mercredi 18 mars 2015

KATTALIN ET FAUVETTE




Bonjour à vous tous !
Et bienvenus chez nous...

Aujourd'hui, dans la série présentation de mes vaches, je vous appelle les deux premières de l'étable, Kattalin et Fauvette :












Le temps est tranquille, ce matin.

Un voile léger atténue les rayons solaires.




















La bordure du champ s'égaie d'une tirée de primevères drues.


























































Le maître de maison a jeté un œil sur les vaches à la pâture, a fait sa promenade rituelle sur le chemin de cailloux.

Après un petit café pris ensemble, le voilà installé sur le banc, attendant le soleil pâle mais bien amical.

Il est tranquille, lui aussi, ce matin.

Tout va bien !








Lola, Pittibul et Txief, s'en donnent à cœur-joie.
La mini meute est, elle aussi, en forme aujourd'hui...



Et moi, ma foi, au milieu de mon petit monde d'Agorreta, je ne suis pas mal non plus.

Je vous parlais de mes vaches.
Mon activité d'élevage n'est pas mon gagne-pain. Elle est mon plaisir, mon loisir, mes racines et ma satisfaction quotidienne.

J'aime m'occuper de mes bêtes, assurer leur bien-être. Et j'aime contempler en les regardant le résultat de ce travail de tous les jours, sur plusieurs années.
Un élevage, aussi modeste soit-il tel que le mien, ne se bâtit pas en une saison.
Il y faut du temps. De l'observation, de la patience et de la persévérance.
On ne s'improvise pas éleveur, ni cultivateur. Le monde paysan demande qu'on y entre en montrant patte blanche. 
On y naît, et alors, si on s'y sent bien, on connaît, et on sait les limites d'une connaissance empirique. La nécessité d'un travail admis et accepté dans le plaisir d'un mode de vie bien particulier.
Quand on y vient par goût, par envie, sans y être intronisé, l'apprentissage se fait dans l'humilité et le respect des ordres naturels incontournables.
J'ai connu des fils de paysans si peu intéressés par le monde dont ils étaient issus qu'ils s'en détournaient à la première occasion. Et faisaient leur vie ailleurs, tout à fait bien.
J'ai connu aussi des gens venus de la ville, amenés à l'élevage par un besoin authentique de travailler avec l'animal, respectueux des rythmes et des exigences de ce monde, et qui s'en sortaient très bien, eux aussi.
Des rêveurs, cherchant un idéal impossible post-soixante-hui-tard, bien vite dépassés par une réalité rude.
Des calculateurs, cherchant dans l'animal l'outil de production qui travaille à leur place et les rend riches, vite rattrapés par les créances à rembourser et les écueils mal évités.

Dans le monde de l'élevage, comme dans les autres sûrement, la sanction est sans appel.
On n'élève pas des bêtes, si on n'aime pas un minimum ces mêmes bêtes.

Vous me parlerez des fermes-usines. Je vous dirais que, dans cette industrie, l'animal n'est plus un être vivant. Il devient une machine.
Ce ne sont plus des fermes, des élevages, mais bien, et seulement, des usines. Avec le risque à plus ou moins long terme, de récolter les fruits empoisonnés de cette entreprise malsaine où l'on traite du vivant comme un outil inanimé. 
Parce-qu'alors, ces gens qui considèrent la bête ainsi, finiront par oublier la part d'humanité qu'il y a en eux. On a beau se barricader dans un bureau, loin des stalles et des salles de traites galvanisées où tout est mécanisé, on n'est pas à l'abri, au moins par accident, de croiser un regard vivant, là où on ne l'attendait plus, et de perdre dans ce regard éteint son propre sens de la vie.
Et là, je ne donne pas cher de l'avenir psychologique de nos agriculteurs déjà assez compromis aux vues des statistiques concernant le pourcentage des suicides dans ce milieu trop solitaire déjà.

A Agorreta, Dieu merci, nous sommes bien loin de tout ça !
Mes vaches sont au pré,  et je les traite avec tous les respects dus à leur rang.




Les innocentes, imaginez leur saisissement, si elles se retrouvaient d'un coup robotisées !
Bah, avec leurs performances, elles ne courent pas grand risque d'intéresser ces agriculteurs transgéniques...

Pour en revenir à mes vaches, mon activité d'élevage est pour moi un loisir.
Je prête attention aux coûts engagés et aux recettes dégagées de mon troupeau, évidemment. Mon budget n'est pas sans limites et je dois veiller à ne pas me ruiner à soigner mes bêtes.

En plus de cet objectif économique raisonnable, j'ai aussi la prétention de bien connaître ce métier. D'y avoir acquis un savoir-faire suffisant pour éviter les erreurs de débutants.
Et de posséder l'instinct de l'éleveur-né, sa faculté d'observation, bien meilleurs garants de réussite que tous les manuels et enseignements académiques.

J'aime voir l’œil des connaisseurs apprécier la bonne forme de mes bêtes. Et quêter dans leur regard la récompense de mon travail. Un petit besoin de reconnaissance bien humain...

Mon petit cheptel est à ce jour en bonne santé. J'y veille.
Une vache en forme, c'est beaucoup ce qu'on lui donne à manger, et les soins qu'on lui prodigue.
Il y a évidemment un facteur chance, ou plutôt malchance, dans la survenue d'une maladie virale, d'un accident de parcours. Tout ne s'évite pas, même avec la meilleure des bonnes volontés, ici comme ailleurs.

J'ai connu des succès, et aussi des déboires.
Je vous raconterai, vous le savez.

Pour aujourd'hui, je vais juste vous présenter les deux petites génisses follettes au premier rang de mon étable : Fauvette et Kattalin.








 En haut, Fauvette la jolie rousse, et ici, Kattalin, la favorite de mon père, effigie de ce "bloc" :






Fauvette est venue chez nous en remplacement du frère de lait de Pintta-Mona. Vous savez, ma gourmande Pintta-Mona, la croqueuse de citrouille ?





Je vous en parlerai la prochaine fois.
Pintta-Mona est la demi-sœur du fils de la Louloutte, elle même fille adoptive de Toiny-toinette, évoquée lors de mon inventaire d'il y a sept ans.
Demi-sœur, s'entendant par sœur de lait. Louloutte, une magnifique Montbéliarde trop tôt disparue, suite à un accident, justement, donna naissance à un robuste veau mâle, croisé de Limousin. Sa robe était fauve brillant, la même que celle de notre Fauvette d'aujourd'hui.

Mais, à la ferme, les veaux mâles ne connaissent pas un destin très heureux. Je n'ai pas besoin de taureaux pour mes quelques six vaches. Alors, les mâles, je les vends, à quelques mois, pour payer justement la nourriture des autres... Pas trop de sensiblerie dans l'élevage, ça aussi, ça fait partie du métier.

La Louloutte, en bonne Montbéliarde, donnait beaucoup de lait. Elle pouvait nourrir deux veaux en même temps, sans problème.
J'attribuais à ce petit Limousin ma jolie Pintta-Mona, en manière de petite sœur.
Tout se passait à merveille, et les deux ventres gonflaient à vue d’œil quand Louloutte allaitait ses petits, naturel et adoptée.

Malheureusement, Louloutte trébucha un jour dans le champ, assez sévèrement. Elle avait déjà les sabots délicats, je devais les lui curer régulièrement pour faciliter sa marche.
Elle se laissait faire, couchée sur le flanc, les yeux à demi fermés. Un joli moment, là encore.

A la suite de cette chute, elle dut s'abîmer quelque chose, elle ne se releva pas. C'était un désastre, de la voir se traîner, son pis gonflé sous elle, essayant de se relever sans y arriver. Je faisais téter les deux petits alternativement,  pour la soulager au moins de ce lait, et les nourrir, eux, qui n'avaient que cinq semaines, à ce moment là.

La bête ne se relevait pas. Je dus me résoudre à l'euthanasier. Là encore, ça fait partie du métier. Tout n'y est pas facile, mais bon, c'est ainsi.

Les deux petits veaux, orphelins, demandaient à être nourris. L'affliction ne leur coupait pas l'appétit !
Je pris l'usage, matin et soir, de leur donner à boire, au seau. Après quelques refus, quelques jets de biberons et quelques coups de tête, ils consentirent à accepter cette pitance moins savoureuse que leur lait maternel, mais bon, eux aussi savaient s'adapter aux circonstances.
Ils grandissaient, et l'opération devenait tumultueuse. Ils me bousculaient quand je présentais mes seaux de lait bien remplis, et j'avais du mal à les contenir.

Tout de même, en cinq ou six mois, j'en fis deux jolies bêtes.
Le mâle vendu, Pintta-Mona s'ennuyait un peu. Je lui cherchai une compagne de jeu.
Je ne bouge pas trop de ma ferme. Mais certains des habitués d'Agorreta le font pour moi.
Très vite, Beñat, d'Urrugne, me trouva la perle rare, à Souraïde.

Nous partîmes un soir, en expédition, avec son fourgon, quérir la Fauvette, destinée à la boucherie, pauvrette...
Je la vis, elle me plût, nous la ramenâmes à Agorreta.
Fauvette n'était pas habituée à l'attache. Elle était déjà vive et robuste. Elle bondit du fourgon ouvert tel le missile et fendit la longueur de l'étable au trot, à peine ralentie par le pourtant imposant Beñat accroché à la corde qu'elle avait au cou.
Il courut avec elle, et l'équipage s’arrêtât, enfin, avant de butter dans la caisse de Ttiki-Haundi.
Fauvette arriva chez nous en Octobre. Je l'apprivoisais doucement tout l'hiver.
Elle crût et embellit sans heurts. Jusqu'à devenir aujourd'hui cette belle génisse, élégante, haute et puissante, musculeuse mais fine. Admirez la finesse de sa tête, l'intelligence de ses yeux ciliés de blanc.






Fauvette était amoureuse, avant hier. De ça aussi, je vous parlerai, des amours des vaches, ça vous intéressera, j'en suis sûre...

- "Tu es trop jeune encore" lui ai-je dit. "Nous en reparlerons cet été, ma fille, sois patiente, allons !"

Je ne suis pas sûre qu'elle ait tout compris. Mais Fauvette est aussi raisonnable qu'elle est belle.
Elle ne fait jamais d'histoire, et sait tenir sa place, dignement.


La seconde de ma paire, c'est Kattalin :





Celle ci aussi me vient de Beñat. De chez lui, exactement. 
J'avais été au quinze Août 2013 visiter son étable. Pour y revoir Txipie, une jeune génisse suisse sortie de chez moi.
Là, je tombe en arrêt sur mon actuelle Kattalin. Une jeune vêle de trois mois à peine.
Charmée par sa robe gourmande et ses formes généreuses, je décide de la prendre pour moi.

Ni une ni deux, nous topons là l'affaire. Kattalin n'est pas encore sevrée. J'attendrai un peu pour la faire amener à Agorreta.
Là encore, petit transfert en fourgon, et notre Kattalin investit son nouvel espace. 
Quand Fauvette arriva, un mois plus tard, Kattalin était déjà en place. Elle acceuillit la nouvelle et l'adopta aussitôt.
Kattalin avait connu et aimé le petit Limousin que Fauvette remplaçait. C'est lui qui l'avait intronisée dans le troupeau à son arrivée.
En sa mémoire, elle adopta Fauvette, et les deux sont devenues inséparables maintenant.

Kattalin est plus petite et plus trapue que Fauvette. Elle est plus brutale, aussi, et vite inquiète.
Ce genre de caractère est parfois difficile à canaliser. Mais, le temps passant, Kattalin s’assagira peut-être, nous verrons.

Là encore, tout ne se décide pas. Et le tempérament d'une vache, s'il se modère, ne se commande pas.

Bien, j'ai été un peu longue, encore une fois !
Vous le savez maintenant, ce sujet m'inspire tellement...


Allez, je vous laisse ici. La prochaine fois, promis, je vous fais le topo de la vie amoureuse bovine. 
Et de sa prochaine consécration chez nous, avec Pollita et Bigoudi dans leurs dernières semaines de gestation.






Elles en parlent beaucoup entre elles, évidemment !

- Et toi, comment tu t-en tires ? T'en as pas marre ?
- Oui, répond Bigoudi, mais fais comme moi, étire-toi, tu verras, ça fais du bien !


Moi aussi, tiens, je vais m'étirer, et bouger dans la douceur de ce mercredi tout tranquille.

A bientôt, mes amis, et portez-vous bien !

vendredi 13 mars 2015

MES MUSES VACHES





Bonjour à vous tous !

Un petit vent follet pousse des nuées lourdes. L'ambiance est moins agréable qu'hier.







J'ai hésité à sortir mes vaches au champ, ce matin. Il pleuvait, pas très fort, le vent soufflait sans mugir encore.

Puisque je suis à la ferme aujourd'hui, je me suis dit que je les rentrerais si les averses se faisaient trop fortes.
C'est qu'elles sont délicates, mes belles ! Ce ne sont pas de rustiques bêtes accoutumées à la dure, non, non, non !
Trop froid, ça ne va pas, la pluie, ça les rend tristes, et, au plein été, le trop chaud, ça les fatigue.
En gros, il leur faut des journées sèches, entre 18 et 23 degrés, une brise légère, et une atmosphère propre à méditer sans inquiétude.

Regardez Oswitx ce matin :





Derrière le carreau, elle voulait bien s'assurer que je n'étais pas loin, en cas de besoin.

De son mufle humide, elle touchait la vitre froide, doucement.

"Dis-donc, semblait-elle dire, le temps n'est pas bien sûr, ne serais-je pas mieux dans mon étable tranquille ?"











Un moment plus tard, un peu rassérénée, elle s'est couchée dans l'herbe.

Tout près de la ferme quand-même, en position de semi-repli, au cas où...

Vous voyez cette expression, fine et malicieuse ?
Elle est belle, cette petite brunette, non ?







Plus bas dans le champ, Pollita se tourne vers l'est.

Elle ne s'inquiète pas trop du temps, elle.
Elle connait sa force et sa puissance.
Le veau qu'elle porte alourdit son ventre.
Et lui donne la majesté des femelles gestantes.
Bigoudi repose, sereine, elle aussi.







Et le restant de la petite troupe se met en marche.

Pintta la curieuse jette toujours un œil vers moi quand je passe à portée.

On ne sait jamais, si je lui offrais quelque chose à manger...







Maintenant, elles pâturent. Je les rentrerai plus tôt ce soir, histoire qu'elles ne me défoncent pas le terrain à aller et venir devant la porte de l'étable.
Une ou autre averse leur nettoiera le poil. En sortie d'hivernage, elles en ont bien besoin !


Une de mes familières me faisait dernièrement la remarque que mes vaches semblaient m'inspirer au delà du raisonnable.
C'est elle qui me dédia le fameux "disserter sur le cul des vaches" que j'ai utilisé précédemment.

Raisonnable en matière de dissertation, je ne sais pas comment c'est.
Moi, quand j'écris ici, c'est pour m'amuser, m'alléger, méditer comme on se promène en forêt.

Quand je passe un moment dans mon étable, à regarder mes vaches repues et rafraîchies, je suis bien, là aussi.
J'aime cette ambiance, cette paix, ce silence entrecoupé de bruits familiers et apaisants.
J'aime regarder mes vaches tirant le foin du râtelier. J'aime les voir se frotter contre les vieilles pierres en agitant la tête.
J'aime aussi leurs dos alignés quand elles se couchent.

Toutes ces images déjà montrées, je ne m'en lasse jamais.






















Mes vaches m'inspirent, oui.
Surtout, elles m'apaisent.

Elles me parlent du lent mouvement des saisons, de la profonde résonance d'une vie simple et saine en moi.

Mes vaches sont tranquilles. Elles demandent à être bien nourries, à ne pas être bousculées.
Elles me donnent leurs lourds flancs à caresser, leurs durs fronts à gratter.
Elles m'offrent leur contentement, et le mien, proche parent.



Je sais bien l'odeur forte de l'étable, le travail sans cesse recommencé pour la garder propre.
Mais moi, j'aime cette odeur et ce travail. J'aime cette chaleur animale.

La vache est une bête généralement placide. Sans être totalement prévisible pour autant.
La vache est un animal reposant, je trouve. Et suffisamment sophistiqué pour nous livrer des enseignements essentiels. Sur notre comportement, notre faculté à appréhender les choses avec calme, bon sens, et mesure.

J'y trouve peut-être plus qu'il n'y est. Je ne sais pas. Et je ne m'inquiète pas de savoir si ce bien-être à vivre au milieu de telles bêtes me vient d'elles, de moi, ou d'autre chose encore.
Je le savoure, juste. Et ça me fait grand bien.

Mes vaches sont bien banales, évidemment. Mais, à mes yeux, elles sont chacune uniques.
Je vous ai parlé d'Oswitx, dernièrement.
Je vous raconterai les autres aussi, à l'occasion.

Pour aujourd'hui, je vais vous rapporter ce que j'écrivais de mes vaches il y a sept ans, maintenant. Cet extrait fait partie d'un récit plus long, déjà proposé, plus haut.
Ces vaches d'alors, mères pour certaines de celles d'aujourd'hui.
J'aime conserver les traces de ces bêtes dont le temps est plus court que le nôtre.
Et habiter ce temps partagé comme on habite une demeure bienveillante.

Tenez, voici pour vous :




Ce jour là, il y avait dix têtes dans l’étable.
En première position, une vache de type Holstein, la seule du cheptel à ne pas être croisée d’une autre race. Une bête très élégante, toute en jambes. Elle était alors pleine de six mois. C’était la seule à ne pas avoir élevé son veau au pis. Je devais lui faire son apprentissage. Mon père n’y était pas du tout favorable. Il était adepte fervent de la traite traditionnelle à la machine. A son idée, les veaux ne pouvaient être nourris qu’au biberon. Il avait toujours fait comme ça, ça marchait très bien et il fallait continuer.
Je ne discutais pas. Je le laissais dire, courbée mal commodément sous une vache rétive à se laisser téter. J’évitais comme je le pouvais les coups de sabots envoyés sans sommation. Le veau nouveau-né apeuré reculait. Il fallait le maintenir, lui présenter une tête qu’il s’obstinait  à vouloir relever sous le ventre de sa mère agacée. Un moment difficile, quand simultanément vous entendez les remarques désobligeantes de votre géniteur en âge avancé.
Vous auriez envie de lui dire d’aller voir ailleurs si vous y êtes. Mais vous savez pertinemment qu’il se fait un malin plaisir de rester là. Vous n’allez pas lui donner celui supplémentaire de manifester que sa présence vous insupporte. Il le sait bien, vous le savez, il sait que vous savez, alors, c’est bien suffisant comme ça. Les transmissions d’élevage sont affaires délicates, c’est bien connu !
Je la prénommais Ttip-Ttip, cette première de rang. Abréviation de Trip Haundi Lepo Mehe. Soit, dans le texte intégral, gros ventre et collet mince. Une vache encore assez jeune. Elle en était à son troisième vêlage. Une très bonne laitière. Elle nous avait gratifiés à son dernier veau de quarante litres de lait sur une seule journée. Un record jamais égalé chez nous, ni même approché ! Notre fierté. Ttip-Ttip était vive, alerte et malicieuse. Sa position en tête d’étable, et sa qualité incontestable de grande productrice lui valait tous les compliments et toutes les flatteries. Elle en devenait cabotine, mais gardait douceur et simplicité. Tête fine, robe joliment dessinée, c’était la chef de file dans les sorties et les rentrées.
Ensuite, il y avait une dynastie de deux normandes, mère et fille, avec chacune leur petit à leur côté. Les deux étaient boiteuses, et voûtées. La vache de race normande a une coupe un peu fuyante, étroite d’épaules et de hanches. Elle se tient habituellement tête basse, augmentant encore cette allure soumise. En contrepartie, son front se garnit d’une très coquette frange épaisse et blanche, entre deux cornes royalement incurvées. C’est aussi la seule vache que je connaisse à siller. Dans les moments de fatigue ou de rêverie, la vache normande resserre ses paupières, sans les fermer tout à fait. Elle rêve souvent d’ailleurs.
C’est une bête d’une nature assez paresseuse, vite couchée, et pour longtemps. Elle s’étire voluptueusement, dort volontiers la tête posée par terre, quand il est rare de voir une vache ainsi allongée de tout son long. Pour se relever, elle se donne d’ailleurs beaucoup de peine. Elle redresse sa lourde tête, et avant de décoller l’arrière train, il lui faudra plusieurs tentatives infructueuses et pénibles, à se lancer en avant sur les rotules et retomber épuisée sans avoir pu trouver l’élan suffisant à se soulever du sol. Elle y arrive enfin, et se délasse langoureusement les articulations en enroulant d’un côté à l’autre sa longue queue à la terminaison aussi richement garnie que l’est sa frange.
La normande est de fort belle parure, gaiment piquetée de roux et blanc. Sa robe joyeuse compense son allure triste.
Les nôtres sont mère et fille. La vieille s’appelle Haundi. Ca signifie grande. Elle ne l’est pas spécialement, mais sa dolence avait quelque chose de condescendant qui nous a intimidés à son arrivée. C’est une sorte d’hommage à sa majesté de l’avoir baptisée ainsi.
Sa fille est née chez nous. Elle ressemble à sa mère, en plus tordue. Elle a une anomalie des hanches qui la fait marcher en crabe. Elle est poltronne et ne supporte pas d’être brusquée. Elle est capable de meugler à vous serrer les entrailles, dans un registre dramatique étonnant. Celle-ci, c’est Antoinette, en mémoire d’Antton, son parrain d’occasion en quelque sorte. Cet Antton était un peintre qui travaillait à la ferme le jour où Haundi a vêlé. Nous l’avions sollicité pour tirer au jour la petite normande. D’où Antoinette, qui préfère répondre à Toiny-Toinette, plus amical à son oreille velue, sans doute.
Des deux veaux, je ne parle pas. Ceux-là nous quittent trop tôt pour qu’on s’y attache. Pourtant, ils ont leur personnalité aussi. Et pas un ne ressemble à son voisin. Il y en a de très dégourdis. Ils se redressent sur leurs pattes chancelantes dans les deux heures, et suçotent la mamelle dans la troisième. De petits battants qui tracent leur chemin de vie sans l’aide de personne.
D’autres au contraire demandent assistance pour démarrer. Ils sont timorés, dubitatifs. Le monde leur semble hostile et il faut les accompagner un peu. Ils donnent plus de travail que les premiers bien-sûr, mais je les préfère. Ils me suivent d’un regard implorant quand je passe dans leur champ de vision. Je les aide à se nourrir, je suis leur mère de substitution. Ils tendent leur cou soyeux vers moi pour que je les caresse, et se lovent contre mes jambes.
Evidemment, quand ils ont quelques semaines, leur tendresse devient difficile à contenir. Et quand ils veulent jouer à me donner des coups de tête qui manquent me renverser dans le fumier, je les trouve tout de suite moins attachants.
Après cette belle famille rousse et blanche, nous avons la longue silhouette gris sombre de Gaberdi. Gaberdi se traduit par minuit. Tout bêtement parce-que cette belle brune est née en milieu de nuit. Nous l’avons avec Olivier attendue toute la soirée. Sa mère, la blanche Ederra que je présenterai plus tard, n’était guère pressée. Elle se couchait, se relevait, ne se décidait pas. Nous étions dans l’étable, tous deux silencieux et attentifs.
Gaberdi est arrivée sans souci, aussi sombre que sa mère est claire. Elle avait cet été un an. Une génisse sans histoire, satisfaite sitôt nourrie. Une belle tête un peu brève, avec un presque sourire de vache qui rit sur sa boîte. Elle n’est pas très extravertie de nature. Les basiques fondamentaux lui suffisent. Elle s’intéresse à ce qu’on lui met dans sa mangeoire, et hors de là, la planète l’indiffère. Dans le champ, elle est capable de quelques galopades un peu lourdes mais pleines d’entrain. Sa silhouette tout en rondeurs massives se prête peu aux mouvements très alertes. Mais elle est jeune et gaie, sans doute.
J’ai en fait assez peu d’échanges très aboutis avec elle. Elle vit dans son monde et n’a pas besoin de moi pour lui tenir compagnie. On la distingue à peine, noire dans l’étable sombre. Mais elle est là, très présente d’une belle assurance. Toute la prestance de race de la Bleue, Blanc Belge court dans ses veines de croisée.
De même patrimoine génétique, mais de robe toute mouchetée, nous avons ensuite Pamposa. La Pamposa est une petite coquette, toute en mines et manières. La nôtre est maintenant trop imposante pour être gracieuse et coquine. Mais elle a été une petite bête malicieuse et fière de sa jolie parure. Ca lui a valu ce nom qui la suit quand sa grâce s’est perdue dans les masses de muscles ramassés sur des volumes épais.
Je soupçonne Pamposa de n’être pas bien maline. Elle est pleine de bonne volonté pourtant et essaie de se concentrer sur l’ordre donné en ouvrant grand ses prunelles sombres. Mais la lueur en est minérale, et l’information se heurte sans pouvoir avancer vers des zones mieux perméables. Ma Pamposa est une bûche, et le restera. Elle arrive quand même à se tourner, si je le lui demande, toujours par le même côté. Pour le reste, elle ne saisit pas, et lève haut sa lourde tête bigarrée sans savoir où la diriger. Je l’aime bien quand même. Elle est douce à caresser, et son dos large et bien incurvé se prête bien à la main qui flâne. Après tout, on ne lui demande pas des prouesses intellectuelles, alors… Ma Pamposa vivra béatement et sans comprendre.
Histoire de varier les couleurs, deux croisées limousines se côtoient dans la deuxième partie de l’étable. La vénérable Monumento, et sa fille, Lucie. Leurs robes fauves ondoient richement sur les flancs longs. La mère est striée de noir sur le dos. Elle porte de larges tâches blanches sur la tête et jusque sur les naseaux. C’est une bête vraiment monumentale, longue, large et lourde.
Elle est vieille maintenant, mais toujours aussi belle, à mes yeux. C’est sûr, elle a une implantation de cornes un peu particulière. C’est-à-dire que ses deux appendices sont tournés dans la même direction, curieusement. Le côté droit, où une flèche horizontale dardait raide, a souffert des conséquences d’une chute contre une maçonnerie de qualité éprouvée à cette occasion. Il y reste un moignon atrophié, pas très décoratif sans doute, mais bon, moins gênant que l’attribut précédent. En vis-à-vis, c’est tout à fait autre chose. La corne est bien là, solidement implantée, et même très joliment incurvée, en un ample mouvement délié. Seulement, l’angle de la courbe est dirigé en droite ligne vers la joue de la bête. La pointe cornée s’avance inexorablement vers la mâchoire de ma belle rousse. C’est tout à fait pratique pour lui faire tourner le mufle, par exemple. Cette anse s’agrippe en grand confort et la prise est bien assurée. Simplement, il faut penser à scier la corne avant qu’elle ne touche la peau. Une corne n’est pas une liane de la jungle amazonienne. Elle croît en quiétude et à bas-bruit. Il faudrait être vraiment négligent pour ne pas intervenir avant la perforation.
Dieu merci, une fois par an en gros, mon frère muni d’une scie à métaux s’attelle à ma Monumento. Ahanant, poussant et tirant, bien appuyé sur l’épaule de la vache patiente, il œuvre dans la stridence de la lame peu accoutumée à cette matière cornée. Après quelques minutes d’effort, et dans un nuage de poussière odorante comme du vieux cuir tanné, la pointe tombe à terre, et habituellement, nous la récupérons pour la laisser quelques jours à l’intention des curieux.
Comme si cette petite anomalie ne suffisait pas, ma Monumento a les sabots déformés. Ils lui poussent eux aussi de telle façon qu’ils gênent considérablement sa marche. Elle pose ses grosses pattes un peu sur le côté du pied, au détriment de l’élégance de son allure, et de sa rapidité. Inutile d’essayer de presser Monumento. Elle va son train, et rien ne la fera aller plus vite.
Quand elle vous passe devant, on dirait une montagne en mouvement. Elle vallonne de toute sa longueur, ondule de ses larges épaules comme les vagues de fond. Cette bête avance en roulis lents et lourds. Elle porte en elle l’ancestrale mémoire d’un cétacé flottant entre deux eaux. Elle en a la grâce lourde et puissante. Tête baissée, concentrée, elle se tire en avant dans un bel ondoiement fauve. On la regarde comme on contemple un vallon large entre de vieux monts sages arrondis autour. Elle repose à la vue.
Plusieurs fois, nous avons parlé de la vendre. Elle est vieille, elle pèse lourd, elle ferait un joli profit, après tous les veaux qu’elle a régulièrement élevés chaque année. Mais je la fais ré-inséminer chaque fois, en repoussant d’un cycle l’échéance dernière. Monumento est née chez nous. Nous avons eu sa mère longtemps aussi. Et je la garderai autant que je le pourrai.
La dernière de l’étable est Ederra, la mère de Gaberdi. Elle aussi est née chez nous. C’est une vache magnifique, blanche, fière et forte. Tout en elle est vigoureux. Elle est placide heureusement. De la pointe de sa queue à son naseau tacheté, elle respire la pleine santé. Ses yeux sont un peu exorbités et lui donnent un air ahuri. Elle regarde d’ailleurs souvent vers le haut, sans doute parce qu’elle m’entend arriver par le grenier. Elle pousse périodiquement un meuglement puissant venu de loin. Elle le fait durer longtemps et reprend de profondes inspirations entre deux élans sonores. Après une série de quatre ou cinq, elle attend, les yeux au ciel, comme si elle se demandait si elle avait été entendue. Le silence ne la décourage nullement, elle recommence. Et s’arrête après trois séquences. C’est alors deux ou trois raclements de sabots, à la manière du taureau dans l’arène. Et puis plus rien.
Ceux qui la voient faire sont impressionnés par ces manifestations, au point de me mettre en garde quand je m’approche d’elle. Mais Ederra est bien tranquille. Elle montre, mais n’use pas de cette force qu’elle s’amuse à sentir.
La particularité d’Ederra est qu’elle ne supporte pas les veaux nouveau-nés. Y compris les siens. Et par nouveau-né, doit s’entendre le veau de moins de six semaines. Alors, il faut jusqu’à ce terme avancé, accompagner le vulnérable nourrisson durant la tétée, à défaut de le voir valdinguer jusque sous la mangeoire. Ederra ne consent à nourrir que si je reste à ses côtés, avec le veau turbulent entre nous. Je ne fais bien-sûr pas l’économie de quelques coups de sabots destinés à ce malotru, et douloureusement court-circuités par ma pauvre petite personne. Ainsi va le métier de l’éleveur…
Ainsi, mon étable était certes très attachante, mais sûrement tout aussi affligeante pour l’œil de l’économiste. Des bêtes peu performantes, peu poussées en production, en un mot comme en cent, bonnes à rien.
Et bien moi, ces bêtes là, je les aimais bien telles quelles. Je ne leur en demandais pas plus que ce qu’elles me donnaient. Je trouvais que c’était déjà bien. 


Ah, la, la !
Je relis ces lignes et j'en suis sottement émue, encore !
Je me souviens de ces bêtes après tout ce temps.
Je ne pratiquais pas le reportage photo, alors. 
Quand je reviendrai voir Gueguel dans quelques années, j'aurai cette fois l'image sur le papier. Mais je l'ai en tête, de toute façon, même longtemps après.

Celles de maintenant descendent de celles-ci, pour quelques unes, je vous l'ai dit.
Pour d'autres, elles ont des traits en commun.

Je suis inépuisable sur le chapitre bovin d'Agorreta.
Mais je ne voudrais pas vous lasser. je vais vous laisser ici, pour cette fois.

Et prendre un rai de soleil entre deux giboulées.
A plus tard, et passez une agréable fin de semaine. Moi, je serai à la jardinerie. Agréable, aussi.

Oswitx vous salue bien !





mercredi 11 mars 2015

RAMON, LE TENEBREUX AU GRAND SOURIRE



Rebonjour !

J'ai encore un peu de temps devant moi.
J'en profite pour vous livrer un texte sur Ramon, dont je vous parlais dans l'article précédent.

Sachant mon goût pour l'écriture, il me proposa de faire une petite "ode" à son éloge. En toute simplicité !
C'est bien de lui, ce petit côté cabotin...
Etre évoqué dans les parages de Madonna doit l'enchanter.

Je ne tarde pas plus longtemps. Je le salue au passage, ce grand enfant dans un corps d'homme pas tout à fait grandi.





      Mon nom est Ramon, avec le R qui roule comme une chute de pierres en montagne et un coquet accent sur le O à la mode espagnole.
      Je suis un ibérique, un latino typique.
      Brun des cheveux aux poils d’orteil en passant par les yeux, râblé ramassé, j’ai le mouvement preste et la démarche allègre.
     Mon pas est bref il est vrai, et je marche les pieds un peu ouverts pour mieux embrasser le large monde. Je m’avance d’un air décidé, le front bas et la tête avancée.
      Quand je vous croise, un large sourire éclate comme un grand soleil sur mon visage, gravé au coin de mes yeux dont la noirceur s’adoucit aussitôt en caresse.
      Je suis un garçon fort sympathique. J’ai dans les environs de quarante ans, mais je reste et resterai jusqu’à la fin des jours qui me restent à vivre un garçon sympathique. Je le veux, j’y tiens.
      Jamais je ne deviendrai un homme, mûr et responsable, lourd et orgueilleux de son poids d’homme dans le monde.
      Je veux rester léger. Je veux séduire, amuser et m’amuser.
      De la vie je ne veux que l’écume, la mousse aérienne et volatile.
      Je déteste les gens sérieux, je fuis les tristes et évite les adultes trop tôt vieillis.
      J’aime aimer, j’aime qu’on m’aime.
      Pour aimer, j’ai en moi de quoi donner. Et pour qu’on m’aime, je me démène autant qu’une certaine paresse me le permette. Je n’aime pas forcer les choses ni les gens.
      Mais parce-que j’aime être aimé, je sais me donner du mal pour séduire.
      C’est dans ma vie mon plus grand combat, le plus beau et le seul que je veuille mener.
      N’attendez pas de moi autre chose que des rires et des caresses.
      La colère est mon ennemie et la tristesse me fait peur.
      Quand elles fondent sur moi parfois, je me sens mal, terriblement mal. Et vite je vais en fête, en quête de la lumière et du bruit pour me nourrir et éloigner les ombres.
      Je suis Ramon, je suis rocailleux comme un homme et doux comme un enfant.
      Je ris en éclats aigus. Je hausse les épaules quand un tracas me tourne autour.
      Je sais, je peux, être sérieux comme vous l’êtes. Mais je n’aime pas ça, je ne m’aime pas comme ça.
            Je suis Ramon, viril et ténébreux. Je suis Ramon, coquet et délicat. Je n’aime pas les combats, je fuis à toutes jambes les conflits.
            S’il faut me battre, je le fais trop. Je ne sais pas tempérer mes colères et elles m’emportent plus loin que je ne le voudrais.
       Ces passions noires sont si refoulées au fond de moi que quand par mégarde, je les laisse venir au jour, elles me débordent. Je veille le plus souvent à les museler dans leur terrier, et je ris juste un plus haut si je ne tourne pas les talons en pestant entre mes dents.
            Je suis Ramon. J’aime l’art, les couleurs et les formes. J’aime regarder les œuvres des grands peintres. J’aime suivre les modes et les tendances. Mon œil cherche le beau, l’harmonie et la volupté.
            Je me perds dans les siècles de culture et je me cherche à travers les mondes de création. J’imagine, j’aspire et je rêve.
            Cette quête abstraite me suffit. La réalisation rencontre trop rarement mon idéal trop éthéré. Je sens bien que le monde tel que je le rêve est hors de ma portée. Alors, le rêver me suffit et je ne m’obstine pas à vouloir le conquérir jamais.
            Ca pourrait ressembler à de la résignation. Ca n’en est pas. Je ne subis pas l’imperfection. Je la fais mienne. Elle m’allège la conscience. Je sais que l’idéal doit le rester. Ne jamais s’abaisser à devenir la réalité.
            Alors je vis plutôt content. J’oublie dans les tourbillons joyeux les médiocrités obligées. Et je garde dans mon secret mes exaltations et mes envolées.
            Je suis Ramon, vous me côtoyez et je vous laisse voir de moi ce que vous en attendez.
            Parce-que pour mes rêves, je les garde cachés pour ne pas me les laisser briser.













Ce Ramon, toi, mon co-équipier dans le travail, tu ne le reconnais peut-être pas du tout.
Ce que je vois de toi, n’est peut-être pas ce que tu te sens être.
Ca n’a pas grande importance.
Ce que nous avons à partager ne demande pas la connaissance d’une plus grande vérité.
Je prends cette écume que tu me tends, elle fera mon affaire.
Pour ce que je crois deviner derrière, je respecte tes pudeurs et je n’ai pas besoin d’aller y fouiner de plus près.
Tu es Ramon, et tel que tu es, j’ai appris à t’apprécier.





Je retrouve Ramon régulièrement, à la jardinerie.
Nous partageons un quotidien du travail.
C'est un homme très agréable, en conversation.

Là encore, une bonne raison de travailler en joie.


Bien, je vous laisse ici, en vous souhaitant une bonne fin d'après-midi.









LA VACHE D'AGORRETA ET MADONNA !



Bonjour à tous !

Ce matin, la brume estompe les ardeurs solaires.
Un peu de repos n'est pas malvenu pour nos vieilles peaux (enfin, je parle de la mienne, bien-sûr) tirées trop fort de l'hivernage. 







Le voile léger posé sur la baie enveloppe d'un baume diffus les contours et les reliefs.


Le paysage noyé se repose, lui aussi.

Ca n'est pas désagréable, après ces journées radieuses.
A condition qu'elles nous reviennent vite !










A Agorreta, le paysan voisin, en la personne de mon frère aîné, épand à son tour la chaux dans son champ.

Il n'avait pas saisi le seul créneau favorable d'avant les dernières grosses pluies.
Nous sommes plutôt avancés en saison, mais bon...
Derrière lui, le mimosa d'Erreka fleurit en plein.
Et le pousse au flanc, en lui disant, ne tarde pas, fonce !
Et il fonce...





A la ferme, souvenez-vous, la chaux avait été épandue plus tôt :




Et pour ce matin, mes vaches pâturaient la prairie dûment amendée.










Dans l'herbe encore mouillée de brume, Oswitx se repose déjà.

Pendant que les autres broutent.











Plus tard, quand le reste de la troupe rumine en regardant vers l'est si le soleil se montre, ou pas, elle, elle se lève et mange.

C'est une solitaire, cette Oswitx.
Toujours un peu à part, menant sa vie de son côté.

Une personnalité singulière, et un destin, peu banal !

Je vous le disais, et je vous le raconte aujourd'hui.



A Hendaye, en cette année 2015, il  y a moins de fermes qu'il n'y a de doigts dans une main.
Et, autour d'Agorreta, il y a deux autres élevages de vaches.

L'un, c'est celui de mon cousin d'Errondenia, la ferme dont est issu mon père.
Le second, celui de mon frère aîné, qui épand sa chaux ce matin.

Ces deux là élèvent des vaches blondes, ces fameuses blondes d'Aquitaine, bêtes massives et mornes, sans aucune grâce à mes yeux.
J'admets leur forte corpulence et la potentialité de rendement en viande accrochée à ces carcasses d'importance.
Mais je trouve ces bêtes plus lourdes et moins vivantes que mes petites croisées colorées.
A chacun ses idées.





Derrière Kattalin, de l'autre côté de la clôture, vous apercevez avec Zaldi deux génisses d'Errandonea.

Deux très jolies bêtes, selon les critères imposés, mais fades et obtuses, d'après mon regard orienté.

Quand Kattalin chatoie comme un bonbon aromatisé café au lait, ces Chuppa Chupps rondelets coiffés de papier coloré.
Et cette expression, pas très rusée peut-être, mais autrement mieux animée quand-même, non ?








Là, en y regardant bien,  vraiment bien alors, vous distinguez le panache clair de la queue de Lola, d'abord, et, juste à côté du cabanon, deux vaches blondes, celles de mon frère cette fois.
Là encore, une nuance de beige un peu roux, sans plus de fantaisie.

Notre maquignon local en tient pour cette race, pourtant si répandue.
Il se navre à me voir m'entêter avec mes croisées.

- Ca ne vaut rien, ça, me dit-il sans ménagement, le bougre !
 En les nourrissant comme ça, tu tirerais le double de prix avec des blondes...

Et de rajouter, sans laisser le soufflé reposer :
- Tiens, si tu veux, je t'en trouve une paire de jeunes à élever. Tu les auras bien en main, tout comme celles-ci, tu verras !

C'est un métier, maquignon. Enfin, je dis maquignon, mais le terme adéquat, maintenant, c'est : négociant en bestiaux.
Quel vilain assemblage de maux brutaux !
Une pudibonderie absurde, à mon avis. Comme on dit technicienne de surface au lieu de femme de ménage. Non-voyant pour aveugle. Mal-entendant pour sourd.
Que diable ces faux semblants faux fuyants ? Croit-on atténuer la brutalité d'une réalité en l'habillant de mots moins francs ? Nuancer les a priori défavorables attachés à un métier en en changeant la désignation ?
Quelle hypocrisie et quelle superficialité !
Enfin, ceci est un autre débat, pour une autre fois, peut-être...

Pour en revenir à mon maquignon, négociant de bestiaux ou assimilé, l'homme a les épaules de supporter la charge, avec son poids et ses bons côtés.
Nous l'avons toujours connu, à Agorreta. Et avant lui, mon père a commencé à acheter des bêtes à son père.
Nous ne sommes pas du genre infidèles à la ferme. Si l'on ne nous donne pas de raisons de le faire, nous n'allons pas chercher plus loin ce qui nous est donné là.
Nous savons les aléas des négociations dans ce domaine. Nous voyons bien parfois que nous payons le prix fort pour un animal moyen. Et quand nous devons vendre une bête, ce maquignon malin nous trouve toujours un argument de poids pour en diminuer la valeur.

C'est le jeu de telles transactions. Et, bon an mal an, nous nous en remettons en confiance à cet homme de l'art.

Marcel, c'est son petit nom, avance maintenant en âge. Ses fils ont repris son affaire. Mais, pour les rares tractations qu'il y a à faire à Agorreta, c'est toujours Marcel qui vient fixer avec nous les conditions de la vente ou de l'achat.
L'homme est solide encore, jovial et chaleureux. 
Une vraie caricature du métier, avec son tablier noir, ses bottillons et son bâton.

Le métier est un peu rude. Aller dans la nuit à peine levée courir les foires et les marchés, sélectionner des bêtes sur pieds en les projetant accrochées à des esses de boucher. Ou alors, les bousculer pour les charger dans des bétaillères similaires aux wagons des trains en direction des camps d'extermination allemands pour les mener loin de leurs herbages d'origine, apeurées et désorientées.
Par contre,  si on aime discuter, parlementer, argumenter, la transaction de vente devient un plaisir.

Notre maquignon ne se prive pas d'y trouver son compte.
Même avec moi, pourtant peu encline à ses discussions de foire, il joue à fond son rôle.
Marcel est fin psychologue. Il capte parfaitement les objectifs du client, et sait à merveille appuyer les leviers correspondants.
Avec moi, il s'égare rarement à parler de rentabilité. Ou alors, juste pour voir si je n'ai pas évolué vers cette lumière froide.
Non, à la ferme Agorreta, s'il a une bête à caser, il va parler du bonheur que c'est pour mon père de voir son étable bien pleine, de la douceur de la vache qu'il nous destine, de sa robe singulière ou de son destin unique.

Il sait parfaitement utiliser les bons mots. Il parle, et observe. Il joue son rôle comme le bon comédien qu'il est, passant vite du tragique au comique, appuyant ici ou là, cherchant vite et bien le point sensible propre à déverrouiller l'affaire.
Un brio magistral appliqué efficacement à ce domaine si prosaïque.

Mes vaches ne sont pas toutes nées à Agorreta. Certaines nous ont été amenées par Marcel.

Oswitx fait partie de ces arrivantes.








Voici Oswitx, lundi matin.

Ici, elle n'est pas à son avantage.













Là, aux côtés de Pintta-Mona, elle a déjà plus fière allure.

Regardez cet œil vif, ce pelage luisant, la finesse des auréoles dessinées sur ses cuisses.

Oswitx est fine et élégante.
Elle est curieuse aussi, et vite en alerte, sans être inquiète pour autant.
C'est qu'elle a couru le monde, déjà, et le beau monde, même...




Mon Oswitx d'Agorreta, a été remarquée par Madonna. Et oui, Madonna, l'internationale, l'idole planétaire, le phénomène universel !

Comment cela se fait-il, me demanderez-vous, haletants de ce suspense insoutenable ?
Je ne vous laisse pas languir plus longtemps, je vous déroule l’événement :

Oswitx a aujourd'hui deux ans.
Elle est née quelque part en Bretagne, je crois. C'est une bête de race. Une véritable laitière, une Holstein cent pour cent.
Elle a toute les caractéristiques de son sang. Sveltesse, port altier, carcasse élancée et légère. Sa robe est justement équilibrée, blanche et noire, bien tranchée, soyeuse à souhait.

A son arrivée, je vous l'ai dit déjà, Oswitx était famélique, squelettique, même, d'où ce nom qui m'était venu spontanément à l'esprit.
Elle avait été placée avant même d'être sevrée dans le parc animalier de Bidart, près de la route nationale.
Elle n'a pas été correctement nourrie. Sans doute, les visiteurs lui donnaient-ils n'importe quoi à manger, je ne sais pas. Toujours est-il qu'elle était dans un état déplorable. 
Je l'ai accueillie en décembre 2013.
A son arrivée, je n'étais vraiment pas sûre de son avenir immédiat.
On ne voyait d'elle qu'une grosse tête effarée et un ventre énorme. Une réplique de ces malheureux petits enfants affamés, mangés de mouches, aux immenses yeux exorbités.

Le maquignon lui-même osait à peine me l'amener. Mais bon, reprenant vite de son métier la tournure, il me fit un prix, d'ami !
Bref, j'acceptai de m'occuper de cette misérable crevure, et d'essayer de la tirer du bord de ce précipice où elle paraissait déjà trop engagée.

Je lui distribuai la nourriture par petites portions, fréquemment, de façon à ne pas l'engorger d'un coup fatalement.
Ma petite Oswitx (déjà, à ce stade, je l'avais adoptée, la pauvrette), se montra de bonne composition.
Elle accepta de se nourrir correctement, sans jamais donner le moindre signe de défaillance digestive.
Elle se levait à peine pour manger, elle prenait avec application sa portion, et, après avoir longuement bu, elle se recouchait, repue.
Elle n'aimait pas trop les caresses. Et protestait en secouant la tête quand je voulais la toucher.

Petit à petit, là aussi, je l'accoutumai, lui laissant simplement ma main sur le flanc, puis la glissant légèrement le long de son dos.
Elle apprécia beaucoup le gratouillement entre les cornes, derrière les oreilles, en penchant sa grosse tête par côtés, les yeux levés au ciel.
Elle s'apprivoisait.

Pour sa première sortie au champ, l'an dernier au début de Mars, contrairement aux autres là encore, elle préféra rester dans l'étable.
Mettant ça sur le compte de la nouveauté, nous la guidâmes jusque dehors, en la traînant presque.
Le lendemain, elle ne voulait toujours rien savoir. Ca alors, c'était la première fois que j'avais une vache qui préférait rester dans l'étable, au lieu d'aller gambader dehors !
Je tentai une approche plus psychologique. Oswitx avait connu la faim avant de venir chez moi. Elle devait craindre de retrouver de mauvaises conditions ailleurs, et s'accrocher à cet endroit où elle était enfin bien traitée.
Elle semblait s'effrayer à marteler le sol cimenté, ne pas vouloir quitter la litière de fougère.
Je combinai tous ces éléments et tentai de préparer à son intention une combinaison mieux tentante.
J'éparpillai d'abord de la fougère sur le passage bétonné menant dehors. Ici ou là, je déposai quelques belles carottes bien colorées, sur ce chemin tracé spécialement pour elle.
Je la détachai, la caressai, lui proposai du pain dur dont elle a toujours raffolé.
Il fallut quand même une bonne heure pour que la demoiselle daigne parcourir à petits pas circonspects les quelques mètres vers la sortie !
Arrivée à la grande porte coulissante, mâchonnant sensuellement une dernière carotte craquante, elle me gratifia d'un petit bond leste et gai, avant de fouler l'herbe grasse, et de se mettre sans plus de cérémonie à la brouter.
Une vraie petite star, avec caprices et coups de tête à l'avenant ! 
Elle avait voulu un tapis de gala, pour daigner suivre le parcours ordinaire, la cabotine !

Aujourd'hui, elle reste fantasque, solitaire. Elle peut vite et loin envoyer un coup de sabot, s'il lui en prend l'idée.
Mais, elle sait aussi venir vous chercher doucement en vous poussant de la tête, et vous attendrir de ses grands yeux mouillés en vous parlant de sa petite enfance malheureuse.
Je l'aime bien, quoi, vous l'aurez compris.

Et Madonna, dans tout ça ?

Et bien nous y voilà :

Marcel, en m'amenant Oswitx, ne pouvait pas me parler de bon tempérament ou de jolies courbes propres à orner une place d'étable. Non, sérieusement, il ne le pouvait pas !

Alors, il me parla du destin de la petite génisse. 
Marcel me connaît assez pour savoir que je ne suis pas très sensible à la carrière de nos stars, aussi connues soient-elles.
Je ne soupçonne donc pas ici une manœuvre de sa part. Encore que.. Mais non !

Ma petite Oswitx, a transité chez le maquignon à sa sortie du parc animalier où elle se mourrait.
Le maquignon habite Ahetze. Il a pour voisines les sœurs Labèque, pianistes classiques originaires d'Hendaye. Leur carrière est internationale.
Ces sœurs Labèque fréquentent Madonna, l'universelle, l'idole, la star, oui, Madonna elle-même !
Et, entre copines, elles se font des petits séjours sur la côte basque, à deux pas de l'étable de mon maquignon, donc.
Et bien, figurez vous que Madonna, un jour où elle avait un moment creux, vint pour se changer les idées visiter les vaches du voisin. Et, parmi ces vaches, il y avait mon Oswitx.

Je ne connais pas bien Madonna, dans le privé. A part sa carrière un peu sulfureuse, une ou autre chanson bien rythmée gardée en tête, je n'en sais pas grand chose.
Elle et moi, nous n'avons pas eu l'occasion de sympathiser, quoi.

Mais là, puisqu'elle s'est émue comme je l'ai fait de la maigreur de cette petite génisse mal nourrie, puisqu'elle est venue la caresser et a, comme moi, essuyé la rebuffade d'une pauvre bête en manque de tendresse, je pense, je crois, que nous partageons la même sensibilité dans nos relations animales.
Et, à travers Oswitx, nous sommes un peu liées.

Pour le coup, mon Oswitx d'Agorreta, est, elle aussi une vedette, par procuration.
Dans ce "bloc", aux côtés de mon père et de Kattalin, elle a toute sa place de pointure mondiale. :





Je voudrais que Madonna voie sa petite génisse famélique maintenant.
Elle se réjouirait, j'en suis sûre !

Peut-être suit-elle ce "bloc" ? Pas sûr..

Je n'ai pas ses coordonnées pour lui envoyer une photo, un message.
Ramon, mon collègue de la jardinerie, m'annonce un prochain passage de la Madone en Europe, cette année.
Peut-être l'occasion qu'elle pousse jusqu'à Agorreta pour enfin pouvoir à son aise caresser sa protégée ?

A voir...

Ramon m'a fait promettre de l'appeler si ça se présente. 
Tiens, je pourrais vous parler de lui, un de ces jours. La prochaine fois.
Là, je vais sortir les chiens, avant de rentrer... les vaches !


A bientôt, et le bonjour à Madonna, si vous la voyez !