vendredi 15 mai 2015

UN VENT D ASCENSION




Bonjour à tous !

L'Ascension sera ventée cette année !
Quelle chose désagréable que cette ambiance froide en ce plein mitan du joli mois de mai !





On s'attendrait à de longues et splendides journées, dans les 25 degrés, des cieux bleus parsemés de moutons, peut-être.
On vaquerait en tenue légère, caressés par le soleil, baignés de lumière.
Et on grelotte en rentrant la tête dans les épaules, tête baissée face aux assauts pinçant d'un petit vent de noroît totalement à contre-saison !

Quelle chose étrange que ces sauts de température déstabilisants ! On ne sait plus à quoi s'attendre, tant d'un jour à l'autre et sans préavis, l'atmosphère vire du tout au tout.
Allez allez, nous n'y ferons rien, il faudra bien nous en accommoder...




Dans sa grande sagesse, mon père attend les jours meilleurs en capturant les rais du soleil là et où ils se présentent.

Le banc de pierre devant la maison restitue la chaleur captée fugitivement, et on est tout surpris de le trouver tiède quand on s'y assoit, à la faveur d'une éclaircie.
Le gilet de laine est quand même de mise, ce matin.










Les toutes jeunes feuilles des peupliers carolins se font secouer.
Les plus vulnérables sont arrachées sans pitié.
Elles luttent à l'horizontale, cul par dessus tête, offrant au regard leur face cachée en un bruissement de protestation.
Depuis leur éclosion, c'est leur première épreuve.
Et pas la dernière...






Ma seconde couvée de betterave voit le jour.
Les plantules sont minuscules encore.
Leur petitesse les préserve des coups de vent.
Elles s'abritent de leur insignifiance. 
Inaperçues, elles ne seront pas tourmentées par les secousses venteuses.







Les plants de citrouille évoluent à peine.
A ce matin, ils déploient tout juste une troisième feuille timide.
Le froid, le vent, ils n'aiment pas ça, mais alors là, pas du tout !

Quand, par journées chaudes et humides, ils se projettent largement en déployant vite et loin leur végétation, là, ils atermoient, autant qu'ils le peuvent.





C'était il y a neuf jours.
Dans ce délai, quand les conditions sont favorables, ils commencent déjà à ramper aventureusement, et leur feuilles couvrent  la paume de la main.

Ils sont capables d'attendre encore, mais pas trop longtemps quand-même..
La réserve de la graine n'est pas inépuisable. 
Si le "retour sur investissement" ne se fait pas bientôt, si les feuilles émancipées ne captent pas assez de lumière et de chaleur pour nourrir à leur tour l'émission des racines sous terre, la plantule mal démarrée va s'étioler, et fondre.
Adieux alors ma belle récolte de citrouilles multicolores !

Ne soyons pas trop alarmistes. Quelques degrés supplémentaires feront vite l'affaire de mes petites courges en herbe. Et le plant, aguerri suffisamment de ce départ controversé, se jettera vers l'avenir avec des forces décuplées.
En dernière extrémité, je pourrai encore ressemer, jusqu'à la fin du mois.




Un autre, mieux aguerri déjà, c'est mon maïs.
Un peu pâle, évidemment, lui aussi réclame la belle chaleur.
Mais il déploie ses feuilles, les une après les autres.
Son collet brunit, manifestation de "durcissement".
Ce terme technique horticole traduit l'acclimatation à des conditions plus difficiles.
Le pied du plant "durci" change de couleur, fonce, et sa texture se rigidifie.
Là encore, si cette étape est brève, la plante en tirera bénéfice pour l'avenir.
Mieux armée, elle résistera plus facilement à d'autres aléas.
Le temps de cette éducation est déterminant, cependant. Seule, la graine ne peut pas tout compenser.
Il lui faut le prompt renfort des éléments.

Nous, pauvres et impuissants humains, ne pouvons qu'attendre. Et nous résigner à cette fatalité.

Je rejoins par ce biais mon précédent article.
Cette propension à s'incliner devant le sort tout-puissant, cette absence de velléité de lutte contre l'inéluctable, ne devrait pas se propager insidieusement à tous les domaines.
La prise de conscience d'une fatalité évidente et incontournable, ne doit pas exonérer une passivité coupable.

Je suis en exploration de ce chapitre-ci, dernièrement.
Et je recherche les illustrations du phénomène dans mon petit domaine limité mais riche  en enseignements, autour d'Agorreta.

La conduite d'un élevage et de quelques cultures est une bonne école de la vie.
La simplicité des leçons à en tirer offre un éclairage direct et limpide.

Je peux agir sur certains leviers, des possibilités d'actions me sont réservées.
Par mon travail,  par les décisions prises, je participe activement à la marche naturelle.
Je juge de l'opportunité d'entreprendre, je préfère attendre, je repars à zéro quand le résultat ne me satisfait pas. 
Je suis de mon mieux, avec vigilance, et j'observe de façon à intervenir au bon moment et correctement.
Tout ceci est dans mes cordes, de mon ressort et de ma responsabilité.

Je maîtrise ces éléments là. 

Pour d'autres, je ne suis pas décisionnaire. Je dois subir, et agir uniquement en conséquence, et pour parer à ces aléas arbitraires.
M'agiter à contre-temps, pester contre une météorologie adverse, ne m'avanceront à rien. Sinon à me fatiguer inutilement, et à m'aigrir le tempérament.
J'essaie de bien faire attention à m'économiser, comme la plantule veille à ne pas dilapider les ressources de la graine en jetant toutes les réserves dans une pousse trop contrariée. Souvenez-vous de navet-follet...

La dérive vers la paresse et la passivité pointe le bout de son nez. N'est-ce pas ? 
Vous entendez comme moi d'aucuns se lamenter : "à quoi bon lutter ?"
Et prendre pour justification cette soi-disant fatalité pour se laisser aller, complètement et sans plus de ressort.
Le ressort est comme la ressource, il faut le gérer, au mieux, pour ne pas le détendre par des sollicitations trop fréquentes et sans objet valable.
Sinon, comme on finit lessivé, on se retrouve sans force.

Ce n'est pas la visée d'une réussite assurée qui doit mobiliser l'énergie de se lancer dans une quelconque entreprise, aussi modeste soit-elle.
Parce-qu'assurée, la réussite ne le sera jamais ! Et non... 
C'est la perspective de mettre tout son élan dans la réalisation, la volonté d'y mettre toutes les chances et toutes ses forces.
La satisfaction d'avoir essayé de son mieux, mais vraiment, de son mieux, pas du bout des lèvres, est aussi gratifiante pour moi que la réussite.
Je reste dans mon périmètre, quand je m'attache à bien faire. Si mon action est couronnée de succès, tant-mieux ! Si elle ne l'est pas, je dois en accepter l'augure, et intégrer cet aléas dès le départ.

Ceci est, non pas, ma chair et mon sang, comme disait l'autre, mais bien mon idée de la sagesse, comme chemin vers cette maîtresse vénérée, la sérénité.

Je ne me juge pas paresseuse, ou passive. Je m'arrange des choses, j'essaie de ne pas consumer mon énergie en un combat et une lutte perdus d'avance.

Et comment peux-tu être sûre qu'il sera perdu, ce combat, si tu ne t'y engages même pas ?
Ma foi, cela est... 
Quand-même, j'ai la prétention en plus d'un demi-siècle, d'avoir repéré deux trois choses contre lesquelles je ne veux pas me fatiguer à lutter.

Ces lois naturelles et souveraines disent leur nom.

Dans la société des hommes, les lois ne sont pas toujours aussi claires et faciles à comprendre. Les passions, les tourments et les peurs faussent insidieusement les lignes. On a parfois du mal à s'y retrouver.

Les mauvaises fois, les orgueils blessés et les paresses déguisées se présentent plus masqués encore. Les miens, les nôtres, et les autres, les vôtres et les leurs...

On s'arrange des choses, et on les arrange, aussi, à notre convenance, pour les tendre aux regards.
La réalité nue et sans habillage serait indécente, inconvenante. 
Les compromissions, les faux-fuyants et les faux-semblants brouillent les cartes. On se sent vulnérable, à nu. Et on a si bien pris l'usage de se couvrir, que l'on ne sait plus voir ce qu'il y a sous les oripeaux.

On se perd à retrouver un fil dans cette masse grouillante et emmêlée.
Le travail de démêlage est intriguant et intéressant. 
Mais un peu fatigant, aussi, d'après moi.

Alors, oui, je pourrais peut-être essayer davantage, avant de déclarer forfait, parfois, dans mes maigres relations sociales.

J'en retirerais sans doute grande satisfaction.

Et  pourtant... 
Mon ordinaire, mon quotidien entre bêtes et nature, cette simplicité dans le cours des choses,  ne m'ont pas aguerrie à la complexité des relations humaines.
Je trouve le contact de mes semblables formateur, mais cet enseignement est troublé par une complication déconcertante. 
J'ai l'impression de comprendre, y compris de me comprendre, moi, et puis non, je me rends compte que je n'y suis pas. Tiens, et pourquoi ? Où ai-je perdu la trame ? Je ne sais pas.
Et l'envie de recommencer à chercher ne me tenaillant pas, je laisse tomber.

Mon cercle de connaissance restreint suffit à assouvir ma curiosité. J'ai renoncé à fouiller au delà du nécessaire,  quand des réactions me surprennent. Y compris les miennes, je me mets dans le lot, sans réserve.
La nature humaine est ainsi faite qu'on n'en fait jamais le tour, sans doute.
Et cette part d'impondérable doit s'accepter comme j'accepte les lois de la nature. Sans révolte, et sans soumission pour autant.
En défendant son périmètre, en s'y appuyant pour se nourrir des forces nécessaires, et rayonner dans une juste mesure, sans aller au delà au risque d'y épuiser en vain sa ressource.

Je ne suis pas une conquérante, une combattante. Ma place en ce monde et mon rôle dans la société suffiront à mon parcours.
Je ne "ferai pas bouger les choses". Non, je m'en arrangerai.

Des va-t-en guerre, dans une civilisation en marche, il en faut, je l'admets. Et il y en a, je crois.
Je n'en suis pas. Pardonnez-moi.

Je laisse aux visionnaires entreprenants la charge lourde et enivrante de faire évoluer notre société. Je me plie à leur maîtrise sans trop commenter, à partir du moment où je me suis délestée de cette charge.
Ce n'est pas tâche aisée, pour ce que j'en constate dans les effets...
Comme je n'ai pas idée meilleure à proposer, je me garde d'ironiser, ou si je le fais, je ne m'en félicite pas. Sans trop m'en fustiger quand même...



A une prochaine fois, amis suiveurs de ce "bloc".
Nous verrons comment mes bêtes et mes graines se sortent de ce mauvais pas de Mai...







Rubita ma roussette s'en sort très bien, elle, et vous salue  cordialement.

lundi 11 mai 2015

HUMEUR MAUSSADE




Bonjour à vous tous, et bienvenus dans les Nouvelles d'Agorreta !

Le temps de ce matin est l'exacte illustration de mon billet du jour :







GRIS, MAUSSADE, VOILE DE TRISTESSE.





Je fais tourner l’œil,  rien ne vient égayer cette morosité ambiante.

La grisaille diffuse uniformément, le silence, apaisant tout de même.














Seule note un peu tonique, le champ de foin de Cousinou, parfaitement propre.
Comme prévu, il a rentré ses balles hier, à la grande chaleur.

Ce matin, les vaches ont investi un nouveau pré carré d'herbe fraîche et haute.
Ce côté-ci de la clôture, elle l'ont ramené au collet.
La prairie va avoir besoin d'un temps de repos pour refaire de la pousse.
C'est qu'elles broutent fort, ces grosses blondasses !

Cette seule vue ne suffira pas à me sortir de mon marasme du jour.

Je connais cet état, je l'ai expérimenté déjà.
Je suis généralement peu encline à la morosité. Je cultive mieux la gaieté. Je suis d'ailleurs plus dans la douce nostalgie que dans la tristesse profonde.
J'aime bien ce mot, d'ailleurs, nostalgie. Pas tellement dans le sens de regret de ce qui n'est plus.  Plutôt de douceur triste, de mélancolie, tiens, voilà le mot juste, oui, mélancolie.

On l'utilise peu, ce "mélancolie". Pourtant, je lui trouve le confort d'un vêtement parfaitement ajusté. C'est joli à dire, d'abord, "mélancolie", et c'est amical à entendre. Quand "triste", "morose", ou carrément "dépressif" ! ça vous envoie au fond du seau...
Mélancolie repose, mélancolie est plein de compassion. Il s'y mêle une pointe de "langueur-languide", pour amener la touche désabusée. Mais ça reste léger, pas insurmontable.

La mélancolie, cette sensation diffuse, douce, cette tristesse pas encore définitive, peut se prendre comme amie, sans risque d'y laisser son ressort.
Ma mélancolie est passagère. Du moins l'a-t-elle toujours été jusqu'ici.

Si je ne devais pas quitter cet habit, un jour, si ce voile se faisait gangue, de plus en plus lourde et épaisse, alors, je m'inquiéterais.
Pour le moment, j’accueille cet état sans alarme. Je goûte même cette petite torpeur reposante, entre deux phases plus nerveuses.
J'en ai besoin. Elle me fait du bien.

Cette matinée grise d'aujourd'hui, après le fort soleil d'hier, cette douceur de l'air après l'écrasante chaleur, la légèreté après la force brutale, c'est une mélancolie, aussi. Une étape de repos, indispensable et salutaire.
Mettre ces sensations en mots me les familiarise, elles me deviennent mieux accessibles, et je me comprends bien, quand je me raconte. A défaut de bien me faire comprendre...

Il y a quelque temps, j'évoquais dans ce "bloc" cette tension trop continue que je m'imposais. Je parlais de mon père, de cette "veille" qui troublait mon repos. Et je disais que d'être trop vigilante à un moment où je pouvais l'être moins, puisque son état de santé est bien moins alarmant maintenant, ruinerait ma capacité à l'être suffisamment, si le besoin s'en fait sentir encore, comme il l'a fait par le passé.
Cette réflexion, je l'avais en tête, évidemment. Mais ce n'est que quand je l'ai transcrite en mots, que je me suis libérée de ce poids inutile. Et mes nuits sont redevenues des plages de bon repos sainement réparateur. 

D'avoir écrit ces quelques mots, de les avoir "lus et approuvés", m'a considérablement allégée.
Le "dire" est déjà un soulagement. Particulièrement le "dire" à la bonne personne !
Mais, en ce moment, je n'ai pas de communication précise à faire à l'un ou l'autre de mes proches ou connaissances.
J'ai le sentiment de les avoir faites, ces communications. Je m'attache à les faire en temps et heures, même si parfois le temps de dire est distant du temps de penser. L'atermoiement est parfois nécessaire...

Par contre, je sais qu'il me reste beaucoup de choses à découvrir, sur moi et les autres. Et je suis curieuse de ces découvertes là.
L'écriture introspective m'éclaire. Je ne crois pas devenir une égocentrique-narcissique. J’espère, du moins, ne pas le devenir...

J'ai à peine fini de tracer ces mots, et je me rends compte déjà de leur stupidité. Ecrire sur soi ou les autres, les autres n'étant que le miroir dans lequel on se cherche, qu'est-ce d'autre que de l'égocentrisme ?
Quand on écrit, sur soi, les autres ou sur tout autre chose, que cherche-t-on d'autre que soi, encore et toujours soi ? Directement, par l'intermédiaire d'un autre, ou encore par sa perception du monde, révélée par son regard sur ce monde ?
Décidément, je suis une insondable égoïste. Je recherche l'attention et les regards sur moi. Je propose des écrits, pour récolter cette attention et ces regards.
Je dis ne pas rechercher la compagnie, l'approbation de mes semblables. Et je ne fais que ça !
J'aime prétendre que je me suis affranchie des jugements extérieurs. Que ma structure propre me suffit à me tenir debout.
Alors, pourquoi étaler ainsi ma petite personne, examiner les morceaux et chercher à construire un personnage sur papier ?
Je parle d'écrire, parce-que c'est ce que je fais. Mais, dans la même veine, je mets évidemment, parler, plus largement communiquer, en gros livrer ses pensées, d'une façon ou d'une autre.
Libérer ces petits chevaux qui nous trottent dans la tête, comme je l'ai dit plus haut.

Vous le voyez, j'ai mes périodes mises en doute, comme tout le monde. Et ma traversée est hésitante, parfois. Comme aujourd'hui...

Cependant, cette percée glauque n'engouffre pas totalement mon plaisir d'être.
Si j'admets être discutable dans mes justifications, je crois en ma sincérité. Et, pusillanime,  je ne me flagelle pas au delà du raisonnable.
Ayant moi-même, avant qu'on ne me les jette à la figure, ramassé les épluchures moisies de mes petits travaux, je continue mes petits ménages intérieurs.

Considérer mes états d'âme comme des sujets d'écriture est un bon moyen de les décrypter, ou du moins de tenter de le faire.
Même si on est bien plus clairvoyant pour les autres que pour soi !
Je ne suis pas pressée, ni soucieuse d'efficacité dans ce domaine. Ce que je suis capable de comprendre, j'en utilise l'explication au mieux. Ce qui reste obscur, je le garde pour après, par force !
Les choses se décantent à leur rythme, suivant les circonstances. Je ne m'exacerbe pas à fouailler dans la confusion. J'examine, en bonne foi, et observe ce qui remonte au jour. Je devine bien des scories amalgamées en amas opaques, mais je n'essaie pas d'aller gratter au delà, où ça ne  démange pas.
Je vis très bien aussi dans l'ignorance. Savoir et comprendre ne sont pas nécessités universelles, loin de là !
La réalité gagne parfois à être estompée. Comme les contours des montagnes, ce matin.
La ligne pure et ciselée de l'horizon est d'une netteté excessive, par moments.
Les élans les plus sincères, les forces les plus vives, se limitent à la réserve d'énergie disponible. Rien ne dure longtemps sans s'éroder, un peu. Ou beaucoup...

On y croit, on se lance, on s'essouffle. 
On baisse les bras ? Et pourquoi pas ! 

Jean-Michel de la jardinerie m'a fait lire un adage de Saint-Augustin.
Je ne l'ai pas connu, cet Augustin là. Je n'ai d'ailleurs pas retenu littéralement ses phrases.
Dans l'idée, ça disait qu'à force de tout voir, on finissait par tout comprendre, tolérer, accepter, admettre, et, pour finir, approuver.  Je ne suis pas sûre non plus de l'ordre, qui avait pourtant son importance. 
Un genre de l'inéluctable fatigue de toute révolte, et l'impossibilité de sauvegarder la pureté originelle.
La confrontation perpétuelle éroderait à plus ou moins long terme fatalement notre capacité de jugement.
Dans ces conditions, les combats les plus légitimes seraient voués à l'échec, les luttes menées au nom des causes les plus justes, perdues d'avance.
Nous finirions par abdiquer, nos réactions s'émousseraient. Notre regard sur le monde virerait à l'électro-encéphalogramme plat, mort, sans plus aucun sursaut.

Ma foi, ce Saint-Augustin, avait lui aussi ses périodes mélancoliques ! Tout cet enchaînement n'éclate pas d'optimisme...
Je reste modestement persuadée que nous sommes capables de mobiliser un minimum d'énergie, en cas de besoin. Mais que cette capacité a ses limites, et son champ d'action.
Pour certains, et par moments, cette limite est basse et ce champ bien étroit.
Moi, aujourd'hui, ma limite est au ras du sol, et mon champ aussi pelé que celui de Cousinou. 

J'applique dans ces occasions ma batterie de lutte anti-morosité. Que la mélancolie ne coule pas en gomme, comme sur ces plaies des vieux troncs de fruitiers.

Je me recentre, je ferme les écoutilles. Je me ressource, basée sur mes seuls essentiels.
.
Ma petite affection d'oreille m'y aide, d'ailleurs. Le sifflement plus ou moins assourdi dans ma tête entrave la perception acoustique du monde extérieur.
Je perçois par contre mieux les battements de mon sang dans ma gorge.  Ce rythme sourd obnubile mes pensées, guide leur dérive dans un sas étroit.
Je perçois ces pulsations comme l'activité d'un noyau dur en moi. Ce noyau de vie, la seule certitude et la seule nécessité.

Je m'isole dans cette sensation primaire, scandée des pulsions vitales.
Dans ces moments, je deviens indisponible aux autres et au monde. Je rentre en moi.

Je ne m'y trouve pas mal. Ressourcée, apaisée, je referai surface. Mon regard s’intéressera de nouveau à ce qui s'offre à lui.
Je m'acquitte en conscience du rôle imparti. Je n'ai pas l'élan pour aller au delà, là.

Ma mélancolie me rétrécit. Elle m'éloigne de vous. De tout.

Je ne suis pas inquiète. Je vous l'ai dit, ma mélancolie est passagère. Et ce retrait, bénéfique.

J'espère ne pas vous avoir ennuyés. On me préfère plus gaie, peut-être. 
Je le serai sans doute, bientôt, de nouveau.

Comme disent les espagnols : mañana, mejor !
Littéralement : demain, mieux !

Bah, quand aujourd'hui n'est pas si mal...

A bientôt, et portez-vous bien, de votre côté !












vendredi 8 mai 2015

LA SAISON DES FOINS A COMMENCE



Bonjour à vous tous, en ce magnifique vendredi 8 mai !

Nous fêtons l'armistice, à notre manière.
En faisant tomber le foin !







Le temps se prête à la manœuvre. L'anticyclone est annoncé pour les prochains jours.
Ce vendredi devait être moins sûr, puis, finalement, il paraît tout à fait bien. Au pire, une petite averse sur le foin fraîchement coupé n'altère pas la qualité du fourrage à sécher.

C'est l'averse en cours, ou pire, fin de séchage qui est une catastrophe. Quand les tiges et épis suffisamment essorés, presque craquants, sont douchés. 
Là, malheur... ils virent à une couleur grisâtre, ramollissent, sentent le moisi. La récolte est fichue ! Les foins sont conditionnés sous plastique, en panique. Histoire de ne pas les perdre... Mais le bétail ne s'y trompe pas. Ce foin de second choix, elles le boudent. Et n'y viennent que faute de trouver mieux à se mettre sous la dent.

La mise sous plastique de l'herbe en vert se pratique aussi. C'est l'ensilage. Une méthode de conservation par la fermentation sans air. Couramment pratiquée pour le maïs, à l'automne.
Mais la chose est délicate. Il faut "enrubanner", c'est-à-dire envelopper les boules d'herbe dans du plastique, au bon taux d'humidité. Trop vert, le fourrage pourrit sous sa bâche, et, quand on ouvre le colis, c'est une infection, une odeur acide et agressive exhalée d'une masse brunâtre et collante. Une vraie cochonnerie, juste bonne à jeter, loin.
Trop sec, la fermentation ne se fait pas correctement, et l'herbe vire à une paille âcre et dure.
Non, vraiment, cet enrubannage, est à réserver au sauvetage de dernière chance d'un foin raté.

A Agorreta, faute de maîtriser la technique, nous préférons déclasser le foin mal séché en litière. Tant qu'il en reste assez pour le fourrage...





Ce foin coupé début mai est le meilleur.
L'herbe a eu le temps de pousser, elle est haute.
Les épis se sont formés en bout des tiges, mais les grains n'ont pas encore tiré à eux toute la substance.
Si l'on attend, la tige va se creuser, se dessécher, pour nourrir cette graine justement.
Le foin va devenir paille, la graine tomber à terre.
Il ne restera rien de bon à manger.


Ici, début mai, nous sommes au meilleur. Ce "Mayatz belarra", l'herbe de mai, est la plus riche, la plus goûteuse, aussi.
Quand le temps ne se campe pas en ennemie, tout va bien. Et, cette année, les augures sont tout à fait amicales.
Le maïs a pu être semé au bon moment, et la semaine est propice à un séchage optimal du foin.

Dans les alentours, comme dans vos campagnes sûrement, on fonce !



Cousinou a fait tomber son foin hier.
A la grande chaleur, embaumant les parages de cette odeur si agréable.
Ce matin, il entame les actions de séchage.
A grands coups de large pirouette, il secoue énergiquement les gerbes couchées sur le sol.
L'herbe happée par les dents rotatives de la machine est envoyée en l'air, chaque tige fouettée vigoureusement. 
Les andains alignés de la coupe sont éparpillés, retombent au sol en une couche mieux étalée.
Le grand soleil va pouvoir faire son travail, ressuyer cette couche végétale régulière sur toute sa masse.
L'homme et la machine interviendront encore, autant de fois qu'il le faudra pour faire sécher toute l'herbe coupée. L'herbe verte deviendra en deux ou trois jours, suivant la force du soleil et l'humidité des nuits, bon foin parfumé, craquant et léger. Prêt à être enroulé en boules, et engrangé.
Un fourrage de prédilection pour le bétail, en hiver.



Le maître d'Agorreta suit toutes ces opérations, au jour le jour.

Là, il revient d'une première tournée d'inspection.

"Bah, dit-il, maintenant, avec ces grosses machines, le foin, ce n'est rien ! Dans le temps, oui..."

Evidemment, évidemment.


La mini-meute ne commente pas, elle suit.







C'est sûr, dans le temps, à la faucheuse, à la fourche, en vrac, c'était une autre histoire...
Les foins, ça vous durait plusieurs semaines !
Il y fallait du temps, oui, mais aussi des bras.

L'occasion de travaux au plein air, de repas partagés comme à la fête.

Dans le temps...

Je ne suis pas nostalgique de ce temps là.
J'aimais ces journées, j'aimais ces assemblées. La chaleur, la sueur, les rires.

Mais j'aime tout autant le confort du travail fait par la machine. Le foin bouclé en quatre jours.
Et je ne suis pas sûre de trouver aujourd'hui autant de volontaires pour ce genre de travaux.

Dans le temps, c'était avant, et nous n'y sommes plus !

La modernité me séduit dans cette facilité du travail fait par la machine. Le foin rentré dans quelques jours sera tout aussi bon que celui entassé sur cette charrette d'il y a cinquante ans.
Dans ces conditions, la modernité est bénéfique. 
Il reste suffisamment de choses, qu'on ne peut pas confier aux machines, avec le même résultat, pour ne pas regretter d'être allégés de ces autres, non ?
C'est mon point de vue, en tout cas.




Tiens, regardez ma petite famille. Tout ce petit monde s’intéresse aux travaux alentours, aussi.

"Après tout, ce foin, c'est bien pour nous, non ?" semblent-elles dire.







Voyez la jolie Rubita roussette.
Un peu timorée, cette bête.
Trop couvée par sa mère, peut-être ?













Quand Galzerdi s'avère beaucoup plus intrépide.

Ces petits caractères se définiront mieux durant les prochaines semaines.
Ces deux là sont si jeunes, encore...










Ce sera tout  pour ce vendredi.
A bientôt les amis, et profitez bien de ce jour d'armistice dans l'esprit de réconciliation des peuples.
Que l'enseignement de la nécessaire fraternité nous reste sans avoir à souffrir six années exténuantes et meurtrières, dans la grande folie des hommes...

Amen.

mercredi 6 mai 2015

LA CAPITULATION DE NAVET FOLLET



Amis des Nouvelles d'Agorreta, bonjour !

Nous entamons la saison IV de ce "bloc". 
En continuité des autres, avec cette fois l'accompagnement de nos jeunes cultures à démarrer, le suivi de notre petit élevage expansé.
Et tous les petits aléas tragi-comiques de la ferme Agorreta en son quotidien...


Et oui, ce qui devait arriver, arriva...
Navet Follet n'a pas pu plus longtemps tenir sa posture !




Patatras !!
Le vent mauvais de lundi soir a eu raison de sa belle arrogance.

Le voici à terre, lamentable, exhibant honteusement et bien malgré lui sa pauvre petite tête minuscule...

Inutile d'espérer plus longtemps les cosses remplies de graines à ressemer.
Tout ça va dessécher,  en creux, et sans rien offrir pour l'avenir.





Il y a peu encore, il conservait belle allure, mon navet follet.

Il ne manquait pas de panache.
Ah, ah ! semblait-il narguer le sort : tu m'avais condamné trop vite à cause de mon audace de jeunesse ! Tu vois, je vis ma vie, loin de tes prédictions mauvaises, et mes fleurs n'ont rien à envier à celles de ces autres, là haut, dans le champ, les sages, soi-disant...
De vieilles timorées, oui !







Les "vieilles timorées" en question haussent gentiment les épaules, ce matin.
Bien plus exposées au vent du sud coléreux, elles ont résisté, elles.
Fortes de leurs racines bien plantées en terre, nourries de la chair d'un bulbe dûment construit, elles aboutiront, et mèneront à terme la formation des graines à ensemencer.
Ah, c'est sûr, elles y ont mis du temps.
Leur pousse n'a pas été fulgurante, loin de là !

Le temps de se construire ne se décide pas. Navet-follet a cru le  dominer de son arrogance et de sa force de jeunesse. Il a donné le change, un temps... Puis, s'est rudement fait rattraper !
Paix à son âme aventurière.





Ce matin, les cieux clairs paraissaient présager d'une belle journée. Quelques "nuagelets" noirâtres s'invitaient, déplacés.




Et rameutaient des amis à eux, les sans-gênes !

Regardez ces masses  obscures derrière l’acacia en fleurs.

Le peuplier "carolin", devant, feuille à peine.
La saison est tardive cette année.
les températures un peu fraîches.

Quoi ! et Lundi ?
Oui, c'est vrai, sur les jours derniers, il y a eu aussi du chaud, du moite, du tropical.

Pas de juste mesure...

Cette pression de l'air, cette touffeur soudaine et lourde, c'était bien inconfortable, n'est-ce pas ?
Bah ! pour aujourd'hui, nous sommes passés à toute autre chose. Et regretterions presque cette chaleur...
C'est désagréable, aussi, passer ainsi du frisquet-frais-pincé au lourd-chaud-amazonique !
Nos vieux organismes, le mien, déjà, en prennent un sacré coup. 
Luttons, les amis, luttons, ces hauts et ses bas ne nous jetteront pas à terre si facilement. Nous en avons connus d'autres, et sommes prêts à en endurer encore, sans doute !

Ce matin, j'ai fait l'inspection de mes cultures :




 Les patates marquent bien le rang, sans trop de manquants.

Je les trouve presque trop rapides.  Je les ai plantées il y a à peine un mois.
Olivier m'avait ramené ces échantillons de semence. 
Je ne me souviens plus de leur variété. Ultra-précoce, on dirait.
Avec petit rendement à la clef...
Là encore, le temps est maître d'oeuvre, et ne se contourne pas.

Bah, je vais les butter, les suivre de mon mieux, et nous verrons ensemble ce qu'elles nous font.



En continuité, semée le même jour, ma betterave.

Là, ma foi, on ne peut vraiment pas déplorer une trop grande hâte à lever.
Les plantules sont aussi rares que les cathédrales, et, déjà, picorées par les altises sauteuses.
Pittibull invoque le soleil levé.
Txief se désole :
- il n'y a rien, là, ma patronne...
Tu vas devoir recommencer !

Et bien, soit, je recommencerai.

La récolte sera là aussi amoindrie.
La betterave demande du temps à venir. Avec un mois de moins, limitée en fin de cycle par les froids d'automne, elle produira de plus petits bulbes, et ils se conserveront moins bien.
Ainsi va la vie : tout ne marche pas au premier essai, et il faut s'incliner...
Je vais faire ça au plus vite.



En seconde tranche de culture : la citrouille.
Il s'est passé moins de deux semaines depuis son semis.
Les premières apparaissent, froissées sous les mottes et les cailloux.
Irrésistiblement, elles se hissent vers la lumière.
Elles font le dos rond, arc-boutées, poussant fort des épaules.












Et s'ouvrent au soleil, exténuées de tant d'effort.
Je les ai semées en poquets de trois, d'autres viendront en principe entourer celle-ci.
Là encore, à suivre...













Ici, le maïs.
C'est un conquérant du nouveau monde, ce maïs.
Il darde vite une lame incurvée et déploiera rapidement cinq feuilles avant d'envoyer le cornet.
Je vous montrerai.

Tiens, cette graine, juste à côté, oubliée à l'air, attend d'être recouverte.
J'y repasserai, là encore. Et encore...



La terre sur cette parcelle semble bien ingrate, n'est-ce pas ? Beaucoup de pierres, des mottes vite durcies. Il faut la travailler et la travailler encore pour que les plantules puissent s'installer et croître.
Par contre, cette première étape franchie, elles y trouvent de quoi produire d'honorables récoltes.
Le plus dur, c'est de démarrer, quoi ! Et nous sommes en plein ...




La pointe du Jaizkibel s'assombrit. les acacias en fleurs défient ces nuées menaçantes. Un coup de vent comme lundi, et les pétales iront orner les talus enherbés.

Je vous laisse ici pour aujourd'hui. Vous l'avez vu, j'ai de quoi vaquer dehors.
Je vous tiens au courant des événements,  au fur et à mesure de leur survenue.

Souhaitez avec moi meilleure chance à la nouvelle cuvée de betterave, et bon courage à toutes ces plantules fragiles sorties de terre.
La ténacité en ce domaine comme en bien d'autres est nécessaire.
Je ne sais pas qui a dit : il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. 
Mais, qui que ce soit, il avait bien raison...


A bientôt, et portez-vous bien, vous aussi.

mercredi 29 avril 2015

VÊLAGES ET AGNELAGES




Une courte sieste et me revoilà en ces pages.

Je vous présente la petite Rubita roussette :





Bon, ici, elle n'est pas trop visible.

Vous connaissez maintenant la rengaine : vous la verrez mieux la prochaine fois !

Elle s'est ce matin familiarisée avec sa proche parentèle.
Comme sa demie-sœur, la semaine dernière.
Vous les voyez ici toutes les deux, la brune Galzerdi et la rousse Rubita.

Ces deux là sont sœurs par le père, conçues le même jour, et nées à une semaine d'intervalle.
Cette petite semaine d'aînesse autorise Galzerdi à introniser sa sœur dans le troupeau. Elles deviendront inséparables, sœurs de lait aussi sans doute, à se partager les pis de leurs mères respectives en allant au mieux garni.

J'ai déjà décidé de les garder toutes les deux, pour déposer les bases d'une nouvelle dynastie de vaches à Agorreta, de mères en filles.





Rubita se montre plus vive et aventurière que sa sœur.
Dès le jour de sa sortie, elle descend dans le champ, en avant-garde de sa mère et des suivantes.















Le patriarche d'Agorreta se poste en vigie.
Il est content de ces deux naissances, de ces deux petites vêles à Agorreta.
Maintenant, ses vaches, ce sont ses joies.
Toute sa vie, il a travaillé avec des bêtes.
Chacune de ses journées à Agorreta, il l'a partagée avec des vaches.

Notre petit cheptel d'aujourd'hui n'est évidemment plus notre activité vivrière.

Tout de même, la réalité économique ne se perd pas de vue.
Je dois nourrir mes bêtes, et engager quelques frais pour les soigner correctement. Une vache ne vit pas que d'herbe sauvage et d'air pur...
Si je ne compte pas sur mes vaches pour m'enrichir (je serais dans l'erreur, je pense !), je ne veux pas non plus y engloutir mes petits revenus salariés.

Pour équilibrer la balance économique, je dois vendre deux bêtes chaque année.
Mon étable n'est de toute façon pas extensible, et je n'ai pas plus de sept places dans cette première partie. La seconde, je la réserve à l'engrangement des récoltes de citrouilles ou autres betteraves, occasionnellement à l'isolement d'une bête, comme pour ces derniers vêlages, par exemple.
Ce barème correspond aussi au temps que je souhaite consacrer à mon élevage.

Là, avec Galzerdi et Rubita, j'en suis à huit bêtes. Les deux petites contiennent pour le moment facilement dans une place pour adulte.
Si tout va bien, cet été, Bigoudi et Pollita seront prêtes à être inséminées de nouveau, pour refaire deux veaux le printemps prochain.
Mes quatre génisses ont autour des deux ans. Celles-ci aussi, prêtes cet été pour être "remplies", comme on dit pour les vaches à féconder.

Si je gardais tout le monde, ça ferait quatorze bêtes pour l'été prochain !
A condition que tout aille bien, évidemment. Mais je ne vis pas dans l'idée que mes entreprises dérapent, en général. Je garde juste cette triste augure dans un coin de ma tête, un coin retiré où je vais rarement prospecter.

Mathématiquement, je dois sortir trois bêtes pour l'hiver prochain.
Bigoudi, Galzerdi, Pollita et Rubita restent à Agorreta.
Des quatre autres, je ne peux n'en garder qu'une.
C'est la dure loi de l'éleveur. La sélection implacable.

Ce n'est pas la partie la plus agréable du métier, mais elle lui est indispensable.
Je vais voir comment mes petites évoluent. Je ferai saillir mes deux mères quand elles seront prêtes pour une nouvelle maternité, d'ici trois mois environ.
Je pense garder Fauvette, ma belle fauve à tête blanche :


Si ces trois là "prennent", c'est-à-dire si elles acceptent l'insémination, la sélection sera toute faite.

Si l'une d'entre elles s'avère stérile, la chance sera laissée à une autre.

Mes bêtes ont la vie belle à Agorreta.
Pour certaines, elles y resteront de longues années.
Pour d'autres, le séjour sera plus court.
Ainsi va la vie de la vache à la ferme...


Je vous livre maintenant le récit d'autres naissances à Agorreta.
Ces histoires datent de plus de dix ans, voire peut-être quinze, je ne sais plus au juste.

Vous y retrouverez les mêmes émotions, inquiétudes, joies et peines que maintenant.
Et, si ce "bloc" perdure dans le temps, d'ici dix ans encore, ce seront encore toujours les mêmes...




Mes bêtes vivaient comme moi, de peu, mais sans se plaindre. Elles gagnaient en rusticité ce qu’elles perdaient en performances. Evidemment, à la moindre anicroche, c’était le trou assuré dans un bilan équilibré au plus juste.
Un simple appel au vétérinaire, le museau conquérant du long 4x4 avancé dans la cour de la ferme, signifiait immédiatement ponction douloureuse sur mon salaire. C’est dire si je ne l’appelais qu’en dernier recours, celui-là !
Mais bon, une bête souffrante, en dehors de l’affectif, même muselé par le portefeuille mince, c’est aussi une production diminuée. Alors, dans la droite ligne de mes cultures « bio-économiques », je pratiquais l’élevage « vigilance préventive ». 
Un suivi quotidien, une observation constante, me garantissaient l’optimisation de l’état sanitaire de mon cheptel. De petites interventions paramédicales de base, d’ailleurs assez controversées, quelques audaces parfois chèrement payées, cahin-caha, je me débrouillais.
Il y a eu évidemment quelques ratés notoires. Et notoirement retenus par des indélicats décidés à ternir ma réputation…
Un agnelage par exemple me revient de triste mémoire.
C’était une belle après-midi de fin d’hiver, je pense. J’approchais de la bergerie, mon petit seau de maïs et de vieux pain tranché sous le bras.
Les moutons adorent ce mélange. Il remplace avantageusement luzerne déshydratée et autres granulés sûrement de meilleure valeur alimentaire, mais tellement coûteux ces derniers temps qu’ils mériteraient d’être placés dans des vitrines barricadées sur des étagères tendues de velours pourpre, à l’égal des bijoux de luxe, chez les distributeurs dont le premier travail du matin est de changer les étiquettes tarifaires.
Autant il y a quelques années l’affichage prix s’empoussiérait tristement au coin des rangées de palettes de sacs, autant là, ce sont les sacs qui commencent à pâlir sous les écriteaux bien souvent renouvelés.
C’est devenu un luxe de nourrir quatre poules et une chèvre à l’aliment, de nos jours ! D’ailleurs, après la folie de la vache, la fièvre jaune de la volaille grippée  et la langue bleuie du mouton,  la flambée du prix de la céréale a fini de décimer les trois-quarts des petits élevages familiaux.
Et de ruiner les petits agriculteurs dans mon genre…
Bah ! L’amour du métier me tenait tant et si bien que l’évidence financière admise ne me décourageait pas. Je n’ambitionnais pas de m’enrichir sur mon exploitation. Ca tombait bien. Je me contentais de ne pas y laisser plus que ce que mon salaire ne me le permettait. Et j’y arrivais.
Sur ce point au moins, je n’ai pas à douter. Le sentiment de bien faire son travail est chose subjective. Le jugement de mes responsables me l’a démontré, si besoin en était. Mais le solde de mon compte en banque est une petite réalité dure et ferme. On peut s’y fier sans se poser cinquante questions. J’ai toujours pu payer ce que je devais. Ca me suffisait.
Cette digression m’éloigne de mon anecdote. J’y reviens.
C’était donc une belle après-midi froide et claire, un soleil pâle dans un ciel tendu sans faux-pli.
Je marchais d’un bon pas, les chiens trottinaient autour de mes jambes. La demi-douzaine de moutons que je qualifie avantageusement de troupeau m’avait repérée depuis le bout du champ où ils broutaient mollement une cime d’herbette aride.
Ils s’avançaient, au rythme irrégulier de leurs sabots chroniquement ulcérés. Là encore, je soignais comme je le pouvais, à coup de remèdes de grand-mère, là où un bon désinfectant aurait sûrement eu bien meilleur résultat. A vingt-quatre euros la bombe, je préférais la garder intacte sur l’étagère…
Une bête manquait à l’appel. Une vieille brebis éthique, mère et grand-mère de la moitié des autres, l’ancêtre vénérable et respectée. La veille, je l’avais regardée de près. Elle était pleine, et approchait de son terme. A son âge, c’était un défi osé, mais le bélier ne l’entendait pas de cette oreille.
Je suis d’avis qu’il faut laisser faire la nature. Et intervenir le moins possible quand il s’agit de décider de ce qu’un animal peut encore donner.
Ma vieille brebis se trouvait encore amoureuse à la fin de l’été. Le mâle, peu regardant sur l’allure de ses partenaires, l’avait honorée. Elle portait le fruit de ces amours. Jusque là, elle avait chaque année agnelé sans souci, et élevé très régulièrement une paire d’agneaux sans faire d’histoire. Je la respectais comme elle le méritait.
Ne pas la voir m’alertait. J’imaginais qu’elle était en travail dans la bergerie, puisque aucun bêlement ne me signalait un nouveau venu, ou deux, comme je l’espérais.
Je hâtais le pas, impatiente de savoir où en étaient les choses. Tout éleveur connaît cette émotion. Une naissance est toujours un évènement attendu avec un peu de crainte. Le miracle de la vie est naturel mais la mort l’est aussi. Et dans ces occasions, les deux s’entrelacent très vite.
Le portail grinçant, l’entrée étroite, la bergerie sombre après le grand soleil.
Je ne la vis pas immédiatement. Elle, me reconnut, et bêla un appel à l’aide. 
Les autres se présentaient déjà, attirés par la pitance annoncée. Pour les éloigner de ma bête en détresse, je distribuai dans la mangeoire du fond. Sans plus de manières, elles se mirent à l’œuvre, craquant les grains en contorsionnant leurs lèvres mobiles. Des grimaces de vieille femme qui a oublié de remettre son dentier.
Le monde animal ne connaît pas la pitié. Le besoin de manger passera toujours avant la curiosité, souvent avant la peur, et sans l’ombre d’un doute avant tout lien filial rompu par plus d’un cycle de procréation.
Mes brebis comme mes vaches surveillent leur petit et les défendent s’il le faut. Tant qu’elles n’en ont pas un autre. Le dernier-né reste le seul à protéger. Un agneau ou un veau de l’année précédente deviendra un ennemi s’il essaie de s’intercaler entre sa mère et le dernier petit. La bête ne reconnaît pas ses aînés, semblerait.
Je me demande d’où les humains tiennent cette mémoire de filiation. Des papiers d’enregistrement, peut-être…
Bref, je m’approchais de ma brebis parturiente. Son bêlement m’avait paru alarmant. Au-delà de la souffrance normale d’un agnelage sans problème.
Je m’accroupis. Elle roulait des yeux affolés. Le mouton est bête vite effarouchée. La panique monte immédiatement dans ces cervelles étroites. Mais là, il y avait de la peur, oui, mais surtout beaucoup de mal.
Je me suis souvent trouvée en empathie avec mes bêtes. Ce jour là, je sentis mes entrailles se crisper. J’adoucis la voix et le geste, tâchai de rassurer, d’apaiser. Le tableau se présentait mal. La brebis couchée sur le flanc haletait en grande difficulté. Elle se contorsionnait sans pourvoir se redresser. La litière malmenée autour d’elle témoignait de ses efforts avortés. Elle avait expulsé la matrice, et l’agneau à naître ne paraissait pas.
Il fallait vite intervenir.
J’avais déjà vu faire le vétérinaire, avec des vaches, dans le même cas. Mais ma vieille brebis ne valait pas le prix d’une visite de professionnel. Dans ces moments, le sentiment ne peut pas avoir sa place. Plus exactement, si l’on n’a pas les moyens de se le payer. C’était mon cas.
Mon neveu appelé au secours se présentait déjà,  le fusil à la main, pour abréger des souffrances inutiles.  
Dans l’urgence, et parce-que je ne pouvais pas me résoudre à cette triste extrémité, j’ai voulu essayer de faire quelque chose. Beaucoup de bergers le font. Avec succès souvent. Pas toujours évidemment.
Les augures ne m’étaient pas spécialement favorables. Une brebis vieille, fatiguée, un travail trop avancé. J’ai fait ce que j’ai pu.
J’ai remis la matrice en place, ou du moins, je l’ai réintroduite sans trop savoir où elle devait se loger. J’ai cherché ensuite l’agneau dans ce magma chaud et glissant. Je l’ai trouvé. Je l’ai tiré à grand peine avec l’assistance de mon neveu.
Le pauvre garçon a manqué vomir ses trois derniers repas. Mais il a tenu bon, s’est attelé à la tâche ingrate les yeux à demi fermés. Grâces lui soient rendues de cette valeureuse abnégation.
Au bout de quelques minutes intenses, nous avions sorti un petit agneau crème, vivant, de longues pâtes emmêlées autour d’une tête engluée. J’ai regardé tout de suite si c’était un mâle ou une femelle, comme le font tous les éleveurs-naisseurs, je pense. Une femelle induit souvent la promesse fructueuse d’une augmentation du cheptel, pour peu que la souche soit bonne. Et là, une petite de ma vieille et si méritante brebis, je l’aurais choyée en mémoire de sa génitrice.
La génitrice en question soufflait toujours, mais un peu moins fort. J’ai voulu prendre cette atténuation pour du soulagement.
Nous étions heureux, avec mon neveu. L’entreprise tournait bien. Nous revenions de loin.
Entre congratulations et émerveillement, nous avons pourtant  vite du déchanter. Le petit animal ne respirait pas correctement. Immédiatement, nous mîmes en œuvre les premiers gestes de survie préconisés dans ces situations. Soufflage dans le museau, petite coulée d’eau fraîche dans l’oreille, remuage synchronisé des membres. Malgré toute notre bonne volonté  et à notre grand désespoir, rien n’y fît.
La petite agnelle s’éteignait sous nos yeux avant même d’avoir ouvert les siens sur le monde.
Une déception aiguë, mais connue déjà. Je me tournai vers la brebis, lui caressai le chanfrein incurvé et soyeux. Elle releva la tête, ne parvint pas à se redresser davantage, et reposa lourdement son museau dans la paume de ma main. Son souffle pénible présageait mal de la suite. Je savais à quoi m’attendre alors.
Mon neveu reparti, je m’assis dans la fougère souillée, soutenant la tête de ma vieille mourante. Elle aussi avait compris.  Sa respiration s’apaisa, sa tête s’alourdit encore, elle étendit ses pattes, et exhala un dernier souffle résigné. Enfin libérée de tant de douleur inutile. La fin difficile d’une vie bien remplie.
Je me souviens de cet instant de peine, mais de peine douce, presque de sérénité. Des larmes tièdes me coulaient sur les joues. Je ne sanglotais pas. Je laissais aller la tension de la lutte contre la mort. Il faut savoir reconnaître le moment où l’on a perdu, pour le vivre au mieux.
A chaque fois, j’ai essayé d’accompagner mes bêtes dans la mort. On partage des années avec un animal, on l’élève, on le nourrit, on le soigne. On apprend à le connaître au fil du temps. On vit chaque jour dans la même odeur lourde et chaude.
En principe, un éleveur voit naître plus qu’il ne voit mourir. Les bêtes en fin de carrière quittent la ferme sur pied. C’est une réalité économique rude sans doute, mais incontournable.
Même après une honorable carrière, l’animal sera encore appelé à payer sa tête, au prix du kilo, aussi maigre soit-il. Pour les vaches, c’est la règle. Celles qui meurent à l’étable le font par accident ou euthanasie à la suite d’une maladie  qui rend leur viande impropre à la consommation. C’est toujours un moment pénible. Mais il fait partie du métier.
Les brebis, chez moi du moins, meurent de leur belle mort, si elles ont été destinées à la procréation.  Dans les fermes alentours, certaines finissent dans la marmite à « tripox » des fêtes de Biriatou.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas, s’il s’en trouve, le « tripox » est un boudin confectionné à base de viande de mouton de réforme. C’est le plat traditionnel et réputé des fêtes locales du petit village de Biriatou, autour de la Saint Martin du mois de novembre.
Le bélier est sacrifié au bout de quelques années, au profit d’un plus jeune, plus vigoureux. Là encore, c’est la dure loi de la jungle. Dans une cour de ferme, il fait meilleur être une femelle bien bâtie pour donner la vie. Le mâle, quel qu’il soit, ne fait jamais longue carrière.
Dans nos sociétés humaines, nous nous sommes éloignés de ces primaires naturels. J’imagine que beaucoup y trouvent leur compte… Moi la première d’ailleurs, vieille femelle stérile et improductive !
L’attitude face à la mort est différente, quand on côtoie régulièrement le monde animal. Pas seulement du fait de l’évidence de la relation vie-mort. Mais plutôt par l’observation de l’indifférence de la bête vivante pour la bête morte.
Une vache privée de son veau mené loin d’elle va l’appeler, plusieurs jours durant parfois. Elle le cherchera, le réclamera, à longs meuglements désespérés qui la laissent enrouée.
Cette même vache, si elle flaire le cadavre refroidi de son petit, s’en détournera très vite et ne se plaindra pas de son manque. Je tiens ça de mes fines observations sur plusieurs décennies tout de même et quelques têtes de bétail.
Je ne prétends à aucune connaissance scientifique de la psychologie animale. Simplement à une observation attentive et confirmée par une expérience suivie.
Cette cohabitation avec la bête et ses usages modifie la perception humaine de la mort, plus précisément, du mort. Autant le vivant jusqu’à son dernier souffle reste l’homme ou la femme connu, estimé, respecté, ou alors  haï, méprisé.
Il représente, véhicule, nourrit tout un flot d’émotions, d’images, de souvenirs. Et suscite, au moment de la séparation définitive, après la terreur du gouffre noir et béant ouvert si près, la sérénité de la résignation, du renoncement final et fatal.
C’est ce moment par définition unique, le relâchement après la lutte, l’acceptation après le refus et la révolte. J’ai toujours essayé de le partager, de l’accompagner. L’occasion m’en a été donnée parfois. Et j’en ai toujours été reconnaissante au destin.
Quand mon heure sera venue, j’espère me souvenir de ces instants et en retirer la sagesse de ne pas essayer de me dresser  contre l’inéluctable, par effroi. Mais je laisse venir ce moment sans impatience. La curiosité de la vérification ne me tenaille pas à ce point là !
Pour en finir avec ma démonstration un peu perdue de vue dans ces méandres flous, je disais que ma perception du mort est différente après ces années passées auprès des bêtes.
Maintenant, le mort devient dans l’instant du trépas un cadavre. Inanimé et complètement détaché du défunt. Je respecte une mémoire, une histoire. Je n’ai pas de sentiment particulier pour un gisant.
Le culte autour d’un corps froid et raide ne me touche pas. Il me dérange presque. Mais je m’abstiens en général de faire des commentaires en ces occasions.
Chacun cherche à apaiser la douleur  du manque et la peur de sa propre mort, je suppose. Et il le fait comme il le peut.




Je me rends compte que je deviens très funéraire, à défaut d’être funèbre. Ce n’était pourtant pas mon terrain de jeu de départ. Les théories n’ont jamais été mon fort.
J’aime ce qui se touche, ce qui se sent. Le cérébral me plaît peu. Encore le  symptôme d’une trop longue relation à la bête. Instinctive et sensitive, je réfléchis peu, et, bien souvent, en pure perte.
Pour ne pas rester sur cette touche sombre, j’ai quand même des histoires plus gaies que celle de ma vieille brebis défunte.
Il me revient par exemple cette nuit de Saint-Valentin.
Sur le coup de minuit, mon frère vient toquer à la porte de ma chambre. Mal réveillée, pensant immédiatement à ma mère, je me précipite en bataille. Le temps de traverser la grange, je comprends qu’il est question de la naissance d’un petit veau.
Rentré tard, mon frère l’a trouvé dans la fougère, encore prisonnier de sa poche placentaire. Il a eu la bonne idée de la percer avant de venir me chercher. Bien.
Et puis, je calcule que le prochain vêlage n’est pas prévu avant deux bons mois. J’avais bien noté une petite congestion du pis de ma grande normande, mais je ne m’attendais pas à un prématuré de sept mois, au lieu des neufs usuels.
Je descends à l’étable. La faible ampoule éclaire à peine les bêtes couchées. Elles tournent des têtes intriguées par cette intrusion au milieu de la nuit. Les rassurant de la voix, je m’avance.
La normande est allongée, tranquille. Elle a bien vêlé, tout paraît normal de son côté. Entre ses pattes, une petite chose rousse gît, toute emmêlée dans la membrane gluante maternelle.
Ca remue, assez vigoureusement.
Je suis ahurie de voir un veau aussi petit, et vivant. J’écarte doucement les viscosités bistrées, je soulève une tête qui ne remplit même pas ma main. Les sabots et les poils ne ressemblent pas à ceux d’un animal né à terme. C’est un pelage de petit rat que je dégage. Et un corps à peine plus gros.
Le petit, ou plutôt la petite, est pourtant bien vivante et s’agite. La mère la flaire, la lèche, l’essuie, et la pousse du museau vers le pis gonflé dont le lait coule déjà. La vêle est tellement menue qu’elle ne peut pas téter. Le trayon est presque aussi gros que sa tête entière !
Je l’écarte pour traire à la main, sans mal. Et je fais couler le lait tiède sur la langue de ma petite miraculée à travers un biberon pour agneau. Elle a du mal à déglutir, il faut y aller tout doucement. Mais, gorgée après gorgée, elle boit un peu. Je la laisse près de sa mère attentive, persuadée de ne pas la retrouver vivante au matin. Recouverte de foin, calée contre la normande, elle est minuscule et parait tellement vulnérable ! Au moins elle repose calmement. Je ne peux rien faire de mieux. Je monte me recoucher.
Je me lève quelques heures plus tard, impatiente quand même de voir si par extraordinaire je ne la retrouverais pas vivante.
Sans trop oser y croire, j’allume et je m’approche.
Et là, les larmes me montent aux yeux instantanément.
Ma petite vêle redresse sa tête miniature ! On dirait un petit chien ! Elle ouvre des yeux encore voilés, bleutés d’un monde intérieur trop tôt quitté. Mais elle s’accroche, la toute  petite, et se met très vite à sucer mon doigt tendu. Emue de la voir si courageuse, je la nourris comme la première fois.
Je ne sais même pas au juste combien elle a besoin de boire. Je ne voudrais pas risquer de la suralimenter, et  de la perdre. Je dois aller travailler. Je laisse la consigne à mon père de lui redonner à boire toutes les trois heures, un décilitre à la fois.
Au soir, la bête a bu, est debout, fièrement campée sur des pattes stratégiquement écartées. Toujours aussi petite et fragile. Elle attendrit tout le monde. Je lui passe un vieux pull-over de ma mère qu’elle gardera quelques semaines, le temps que son poil se fournisse. La vache la couve en grande délicatesse, avec des petits murmures sourds de gorge.
Quelques mois plus tard, notre « Titulette » ingrate nous bouscule sans ménagement. Elle est devenue une bête massive et ébouriffée. Son caractère craintif et brutal la perdra. Je pensais la garder, ma petite prématurée miraculée. Il a fallu la tuer.
Je sais, j’avais dit que c’était une histoire plus gaie, au départ. Mais les choses vont ainsi. La vie est dure, et, à la fin on meurt, comme disent les anglais. 
Ma « Titulette » a eu une jolie vie, choyée et caressée par tout le monde. Et je la garderai en tête longtemps, même si elle n’en fait pas grand profit.  Elle restera un joli moment, la preuve de la force de vie têtue et inattendue. De quoi espérer même quand tout semble pousser à ne plus y croire. Ca peut aider, à l’occasion,  d’engranger de tels instants, dans une vie.






Tiens, pour finir sur une note philosophale encore, mon navet follet.

Après avoir démarré à contre-saison, essuyé les assauts et les frimas, le voici en perdition maintenant.
Les pétales de ces fleurs jaunes arrogantes envolées, il exhibe les cosses à graines.
A son pied, le bulbe est tout petit. Il n'a pas eu le temps de se former.
Je vais le laisser terminer sa carrière disloquée. 
Qui sait, peut-être ces graines donneront-elles de beaux plants de navet opulents ?

Les erreurs se rattrapent, parfois. Et, d'une expérience avortée, peut venir un enseignement précieux.
Je ne manquerai pas de vous faire suivre cette évolution là, aussi.

Nous avons tant de choses encore à regarder ensemble...

Je termine ici la saison III  des nouvelles d'Agorreta.

Avec ce cycle en recommencement, ces naissances, ces cultures à peine démarrées.
J'accompagnerai ce temps là aussi. Et, si vous faites la route avec moi, j'en serais ravie.

J'ai pris tellement goût à nos rendez-vous !

Suivez votre chemin en regardant bien les bas-côtés. Ne perdez pas l'idée de votre destination, mais sachez apprécier le trajet.

A bientôt, amis suiveurs de ce blog, et encore merci pour votre compagnie.