette sensation. Sur les hauts d'Agorreta, entre Rhune et mer, on est bien. Pour relâcher la tension physique de la posture, on se redresse, on laisse aller le regard sur les arrondis pacifiques.
Au grand soleil ou sous un ciel gris, on est bien, tout simplement, bien.
Les chiens guettent ces moments de pause en bord du champ, pour venir se faire caresser. Au passage, ils écrasent bien une ou autre plantule, mais bon, j'aime bien les avoir là, quand même.

Le travail avance lentement. La gratification est immédiate. On se retourne. Le rang tout juste biné présente une ligne propre et agréable à l’œil. Cette seule vue vous encourage à continuer, même si devant le bout est un peu loin.
Une saine et simple représentation d'un chemin tracé à parcourir dans l'humilité. Et l'image primaire d'un parcours où la vertu est récompensée, quand dans nos vies modernes, ce basique se perd de vue trop souvent.
Les soirs, avant le coucher pour un repos justement mérité, en guise de promenade, je fais le tour de mon champ bien biné avec mes chiens. Et je me sens bien, là encore.

Un petit suivi très régulier est indispensable. Rien de plus déprimant qu'un carré envahi de mauvaises herbes, où la culture se noie et ne se voit plus !
Autant le binage est reposant à un stade peu avancé de l'adventice, autant il est harrassant quand l'adversité a trop pris le dessus.
Et ça va vite, ces petites choses là !

Je vous avais présentés les mourons, véroniques, laiterons et autres séneçons de fin d'hiver :














Maintenant, nous en accueillons d'autres,  en plus de ces premiers toujours présents :


Agglomérés en bataillons, les renouées, aux feuilles lancéolées grisées, les daturas, plus durs et plus foncés, et le "gallinonca", ou herbe de France. 
Je ne suis pas très sûre de l'orthographe de ce dernier, ne m'en veuillez pas de cette science imparfaite.

Un bel assemblage de saletés, vite poussées, hautes et étouffantes à souhait.






Ici, la massive amarante, au revers de feuille violacé.

Un peu froissé de cœur,  elle tapisse en deux trois jours et vous étouffe sans état d'âme.

Le boa constrictor de la mauvaise herbe, cette amarante à l'épi velouté.
Je vous montrerai.










La morelle, plus tendre en sa jeunesse, perforée ici par les piqûres d'altises.
C'est une solanacée, comme la patate et la tomate.
Elle produit de petits fruits lisses et brillants, de couleur violine.
Ses fleurs sont blanches et délicates, en bout des hautes tiges largement érigées.
En maturant, la morelle se durcit, et sa silhouette se dresse haut et fort.

Soyez tranquilles, il restera très certainement suffisamment d'échantillons rescapés de mon "antxur". Je pourrai vous les montrer à tous les stades végétatifs, malheureusement !




Celui-ci doit vous être plus familier.
C'est le liseron, rampant, et s’agrippant langoureusement.

L'ennemi juré du maïs. Il s'insinue le long des tiges en étouffant les feuilles pourtant véloces.
Il est plus rapide, et fanfaronne en fanions de fleurs blanches quand il arrive au sommet.
Une liane fine et insidieuse, comme une fausse amie trop souriante !

J'en aurai d'autres à la galerie, très vite, les graminées estivales à venir. Les panics, digitaires et autres sétaires. De bonnes amies, celles-ci aussi, et même pas souriantes, elles...







Mon frère aîné a coupé son foin, lui aussi, en face.
Et ce soleil qui ne se montre pas trop...

Décidément, ces foins,  c'est toujours un petit suspense !

Allez, je vous laisse ici, et vous retrouverai dans quelques jours, au gré des pousses et des attaques...

vendredi 29 mai 2015

DES FOINS QUI FONT DU FOIN...



Bonjours, amis suiveurs de ce "bloc" !





Pas un temps à faire sécher du foin, n'est-ce pas ?

Ah ! Pas facile en ce mois de mai 2015 de rentrer du bon foin !

L'herbe est bien haute maintenant, mûre, prête à être fanée, presque passée bientôt...
Dès le soleil aperçu, l'envie démange de faire siffler la barre de coupe.

A Agorreta, nous avons peu de foin à faire. Mes six vaches en consomment trois douzaines de balles par an. Elles préfèrent le foin au regain, récolté en seconde coupe, autour de la mi-Août.
Ce dernier fourrage fait par contre les délices des moutons, grands amateurs de cette herbe courte et mollette. Le regain, sa couleur bleutée, son parfum prononcé, c'est de l'herbe vite venue, et sa valeur nutritive est moindre.
Mes vaches n'en faisaient pas profit. Au contraire, la distribution de ce regain de plein été occasionnait des désagréments digestifs chez mes fines demoiselles. Et des caisses de fumier malodorant par conséquence. Rien de bien bon , alors, le regain, hors de la grange à foin !

Ces quelques balles de foin, il les faut tout de même de bonne qualité. De l'herbe encore tendre, fauchée au grand soleil, séchée au vent taquin, et conditionnée à point.
Lundi, mon frère Antton prit le parti de couper un champ. Pour occuper un créneau disponible, et ne pas trop tarder à récolter. Bien.

Lundi, il faisait gris, souvenez-vous. Mardi, il pleuvait une bonne averse, et le soleil se montrait dans l'après-midi. Ah...
Mercredi, grand beau temps, brise fraîche mais bienvenue pour le séchage. Le foin coupé fût travaillé autant qu'il pouvait l'être. Remué, retourné, rassemblé en andains et dispersé encore.
Vraiment, il ne se passait pas une heure sans que l'on intervienne dans ce champ. Les tiges en étaient toutes ébouriffées.
Jeudi, le soleil se montra, mais un peu voilé, avec dans l'air une sale humidité peu alliée. 
Aïe, Aïe, Aïe...
Le temps était annoncé incertain pour le lendemain, aujourd'hui, donc. Merde !

Que faire, que décider ?
Mon frère se tâtait, ne voulait pas faire durer plus longtemps l'affaire.

Moi, j'étais d'avis de laisser passer cette grisaille en ramassant le foin en andains. Et d'espérer un franc soleil pour finir de sécher correctement ce foin.
Au cas, toujours possible, où la pluie  trop abondante ruinerait le fourrage, nous utiliserions ce foin raté en litière. Et irions chercher notre bonheur à une meilleure occasion, et ailleurs.

Ta, ta, ta ! Non, non, non, ça n'allait pas !
Nous n'avions qu'à enrubanner nos balles, comme alentours beaucoup le faisaient en ces circonstances. Vous savez, ces grosses pelotes tassées de plastique, noires ou blanches, au bord des champs.

A Agorreta, nous n'avons jamais pratiqué cette méthode de sauvetage. Nous en avons entendu parler, certes. Nous ne vivons pas complètement retranchés de la modernité.
Mais il me semble qu'il y a un stade à ne pas dépasser dans le séchage, pour "enrubanner" avec succès. Et que ce fameux stade, là, nous l'avions dépassé.
Nous gardons aussi à l'esprit le spectacle désolant d'une ou autre de ces balles ratées, distribuées dans les parages. Du fourrage noirâtre, poussiéreux, présenté dans les râteliers en extérieur, et unanimement boudé par les vaches venues le renifler, et se détournant, dégoûtées.
Cette balle refusée, reprise en bout de fourche motorisée, et abandonnée en fumier, même pas bon à enrichir quoi que ce soit. Une consternation !

Je me souviens encore de l'odeur de putréfaction avancée se dégageant de ces balles enrubannées,  alignées en bordure de la bretelle de sortie d'autoroute, à Urrugne. C'était quelque chose...

Evidemment, nous avons aussi entendu parler de foin plastifié d'excellente qualité, sur lequel les vaches se jettent avec gourmandise, paraît-il.

Tous ces éléments contradictoires ne facilitaient pas la prise d'une décision de telle importance.
Les discussions étaient vives, les commentaires acerbes.

Vous savez maintenant comment mon père adore dévaloriser son fils cadet. C'est devenu un jeu pour lui, et rien ni personne ne le fera changer d'attitude.
Le dit fils, lui, s'obstine et s'enrage. Il y perd ses nerfs, et la journée d'hier fut pour lui un supplice.

Plastifier?  Ne pas plastifier ? Telle était la question !
Coups de fils, avis des uns et des autres, tous différents, prévisions météorologiques.
Les affres de l'indécision le torturaient, le pauvre garçon.

Moi, j'étais à la jardinerie. Le soleil d'après-midi était plutôt franc. Ce foin doit avoir séché, me disais-je. Nous n'aurons pas à expérimenter ces nouvelles techniques inconnues.
En fait, je m'inquiétais de savoir comment se présentait ce foin plastifié au moment de la distribution. S'il était facile à défaire, et à faire passer dans les râteliers par mes ouvertures de grenier. L'installation est vétuste, chez moi, et sûrement mal adaptée aux méthodes utilisées dans des étables modernes.

Quand je rentrais, le soir, l'air de la ferme embaumait le foin. Une petite pointe d'acidité indiquait un séchage imparfait, une verdeur persistante.
Je rentrai mes vaches, allai voir mon père dans sa chambre, vaquai mon petit ordinaire du soir comme à l'accoutumée.

Avant de monter dîner, je fis un tour par le hangar où la remorque encore attelée trônait en majesté, chargée de ces fameuses balles de foin. Un peu vert encore, effectivement, à l'odeur alourdie d'une persistante humidité.
Pas trop mal, pourtant. Je me hissai sur la ridelle avant, tâtai un cœur de balle pour en évaluer la chaleur et la texture. Ca n'était pas craquant sec, mais pas trop mou non plus.

Bah, me dis-je, ça ira comme ça ! Je ferai passer ce foin en premier, et, à condition de ne pas trop le tasser au stockage, ça ne devrait pas moisir en bouillasse immangeable !

Vous avez peut-être vous aussi entendu parler de hangars enflammés par du foin surchauffé d'un mauvais séchage. Les balles de foin mal séché pressées en grande densité montent en température, à tel point qu'elles peuvent occasionner des incendies quand on les amasse en tas.
Nous n'avons pas besoin de ça à Agorreta !

Là quand même, avec une seule remorque de foin ventilée de tous côtés, il n'y avait pas grand risque, Dieu merci...

A ce matin, la décision d'enrubanner était en suspens, d'après mon père. Il était même plutôt partisan d'essayer un brin de nouveauté. Moi, non.
Ces balles plastifiées, c'est plutôt laid. Et ce foin, tel que je le voyais, pas si mal.

Bah ! disait mon père, ça ne vaut rien, ça, ce sera bon à jeter, et même pas au fumier ! 

Une condamnation sans appel.

Il n'a jamais su rien faire de bien, alors, tu penses !

Décidément, il n'en démordrait pas...

Non, non, il faut plastifier !

Ah, la veille, non, et là, oui, tiens donc !

Toutes ces indécisions commençaient à me donner le tournis. J'appliquai ma petite méthode recentrage. Et organisai la chose comme je l'entendais.













Après déchargement, mise en examen et inspection, avec assistance des services homologués présents sur le site.



















Présentation en situation avec  demande d'approbation des principales intéressées.
















Recueil de l'avis favorable de la dégustatrice en chef, à savoir Bigoudi, experte es-foins.



Cet examen décisif passé haut la main, nous pouvions envisager l'avenir sous un jour plus serein.






La remorque fût vidée, et les balles de la discorde dispersées aux quatre coins de la ferme :









Dans le grenier.
Voyez ce coloris, en comparaison de l'autre balle ? Hum...

C'est du tout frais, c'est ça, sans doute, c'est ça...

Et ce poids ? Ben... c'est du poids, quoi ! Ah...








Dans les râteliers, garnis à ras bord.

Ce soir, mes belles seront enivrées de ce riche parfum, à leur rentrée.















Dans le hangar, chaque balle sur une palette, espacée de l'autre.

Presque deux mètres carré par unité.

Imaginez, si nous avions eu cent balles à ranger, il nous aurait fallu la moitié d'Hendaye en couvert...

Mais nous sommes à Agorreta, et l'irrationnel ne nous effraie pas !





Toutes ces opérations sous l’œil goguenard de notre père, encore et toujours sur terre, tout renfrogné de ne pas voir ses avis respectés.




Même pour la photo, lui qui d'habitude pose avec plaisir, il est resté en retrait !

Bah, un bon repas et une saine sieste après, il aura oublié tout ça !















Opération remisage du matériel, à empiler sur la remorque, puisque la place au plancher est un peu diminuée, par le fait.

















Le tout, c'est d'y arriver...




















Histoire de libérer quelques pulsions destructrices, mon frère enfourche Zetor et son fidèle Girobroyor, pour pulvériser les mauvaises herbes dans le coin, à défaut de pouvoir faire taire son maudit père...










Ainsi va la vie à Agorreta. Tout y est observé et commenté largement. 
La moindre péripétie galvanise les énergies et les passions.

Une simple rentrée de foins remonte au jour les bouillons des petits conflits de famille. 
Mon père s'amuse énormément de faire enrager son petit monde. Et je crois que nous exagérons notre agacement, pour lui faire ce  plaisir.

C'est vrai, une famille, c'est alambiqué. Et les relations humaines y sont toutes mélangées de pudeurs et de transpositions subtiles.

Aussi difficile à démêler qu'une balle de foin mal séché.

A bientôt mes amis, et sachez vous aussi lire l'affection qui n'ose pas se dire, dans les petits simulacres de disputes entre gens de même sang.