lundi 22 décembre 2014

Le côté sombre




Je relis le dernier article, de tout à l'heure. Je suis la lectrice la plus assidue de mon propre blog...  Et très bon public, je dois dire. J'ai autant de plaisir à me relire qu'à écrire ! En gros, je peux tourner en toute autonomie, en circuit fermé pour ainsi dire. Je produis et je consomme ce que je produis. 

Pas très enrichissant, je reconnais ! Mais, ma foi, bien commode. 

Si par extraordinaire ils se trouvaient d'autres amateurs de ma prose,  j'en serais ravie, bien sûr. Et le seul mot de "publier" employé ici est un petit baume pour les écrivaillons en mal de paraître comme moi. Evidemment, on n'engage que soi, mais tout de même, c'est déjà quelque chose, non ?

Je m'éloigne de ce que je voulais dire, il me semble. C'est tout moi, ça, je commence gentiment, je prends de l'élan, et je finis par m'emballer tant et si bien que je ne sais plus du tout où je voulais en venir. Ni même par où je voulais y arriver.

Enfin, je reviens à moi. Ca y est.

Je disais que je venais de relire ce que j'avais écrit en fin d'après-midi. 

La joie de vivre à Agorreta. Indéniable. Réelle et tangible.

Mais Agorreta n'est pas seulement une bâtisse enchantée nichée dans des paysages magiques. Pas seulement, non. 

Agorreta, c'est aussi beaucoup ce qui s'y passe et les gens qui y vivent. Et, ici comme ailleurs, la peine et les souffrances ont planté leur semence.

Je vous ai raconté les drames de la famille Olaciregui, mes grands-parents maternels. Deux magnifiques jeunes garçons fauchés dans la fleur de l'âge.

Plus tard encore, la maladie et la mort ont frappé sans compter. 

A Agorreta, comme dans les familles traditionnelles jusqu'à il y a peu, on s'occupait des vieux et des malades à la maison. Jusqu'à leur dernier souffle. Quel que soit leur état. Naître et mourir dans ses murs était naturel.

C'est un fardeau mais aussi une chance.  Je ne suis pas adepte des faux-semblants. La maladie et la mort doivent faire partie des vivants.

 Evidemment, on ne peut pas construire une vie réussie en ne pensant qu'à la fatalité de la mort ou à la misère de la maladie.

Mais on ne vit pas non plus en bon équilibre si on se voile obstinément la face. Reléguer les malades et les vieux hors de l'environnement familial, en dehors d'une nécessité thérapeutique incontournable, bien-sûr, est malsain.

Je ne fais aucun procès d'intention. Je sais parfaitement que les conditions de la vie moderne ne permettent pas toujours la cohabitation entre gens actifs et malades ou mourants.

Mais je dis quand-même que ce cloisonnement est destructeur.

Pour apprécier pleinement sa vie, pour mesurer à sa juste valeur la chance d'être en bonne santé, il faut avoir côtoyé la souffrance et la fin.

C'est une épreuve, mais elle vous grandit. Elle vous pacifie, quand la lutte est terminée. Elle vous renforce, et vous aide à mieux vivre,  justement.

J'en suis persuadée. J'en ai fait pour moi l'expérience. De façon concluante. 

J'ai partagé le quotidien de ma mère tout le temps de sa maladie. Elle est morte dans mes bras, un matin où je n'ai pas su apaiser la énième crise d'angoisse qui lui a figé le cœur pour toujours.  

Elle a décliné pendant des années et des années, pour finir petit fétu de même pas trente kilos, elle qui était une matrone massive et puissante.

Regardez-les sur la vieille photo, ces deux femmes, mère et fille. Manuella, la mère de deux garçons morts en pleine jeunesse,  et pourtant encore fière et droite. Et ma mère, Carmen, indétrônable, au centre de tout.







Imaginez le cheminement long et douloureux qui l'a menée à la fin. 

Et bien, ce cheminement,  je suis contente de l'avoir fait à ses côtés. Pour avoir eu l'apaisement de la sentir elle-même apaisée à la dernière seconde. Et parce-que pour pouvoir retirer cet apaisement de cet instant, il fallait avoir fait le chemin avant.

J'ai eu de la peine quand ma mère est morte, bien-sûr. Mais cette peine était juste et comprise.  Et l'absence admise.

Depuis deux ans maintenant, je veille aussi sur mon père. Il a été malade, très malade, puis, incroyablement, il s'est remis.

Il est vieux pourtant. Et souvent, la nuit, il se réveille en sursaut paniqué de son premier sommeil. Ce sommeil dont il a failli ne pas se réveiller et dont le souvenir le hante quand sa conscience s'assoupit.

Il m'appelle alors, affolé. Et quand je le rejoins près de son lit malmené, l'effroi agrandit encore son regard.. 

Je lui amène un bol de café-au-lait. Je me fais un thé. Je m'assois près de lui, et je le regarde boire en tremblant un peu, ce vieil homme affaissé qui a été mon père dans toute la gloire de sa force et de sa vigueur.

Je vous montrerai des photos, vous jugerez par vous-même. 

Avant qu'il ne se rendorme, nous remettons ensemble la chambre en ordre. Les petites misères de la vieillesse n'ont plus de secrets pour moi maintenant. Nous sommes devenus très efficaces et notre chorégraphie est parfaitement au point.

Nous nous amusons parfois de nos maladresses.

Mon père se recouche, je remonte le drap sous son menton. Il s'endort presque aussitôt. 

Au matin, je reviens le réveiller. Nous ne parlons pas de la nuit.

C'est un temps à part. J'aime ces moments. Ma nuit dévastée ne me pèse presque pas.

J'ai l'impression d'apprivoiser la peur de la mort. Et l'espoir de prendre assez de force pour l'affronter au mieux. Quand je ne la verrai plus par reflet. Quand elle viendra me planter ses dents en face.

Pour le coup, me voilà moins en joie. Et pourtant, sereine. sans la garantie que cette belle sérénité perdurera bien-sûr, et encore moins qu'elle sera là quand j'en aurai bien besoin.

Bah, nous verrons le moment venu.

Et d'ici là, je peux toujours m'accrocher les idées noires aux branches saccadées de mon acacia tourmenté.








Allez, sur ce, je vais me coucher.

Je vous souhaite de passer une nuit reposante et une journée de mardi agréable.

A mercredi, sans doute. Nous reprendrons alors les aventures des Legorburu d'Agorreta...

Que ma joie demeure !




En cette splendide journée de lundi, avant-veille de réveillon, j'ai savouré chaque moment.

Pour vous laisser souffler un peu, je ne reviendrai pas dès aujourd'hui à l'épopée des occupants d'Agorreta. Nous reprendrons une autre fois.

J'ai envie en cette fin d'après-midi, d'essayer de vous raconter ma joie. Oui, ma joie, je n'ai pas de mot meilleur. Ma joie, simple, pleine et bienfaisante.

Bonheur, je l'utilise peu, voire, jamais, pour moi-même. Bonheur me paraît un peu trop grandiose, inaccessible. Bonheur fait partie de l'idéal et ne se touche jamais du doigt. Et moi, ce qui reste dans les limbes inatteignables, je m'en méfie. Je préfère tenir, bien en main, sentir, par instinct.

Bonheur est impossible dans la durée. Bonheur est tellement fugitif. Bonheur éblouit tant qu'il oublie d'éclairer. Il ne montre pas, il éblouit.

En un mot comme en cent, et pour ne pas étaler une litanie ennuyeuse, bonheur n'est pas pour moi. 

Moi, je préfère joie. Joie comme joliesse en comparaison de beauté. La joliesse, c'est humble. La beauté, ça intimide. Mais bon, beauté ne se trouve pas à tous les coins de rue. Alors, les rares occasions d'en être impressionné ne risquent pas de la galvauder, non...

Toujours est-il, qu'en ce jour de grand soleil, je me sens toute en joie. Et je viens à vous partager cette joie. (Ne dirait-on pas une homélie enflammée d'une messe de dimanche de Pâques ? Encore que ça fasse des lustres que je n'en ai pas écoutée, honte à moi, chrétienne peu assidue...)

Bref et rebref, ce lundi matin, la ferme Agorreta tend sa vieille face au soleil. 









Agorreta est une vieille femme. Ses vieux os apprécient la chaleur et la réclame. Sur le petit banc de pierre, son vieux maître viendra lui aussi s’asseoir, un peu plus tard, au mitan de la journée.

Regardez ce ciel bleu profond. Presque trop pur. Un genre de beauté dont je parlais plus haut. Ecrasant  de tant de majesté. Un tel ciel ne pardonne rien. Il tend une toile parfaite sur un monde qui ne l'est pas.

Mais Agorreta n'a jamais prétendu vouloir lutter pour briller. En vieille femme sage, elle attend. Elle sait bien que des cieux moins parfaits viendront la couver. Et qu'alors, son vieux visage abîmé paraîtra moins déplacé... Il lui suffit d'attendre, et ça, elle sait faire !

Moi, ce matin, je regarde. Je m'emplis les yeux. Ces images sont pour moi. Je ne possède rien mais tout m'est offert. Je n'ai rien à faire. Juste regarder et laisser les paysages m'investir jusqu'à la moelle de mes os.

Tout m'est familier. Depuis toutes ces années, les choses changent bien-sûr, mais la mer est toujours au même endroit, et les montagnes ne bougent pas.









A l'est, la Rhune s'éveille au dessus de la brume.





La Rhune est une mère placide. Elle a eu un élan pour s'élever vers le ciel, puis, s'est rassise, fatiguée. Elle veille sur Agorreta, de loin. Elle garde pour d'autres un flanc plus escarpé, moins régulier. D'ici, elle est équilibre et harmonie. 














Comme elle n'est pas belliqueuse, elle ne veut pas mécontenter le ciel au-dessus d'elle.  Elle est restée terre mais s'est bleutée pour se faire passerelle, sans doute...











Je suis de cette maison, de cette terre et de ce pays. Comme vous, j'ai en moi enracinés ces paysages. Ils font un peu clichés, je m'en rends bien compte. Mais, moi, dans ces clichés, je m'y baigne comme dans une eau de jouvence. 

J'en retire la sérénité. La joie dont je vous parlais. Ces vues sont une offrande. Je n'ai rien fait pour les mériter. Mais je sais les regarder, à chaque saison, à chaque heure du jour.

Le Pays-Basque n'est pas la seule belle région au monde. Il y en a de multiples. Mais à moi, ce pays-là suffit à me contenter pleinement.

Là où vous êtes, d'autres beautés vous sont offertes. des arbres, des pierres et des cieux, il y en a partout. Il suffit d'avoir un regard, et une mémoire pour s'en repaître quand on ne les a plus devant soi.



















Des roux profonds, des ors fugitifs et fragiles, vous en verrez aussi, si vous levez les yeux. 
Et si vous laissez cette beauté simple et saine entrer en vous, vous connaissez aussi la joie qu'elle donne. Je n'ai pas les mots justes et forts que je voudrais. Je sens mieux que je ne parle. Mais vous savez, sans doute, ce que je veux dire. Je vous le souhaite, vraiment.








Allez, une dernière image de petit chemin qui ne sent plus la noisette. 
Vous reconnaissez Txief, Lola et Pittibull ? Eux aussi apprécient les paysages... et les odeurs !


Bien, je vous laisse ici. Les bêtes commencent à appeler. Tiens, je vous les montre ce matin, quand, repues, elles se mettent au repos.







Là, elles sont toutes debout, à considérer les râteliers vides. Vite, je descends, avant qu'elles ne se mettent à racler du sabot !


A très bientôt sans doute. Je m'amuse énormément avec vous, et les moments que nous passons ensemble sont eux-aussi des moments de joie.


ALLELUIA !!



vendredi 19 décembre 2014

Les Olaciregui





Bonjour à vous, bientôt fidèles d'Agorreta, ou occasionnels visiteurs !

Soyez les bienvenus.


Nous en étions aux années trente et quarante. Les Olaciregui, réfugiés politiques, s'installaient à la ferme Agorreta. Ils devenaient métayers du comte et  de la comtesse Von d'Oberndorff.

Très vite, Manuella et Iñazio Olaciregui,  leurs cinq enfants âgés de 12 à 20 ans et leur petit cheptel ovin, (surtout ce dernier d'ailleurs, puisque les premiers-cités commençant à prendre de l'âge, il n'y avait plus grande opportunité de développement démographique de la première génération), gagnèrent en nombre.

Les parents Olaciregui étaient travailleurs, oui, mais aussi ambitieux. Si le père Iñazio se servait avec acharnement de ses bras, la mère, Manuella, était en plus une femme de tête.

Je n'ai pas de représentation du couple seul. Je vous les remontre en famille, elle matrone sereine au casque tout blanc, et lui, sec et vibrant d'énergie sur le capot de leur premier tracteur. Cette photo date de 1966 ou 1967.  A l'époque dont je vous parle, ils avaient trente ans de moins. Imaginez leur force vitale du moment :





Iñazio dominait par posture, mais Manuella était la base et le fondement de toutes leurs prises de décision. Depuis toujours, et encore alors...



Manuella, sentant le nouvel essor en marche, se mit en quête de terres promises. A l'égal des découvreurs de l'épopée du Far-West, elle se mit en route !

Manuella était économe de ses forces. Sa corpulence imposante demandait une certaine dépense d'énergie dans le mouvement. Aussi, essayait-elle d'optimiser les choses et d'améliorer les performances de ses entreprises.

Elle n'alla donc pas bien loin en prospection

Côté nord, le domaine d'Orio était investi dans les limites autorisées par les d'Oberndorff. Une poignée d'hectares à peine.

Côté sud, les terrains communaux d'Agorreta se perdaient sous des friches et sous-bois sauvages. Ils étaient à l'abandon. Attenants à la ferme.

Le sang de Manuella ne fit qu'un tour : elle entreprit de s'approprier ces terres vierges. Elle voyait déjà ses brebis pâturant de vertes prairies et les agneaux à profusion gambadant par les pentes et talus environnants.

Ni une ni deux, promettant à son infatigable mari de la belle ouvrage en perspective, elle fit les démarches nécessaires. Manuella ne parlait que le basque. Elle ne savait ni lire ni écrire. Mais imaginer, échafauder, préparer et mener à bien, tout ça était parfaitement dans ses cordes.

Elle savait pouvoir compter sur la vaillance de sa tribu. Elle n'hésita pas, elle se lança.

Ici, un document d'époque, auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux. La première quittance de loyer acquittée par les Olaciregui à la mairie d'Hendaye, pour l'occupation des terrains communaux d'Agorreta.





Cette quittance était soigneusement rangée dans un tiroir, bien classée avec les suivantes. Ma grand-mère ne savait pas lire mais elle conservait religieusement les documents importants.

Ma mère, elle, y était moins attentive. Pour le coup, cette liasse de quittances a failli faire le bonheur d'une famille de rats ! Elle avait été reléguée dans une boîte en carton jetée telle quelle sur le plancher du grenier, derrière de vieux meubles inutilisés. Des centaines de générations de rongeurs ont niché dans les parages !

Dieu merci, ma petite liasse est demeurée intacte...






Oui, bon, dans le sens horizontal, ça aurait été aussi bien, je sais. Mais Jean-Michel ne m'a pas encore livré tous ses enseignements en la matière. Patientez-donc comme je le fais moi-même. Merci d'avance.


En pleine période expansive, les Olaciregui achetèrent quelques têtes de vaches. Et se mirent à assurer une livraison quotidienne de lait frais en ville. Pour assurer la livraison, ils disposaient de deux ânes solides et placides.
 Ma mère les conduisait tous les matins par les petites rues d'Hendaye, bâtés de quatre bidons de lait encore tiède de la traite. Nous avons longtemps perpétué la tradition, en modernisant tout de même la locomotion.

Remarquez, c'est commode aussi, un bel âne docile, comme celui-ci, mené par ma mère, Carmen Olaciregui, à l'époque.
Je ne sais pas qui est la jeune fille à côté. Qu'elle se manifeste, si elle se reconnaît. (Et vit encore).








A l'époque, il y avait une trentaine de fermes sur la commune, et la production de lait vendu en direct faisait vivre autant de familles.

A la ferme Agorreta dans les années quarante, les Olaciregui travaillaient dur, et commençaient à récolter les fruits de leur labeur. 

La guerre frappa à leur porte.
 Iñazio n'était guère patriote. Et pas très courageux non plus. Il aurait abjuré sa foi pour ne plus être fugitif. Comme il n'en avait pas trop, ça ne lui coûtait guère.

Parmi ses fils pourtant, germa une graine de résistance. Du moins c'est comme ça que la légende familiale s'arrangea des choses. 

En fait, je crois plutôt que le jeune et beau Domingo faisait de la contrebande à tour de bras et longueurs de nuits,  avec son frère Nicolas.

Regardez cet ange le jour de sa communion. 








Il ressemblait beaucoup à son frère Iñazio. Oui, les parents ne cherchaient pas trop loin pour les prénoms à l'époque. Iñazio n'était pas l'aîné, mais il avait hérité du prénom de son père, je ne sais pourquoi.

Ces deux frères là connurent des destins tragiques et ne firent pas de vieux jours. 

Domingo fut abattu à bout portant par des soldats allemands alors qu'il traversait la Bidassoa à gués par une nuit de pleine lune. On a dit qu'il faisait de la résistance à l'occupant. Mais on a dit aussi que cette nuit là, il revenait d'avoir livré de la marchandise en Espagne...

Lui n'a plus rien dit. Un magnifique jeune homme de dix-huit ans, fort et droit, tombé dans l'eau rougie sous lui comme un sanglier en battue.

Iñazio ne vécut guère plus vieux. Tout aussi beau et aventurier, il s'embarqua vers les Etats-Unis pour y être berger. On ne sut jamais ce qui arriva. Toujours est-il qu'on le retrouva mort dans la montagne, tout seul. Il avait à peine vingt-cinq ans.

Le destin tragique de leur deux fils dut anéantir Manuella et Iñazio. Ces deux garçons ressemblaient beaucoup à leur mère, blonds aux visages larges et aux regards francs. Elle les perdit à peu d'années de distance.

Le couple dilua cette vertigineuse peine dans le travail. 
Toute la famille redoubla d'ardeur. Le troisième frère, Nicolas, choisit de s'expatrier lui aussi aux Etats-Unis. On y faisait de l'argent. La filière était parfaitement organisée. Il avait amassé un petit pécule, lui aussi travaillant autant "de nuit" que de jour. En dehors de la ferme où il fournissait une grosse part du travail, il louait ses bras à une entreprise de maçonnerie. Sa seule motivation était la réussite. Peut-être espérait-il adoucir la peine de sa mère en se montrant digne de sa fierté ?

Je ne sais pas. On ne devait pas beaucoup parler de ses sentiments alors.

Sur la prochaine photo, j'ai réuni les deux frères migrants.







En haut Iñazio, retrouvé mort dans sa montagne. En bàs Nicolas,  le visage fermé et acéré de son père. La photo a gauche fût envoyée des Etats-Unis. Il semble y avoir retrouvé l'espérance et un peu de soulagement peut-être de ne plus partager le quotidien étouffant de sa famille endeuillée.


Avant son départ, Nicolas, José-Marie le frère aîné, et Carmen, ma mère, posèrent ensemble. Ils étaient les survivants.




A son tour, José-Marie choisit de quitter la ferme pour aller gagner mieux sa vie ailleurs. Il resta sur le continent, et atterrit en Gironde. Du Pays-Basque, il emporta quand même une épouse. L'une des filles de la ferme voisine Erreka,  propriété aussi du domaine d'Orio, lui plût assez pour qu'il en fasse sa femme et la mère de ses enfants.

Ma mère entre-temps détourna mon père, fils lui de l'autre ferme toujours voisine, Errandonea. 

Meetic n'existait pas en ce temps là. On ne cherchait pas trop loin sa bonne fortune.

Mais elle resta à la ferme Agorreta avec ses parents.

Le foyer Legorburu vit le jour, dans l'ombre de Manuella Olaciregui et d'Iñazio.




Et ici commence l'épopée de mes parents. Les trois générations cohabitant dans la vieille ferme.  
Je garde ça pour une prochaine fois. Je ne voudrais pas vous lasser déjà.

La fin de semaine est là. Je serai à la Jardinerie.  J'aime à travailler quand la majorité se repose. J'ai l'impression d'être plus méritante ainsi. Sans l'être pourtant !

 A plus tard...

mercredi 17 décembre 2014

Un peu d'histoire...




Bonjour à vous tous ! (ou à vous tout seul, à toi, quoi !)



Nous sommes aujourd'hui le mercredi 17 décembre 2014. Il fait un vrai temps de Noël à la maison. L'ambiance est tempétueuse.  On est bien dedans.

La ferme est au grand calme. Et moi avec.

Je reprends  ma rétrospective. Vous l'aurez remarqué, ce blog est un peu désordonné. J'écris comme je pense, au fil du temps et des événements. Je n'ai pas l'intention de produire un récit de haute qualité. juste de passer avec vous des moments agréables et divertis.

Ne soyez pas étonnés, ne cherchez pas de logique ou d'objectif dans tout ça. 

Je raconte, parce-que j'aime raconter. Et j'écris, parce-que j'aime les mots, leur musique quand ils sont assemblés en petites phrases réussies.

Je me souviens du jour où j'ai acheté cet ordinateur. Lointain maintenant, d'ailleurs l'appareil donne quelques signes d'alarme sérieuse en tintant comme un perdu au démarrage. Bref, mon seul critère de choix fût le toucher du clavier. Je ne prêtai aucune attention aux performances et aux capacités.
 Pour ce que je voulais en faire, le modèle le plus simple irait très bien. Par contre, j'effleurais sensuellement tous les claviers offerts à mes doigts. Et mon choix se porta sur celui-ci, souple et tonique à la fois. Du ressort, juste ce qu'il faut, et de la docilité, sans soumission. Une merveille. Je ne m'en lasse pas !

Je vous disais donc de ne pas vous laisser surprendre par mes sauts de récits. Commencer à aujourd'hui en finissant cinquante années derrière ne me semble pas du tout incongru. 

Rameuter des écrits d'il y a quelques années au milieu d'une histoire plus ou moins en rapport, non plus. C'est ainsi. Je suis fantasque, dans ma vie tout autant que dans mes récits.

Le temps est linéaire. Nous vivons avec. Mais la nature humaine est aussi imaginaire. Et là, tout est permis. Alors, pourquoi s'en priver ?  

Cette petite mise au point établie, je reprends mon cours. Dans le sens inverse des aiguilles d'une montre...




La vénérable ferme Agorreta est ancienne, vous le savez déjà. Et si vous le découvrez, je vous le confirme :








Et elle fait bien son âge !





Elle daterait originellement des débuts du dix-huitième siècle. Je dis ça comme ça, pour l'avoir vaguement lu par accident. Mais je n'ai pas fait de recherches poussées là-dessus. Si quelqu'un a des éléments plus précis, qu'il n'hésite pas à nous les faire connaître.

Pendant un temps, elle a été le siège d'un hôpital pour lépreux. Autour, les champs servaient de cimetière de fortune pour ces pauvres malheureux oubliés de tous. Et, accessoirement, de décharge publique.
 Longtemps, au gré des travaux agricoles dans les champs autour de la ferme, nous avons exhumé des détritus de toutes sortes  et des ossements humains. Sans plus d'émotion ni d'interrogations. C'était admis et connu. Nous, les enfants, devions trier les cailloux les plus gros, les objets réutilisables (!) et  les os les plus encombrants. On en faisait des tas en bordure, qui servaient de limites de parcelles, très coquettes, entre vieilles casseroles et  divers objets pas très identifiables, et qu'il valait peut-être mieux ne pas chercher à identifier...
 En ces temps-là les soucis d'écologie étaient bien loin !  



Mon grand-père maternel, Iñazio Olaciregui, récupérait tout ce qu'il pouvait. (En dehors des os). Il nous ramenait de petits jouets sommairement débarrassés de la terre qui les avait conservés. Je me souviens d'un petit cheval en plastique jaune, que j'ai longtemps gardé. Nous avions aussi des collections de billes irisées. Je ne sais pas pourquoi, il y avait aussi beaucoup de petites figurines d'animaux, de soldats. Oui, beaucoup de petits jouets, et des couverts de cuisine, aussi. Des restes d'assiettes de faïence épaisse, où ma mère cherchait des estampilles prestigieuses. Elle gardait toujours dans un coin de tête le secret espoir de mettre à jour un trésor. Une grande rêveuse cette Karrmen Olaciregui !

Toujours est-il que nous avons beaucoup retourné et gratté, mais jamais déterré le Graal, sous les cailloux d'Agorreta.


La ferme faisait partie d'un domaine regroupant un "château", et une demie-douzaine d'autres fermes comme la nôtre. C'était le domaine d'Orio, avec sa famille aristocratique, les d'Oberndorff. Comte et Comtesse Von d'Oberndorff.

  La comtesse était originaire de la région parisienne. Jacqueline d'Aramon, c'était son nom, était une jeune femme aventureuse. Elle a été la première pilote d'avion amatrice. Je l'ai connue quand elle devait avoir dans les soixante-quinze ans. Elle était alors veuve de son comte d'époux, le d'Oberndorff sus-dit arrivé des régions nordiques.

Quand les Olaciregui arrivèrent à Hendaye, en 1936, les D'Oberndorff  régnaient sur le domaine d'Orio, en bons seigneurs servis par une troupe de vassaux disséminés dans les diverses métairies alentours, dont celle d'Agorreta.

Ils avaient les usages nobliaux du siècle précédent. Ils aimaient régenter leur "gens" et les recevaient même au "château" dans les grandes occasions.






 Ici, à l'occasion du mariage de l'un des paysans d'une des fermes alentours, tout le monde est reçu sous les arcades.

Il y avait même une chapelle attenante au château. Et chaque année, une messe de Noël y était célébrée.
Nous étions ensuite tous conviés à un goûter.













Ils étaient appréciés et estimés de tous. Tout aristocrates qu'ils soient, ils se sont montrés très démocratiques, un peu forcés sans doute par le démantèlement inexorable de leurs richesses patrimoniales.

Au fil des années et des mauvaises fortunes, ils ont vendu une à une les fermes qu'ils possédaient. Le tour d'Agorreta est venu en 1965. L'année de ma naissance, comme j'aime à le faire remarquer. Toujours modeste et soucieuse de ne pas me mettre en avant, je souligne seulement que, pour notre famille, tout a commencé quand je suis née. Mon arrivée en ce bas monde a coïncidé avec le début de la constitution foncière des Legorburu d'Agorreta. Et, aussitôt, on me réplique : et les emmerdements avec... !  Bon, que voulez-vous répondre à tant de mauvaise foi ? Je tourne le dos en haussant des épaules, navrée d'autant d'ingratitude.

Des Olaciregui migrants, nous sommes passés aux Legorburu, puisqu'entretemps, ma mère a épousé mon père. En avril 1951, le même jour qu'Albert et Jacqueline de Monaco. Ca a d'ailleurs fait du tracas à tous les invités qui ont du décommander Monaco pour venir à Hendaye...

Là, ce qui aurait été bien, c'est une belle photo de mariage de l'époque. J'en ai une pourtant, je le sais, mais il faut que je vous la retrouve. Une autre fois, donc.

Je vous raconterai alors l'amourette entre la jeune Karrmen, et le petit voisin, l'actuel Aïtato.

Pour en revenir à la Comtesse d'Oberndorff, c'était une femme très attachante. 

J'ai travaillé pour elle dans ma jeunesse, pour me faire un peu d'argent de poche. La Comtesse menait grand train et employait du monde à son service. Dans la tradition féodale encore en vigueur, j'allais prêter main forte au service. Mais, comme les temps avaient changé tout de même, je percevais une juste rémunération. Et, pour être complète, je dois dire que la Comtesse était sacrément généreuse ! A l'époque, c'était il y a près de quarante ans, elle me payait sept mille francs pour un mois de travail. Je me contentais de servir les petits-déjeuners, de faire le ménage, et de resservir le déjeuner à table. Une cuisinière à demeure s'occupait de la préparation des repas. Des extras, (souvent des femmes du voisinage) venaient à la rescousse quand le château se remplissait d'invités.

Nous étions toute une troupe de valetaille joyeuse et pépiante, fourmillant dans les pièces à usage domestique. Nous nous faisions plus discrètes quand nous montions dans l'étage noble, et endossions carrément un uniforme pour servir dans la grande salle.

J'avais appris les bons usages. Que j'avais peu eu l'occasion de pratiquer régulièrement chez moi. Et je tenais mon rôle, très amusée de ce spectacle dont je ne perdais pas une miette.

J'en ai tiré l'enseignement que les grands de ce monde ne sont pas mieux lotis que les autres, quand ils se retrouvent en intimité.

J'ai en mémoire le Duc de je ne sais plus où, petit homme voûté et malingre.
 Je toquais à la porte de sa chambre tous les matins, pour lui porter son petit-déjeuner. Je tenais en équilibre un plateau garni d'argenterie dodue et rutilante. Tout y était soigneusement disposé. Une théière ventripotente, deux tasses, un pichet de lait, et deux briochettes.
Il me priait très civilement d'entrer en ramenant à lui les pans d'une robe de chambre chatoyante. Je posais mon plateau en prenant garde de ne rien renverser sur une petite table devant la fenêtre. Depuis cette fenêtre, je jetais un œil sur ma ferme en face. 
Le Duc était seul, tous les matins. Et tous les matins, il me répétait comme en s'excusant : "La Duchesse est dans la salle de bains. Je vais la prévenir que son thé est servi".
Je versais religieusement le thé sombre dans les deux tasses translucides, reposais la théière et me retirais en lui souhaitant bon appétit. Il refermait lui-même la porte derrière moi en me remerciant chaudement.
Je redescendais en cuisine. Attrapais le plateau suivant préparé par la cuisinière. Et remontais pour toquer à la porte de la chambre voisine. La Duchesse grognait depuis son lit. Je pouvais entrer, déposer son plateau près d'elle et m'en retourner.
Dans la chambre du Duc, la tasse de la Duchesse fumait encore. Quand je revenais chercher le plateau, elle tiédissait toujours la paume de la main, intacte. 
En cuisine, nous nous partagions la briochette en nous désolant pour ce pauvre Duc abandonné dans sa grande chambre. Nous ne cherchions pas spécialement à comprendre pourquoi il tenait tant à sauvegarder des apparences contre toute logique.
 Mais bon, ce désarroi nous rendait tout ce beau monde plus sympathique. Nous travaillions ainsi en compatissant aux petits et grands malheurs de ceux que nous servions. C'était mieux pour notre moral...


Aujourd'hui, tous ces fastes ont fait long feu. Le château d'Orio a fini par être vendu. Le domaine est complètement morcelé et nous avons au fil des années pu reprendre les terres autour d'Agorreta. Comme je retournais travailler chez la Comtesse tous les étés, j'étais au courant de l'avancée de ses affaires, et je pouvais au bon moment lui proposer de racheter un morceau de terrain.

La vieille dame n'était pas dupe. Elle regrettait le passé, mais savait bien que la marche du temps était inexorable. "Bah, disait-elle souvent, je n'ai plus d'argent, mais j'ai vécu heureuse !"  Elle me confiait les papiers nécessaires et un sourire de bonté éclairait son visage malicieux.

Je vous montre le "château d'Orio" tel qu'il est aujourd'hui.








Je le vois comme ça depuis mes fenêtres. C'est le grand bâtiment en haut à droite. Vous reconnaissez les arcades ? Et vous sentez la pression immobilière qui grignote les environs ?
Le pauvre vieux "château" est un peu serré sur ses flancs maintenant...
Mais la comtesse n'est plus. Et le vieux Duc peut toujours continuer à attendre que sa Duchesse d'épouse sorte de la salle de bains pour partager le petit-déjeuner avec lui !



Allez, je vous laisse ici. Vous connaissez maintenant mes rituels. Goûter, promenade avec les chiens, avant les repas du soir pour tout le monde.

Portez-vous bien et à bientôt !






lundi 15 décembre 2014

Juste avant le coucher




Je reviens par ici. La photo remontée de ma petite enfance a cheminé dans ma tête depuis tout à l'heure.

Là, j'ai soigné bêtes et gens et fermé la ferme à la nuit. Il fait bon, calme. Les chiens dorment étalés sur le tapis à mes pieds.

Il est encore tôt. Je ne me couche jamais tard. Le petit matin arrive vite si l'on n'a pas engrangé du bon sommeil en début de nuit. Mais là, il est à peine vingt-heures trente. Et j'ai envie de parler de cette culture familiale remontée à la surface par la vieille image.

Au moment de cette photo, j'étais évidemment trop petite pour me souvenir. Mais les années suivantes, j'ai bien en tête la vie de la ferme et de sa tribu.

Deux générations d'adultes se disputaient le pouvoir. Mes grand-parents maternels n'étaient pas du genre à lâcher prise. Ils s'étaient installés à la ferme à leur arrivée, avec une demi-douzaine de moutons rescapés de leur vie d'avant. A force de travail et de courage, ils s'étaient refait une vie. Ils avaient élevé leurs enfants. Ma mère à leur arrivée ici avait douze ans. Elle était la cadette de la famille, avec quatre frères avant elle. D'autres étaient morts dans leur première année, je crois. Le clan se présentait comme le nôtre, avec une fille née après plusieurs garçons.

Tout ce petit monde travaillait dur. C'était une évidence : on trimait, on y arrivait. Par contre, il fallait toujours garder secrète sa réussite. Jamais ostensiblement étaler les signes matériels des quelques profits faits. Histoire de ne pas susciter la jalousie ou les interrogations des éventuels envieux.

Je ne pense pas que mes grand-parents aient été malhonnêtes. Mais bon, en ces temps là, pour les frontaliers, un petit fond de commerce parallèle était tentant. J'ai évidemment entendu parler de mes oncles passant de la marchandise la nuit par les montagnes de Biriatou...

Toujours est-il que, d'une façon ou d'une autre, mes parents et grand-parents maternels étaient d'ardents partisans du travail acharné et de ses mérites. Du côté paternel, c'était moins une évidence... on aimait goûter aux joies des foires et des parties de cartes bien arrosées. Mais ceci est une autre histoire, pour plus tard.

A la ferme Agorreta, en ces temps-là, on travaillait, du matin au soir, et parfois donc aussi, la nuit. Et on épargnait soigneusement les fruits de toute cette peine. Dans la joie, l'espérance d'une vie meilleure gagnée à la force du poignet.

Sur ce vieux cliché transparaît cette joie, cette fierté, cet orgueil. La possession de ces quelques vieilles machines était la récompense, une consécration. Et, pour une fois, on osait étaler cette légitime fierté. On avait, parce-qu'on avait fait. On méritait. On pouvait se laisser aller exceptionnellement à laisser éclater sa joie.

Voilà, c'était simple. C'était sain. Le travail était concret,  l'effort mesuré à l'aulne de la bonne fatigue physique. Et les résultats faciles à évaluer. Il n'y avait pas à se casser le bol.

Aujourd'hui bien sûr, les choses ont changé. 

Le modernisme dont je parlais tout à l'heure a soulagé la peine du travailleur. Et le travail est devenu moins facilement valorisable. Moins séduisant pour le coup.

La réussite est toujours le but à atteindre. L'étalage de cette réussite est encouragé. Au point qu'on essaie de montrer plus que ce qu'on a, mieux que ce qu'on est. Et ça devient vite inconfortable ! 

La réalité se manifeste tôt ou tard. On peut maintenir l'illusion, un certain temps, mais le faire sur la durée, c'est plus compliqué.

J'essaie pour ma part de rester dans la tradition familiale. J'évite de m'en éloigner. Mais mon chemin ne paraît pas attrayant aux générations suivantes.

Je n'ai pas eu d'enfants. J'ai des neveux et nièces. Et je les vois vivre, comme je vois beaucoup d'autres jeunes autour de moi.

Je ne les envie pas.  L'évidence de mes jeunes années s'est diluée. Le seul travail ne suffit pas toujours  à assurer une vie confortable. L'espérance ne peut plus se nourrir de la réalité. Alors, comment se projeter dans un avenir si flou ? 

Je ne sais pas comment on peut s'arranger quand les choses se font si fuyantes. On ne tient rien, on a l'impression de subir une fatalité. On se contente d'une écume, d'un leurre.
 Je ne suis pas étonnée du refus de la majorité de voir en face une réalité si peu avenante. Nos politiques devront imaginer d'autres voies pour reconstruire un idéal maintenant perdu. 
Si la prise de conscience se fait par la force,  le réveil sera difficile...

Quand je regarde ces jeunes, donc, je ne les considère pas d'un œil très optimiste.

Et quand je vois faire mes neveux et nièces, je me navre carrément.

Il y a quelques temps, ils m'inspiraient d'ailleurs un petit texte où je mêlais un peu d'amertume personnelle à une subjectivité que je revendique totalement.

Tenez, voyez par vous-même :



Je vois rarement mes  nièces réunies. Nous habitons pourtant toutes dans un rayon d’un demi-kilomètre. Il doit y avoir au plus cinq ans d’écart entre la plus jeune et la plus vieille.
      Elles ont été élevées là où elles vivent maintenant.  
      Je leur voue une affection raisonnable. Il m’arrive de les considérer d’un œil assez critique.
      Je n’ai pas l’intention de tenter de les comprendre, encore moins d’analyser leurs comportements. Je n’ai pas la prétention de pouvoir le faire.
      Mais ces jeunes femmes m’intéressent. Nos conversations, rares voire très rares avec certaines, un peu plus fréquentes avec la plus jeune, m’interpellent toujours.
      Je les écoute. J’essaie de voir les choses à travers leur regard. Histoire d’élargir mon horizon…
      Je n’y mets peut-être pas toute l’ardeur nécessaire, ou alors c’est hors du champ de mes possibilités intellectuelles, mais j’avoue que j’ai du mal à voir le monde comme elles semblent le voir.
      Affaire de génération sans doute, d’éducation, aussi, de tempérament, encore.
      Affaire d’individualités. Nous sommes des femmes, différentes, et nos liens de famille en nous tissant dans les imbrications inévitables de ces relations ne facilitent pas toujours la compréhension.
      Je les aime bien, mes  nièces. Je les considère chacune et dans leur ensemble avec un peu d’amusement et la nostalgie aussi de ces années passées où j’avais leur âge et certaines de leurs aspirations.
      Je suis toujours contente qu’elles viennent à moi. Et s’il m’arrive de rabrouer leurs élans, pas toujours affectueux au demeurant, je manquerais d’elles si je ne les avais plus.












      Il y a eu une amitié d’enfance entre les deux cousines de sang proches en âge. 
      La première amitié s’est diluée à l’adolescence. L’une des cousines est partie pour un temps à Paris. 
      
      Les deux  sont très proches en âge. Je crois qu’une ou deux années les séparent seulement. Elles ont été très amies dans leur enfance. Je revois encore leurs deux petites têtes dépassant du muret derrière le banc du fronton. Une brune et une blonde. Elles conversaient longuement, très animées.
      Tous les soirs des beaux jours après l’école, elles se retrouvaient là, et on percevait dans la cour le murmure bourdonnant de leurs conciliabules de petites filles.
      L’été, nous avions des vacanciers dans la ferme. Il y avait souvent d’autres enfants et les jeux se diversifiaient de tout ce petit monde. Nos deux cousines retrouvaient ensuite leur intimité.
      Les parents respectifs étaient en conflit. Les deux familles ne se recevaient pas. Elles s’ignoraient même superbement. Les deux petites, sentant cette ambiance électrique, se voyaient du coup plutôt dans la cour, zone neutre et pacifique.
      Je les trouvais mignonnes toutes les deux. J’enviais cette complicité de petites filles, moi qui avais grandi plutôt solitaire, arrivée bien après une flopée de garçons trop occupés entre eux pour s’intéresser à moi.
      Je les trouvais attendrissantes de réussir à construire une bulle de tendresse innocente dans cette hostilité familiale pesante.
      Je ne sais pas au juste à quel moment elles se sont éloignées l’une de l’autre.
La plus âgée vivait dans une atmosphère particulièrement difficile, avec un père aux prises avec une maladie mentale destructrice dont il s’est heureusement depuis plusieurs années bien dépêtré.
J’assistais aux ravages de ces crises, et j’intervenais parfois pour limiter les dégâts, mais ceci est une autre histoire.
Je ne sais pas comment la petite se tirait d’affaire. Elle ne m’en a jamais parlé. Au beau milieu des cris et de cette folie, elle continuait son petit bonhomme de chemin, petite fille très calme et raisonnable. Elle en était inquiétante.
Derrière les manifestations de souffrance paternelle, elle devait sentir l’amour et la presque vénération d’un père pas comme les autres autour.
Toujours est-il qu’elle est devenue une jeune femme accomplie entre son compagnon et sa petite « Lou », aussi déterminée que fière, debout dans ses bottes de petite fille d’à peine plus d’une année.
Je l’ai vue devenir femme, toujours calme et réservée, silencieuse et discrète. On l’entend à peine quand elle parle, elle est presque dolente dans ses mouvements.
Son beau visage ne trahit pas grande émotion. Elle paraît toujours en retrait derrière un sourire rêveur.
Quand je lui parle, je reçois sa douceur un peu traînante, et je la sens sereine en profondeur.
Cette petite a bien grandi je trouve, et elle s’est fait une jolie vie. J’aime beaucoup son compagnon aussi, grand gaillard plus rieur au teint rose et cils blonds de « porcinet », comme dit son beau-père. La comparaison pourrait paraître moqueuse, elle ne l’est pas. Elle est justement imagée, et surtout, très affectueuse.
Dernièrement, depuis qu’elles sont toutes les deux devenues mères, là encore à un an d’intervalle en gros, les deux cousines se sont beaucoup rapprochées.
A chaque occasion de retrouvailles familiales, elles s’installent côte à côte et quand je les regarde, je me souviens de mes deux petites filles si complices.
Elles ont retrouvé ce lien perdu. Leur vie de femmes rend leur bulle forcément moins étanche. Mais elles se retrouvent, et semblent heureuses de le faire.












La deuxième cousine est blonde aux yeux clairs. Elle a un visage large et souriant. Elle est fille unique et adulée.
On la sent tranquille et limpide. Elle doit avoir aussi ses tourments, recevoir tant d’amour n’est peut-être pas toujours léger.
Je crois qu’elle essaie honnêtement de ne pas décevoir ses parents, son père en particulier, quitte à forcer sa nature plutôt béate et se lancer dans des projets dont elle se serait bien passée.
C’est mon idée. Quand je lui en ai touché mot, elle m’a pourtant assuré être profondément « entrepreneuse » et vouloir vraiment prouver de quoi elle est capable dans le monde des affaires, en gros.
Elle ne m’a pas convaincue. Je la vois plutôt suivre les traces d’un papa pour mériter sa fierté.
Mais je peux me tromper. Ce dont je suis sûre par contre, c’est que cette petite là est toujours agréable, souriante et gracieuse. Elle est foncièrement gentille, et je ne l’ai entendue proférer une ou autre méchanceté que pour être dans le ton de la conversation.
Elle aussi fait sa vie de femme. Son compagnon est loin de s’attirer la sympathie du reste de la famille. Je le trouve moi aussi plutôt déplaisant. Mais je n’y attache pas d’importance. Cet homme est celui qu’elle s’est choisie. Je ne la vois pas triste ou inquiète de quoi que ce soit, bien au contraire.
C’est la seule de la jeune génération à organiser des réunions avec toute la famille, en passant outre les vieilles histoires et les rancœurs mal endormies.
J’y vois le signe d’une belle nature, d’une grande humanité et je lui suis très reconnaissante d’assurer ce rôle de rassembleuse quand il est tellement plus facile d’attiser les petites hargnes que de réunir les bonnes volontés.



Pour le restant de la jeune fratrie, ils ont préféré ne pas figurer dans ce blog.
Je n'avais pas recueilli leur accord lors du premier jet, avant de le publier. C'est un tort.
Je le reconnais volontiers et respecte, un peu tardivement, leur volonté de préférer ne pas lire en ces pages ma version d'eux.
Ils la connaissent. Et nos conversations resteront, à leur demande, privées.
(Rectificatif du 1 février 2015)





Vous commencez à me connaître maintenant. Vous êtes habitués à mes pavés. N'ayez pas de scrupules, sautez, je ne vous en voudrai pas, sautez...

On se retrouve une autre fois. Là, je vais dormir. Bonne nuit à vous !





Les débuts




Bonjour à tous !

Toute à mes recherches de perfectionnements,  je viens à vous équipée d'une encore nouvelle technologie.

Mon grand mari, amusé de ma nouvelle lubie, m'a encore une fois témoigné de sa grande délicatesse. (tout est grand, chez cet homme !). Il m'a dotée d'un appareil photo, petit, coquet, qui se tient bien en main. Un petit dispositif couleur argent, pas trop de complications, et surtout, surtout, avec possibilité de transmission des clichés vers mon ordinateur, et par ricochet au travers de ce blog, vers vous tous.

Ah, me direz-vous,  te voilà entrée dans le siècle, enfin ! Tu découvres des choses avec lesquelles nous sommes nés,  nous. Ne te semble-t-il pas être un peu arriérée ?

Et bien, oui, oui, je l'avoue, arriérée je le suis dans ces nouvelles méthodes de capture et de transmission d'informations, de réalités.  Pour dire vrai, jusque là, je n'en ressentais aucunement l'utilité. Je vivais très bien loin des câbles, des ondes et autres voies plus ou moins abstraites de communication.

Vous avez vu ma ferme. Je vous la montre encore, à ce matin :



la façade est, déjà vue...


































Je vous livre ici la façade nord,  tout aussi parlante. Il n'est pas besoin d'observer longuement pour se rendre compte que dans cette vieille bâtisse, le temps a beaucoup coulé. Et qu'on l'a laissé faire sans trop intervenir...

La ferme est confortable, pourtant, je vous l'assure, pour celui qui aime cette ambiance un peu spéciale, médiévale, presque,  le côté imposant et le charme en moins. On sent la force du travail des éléments sur le bâtiment, on comprend que la vieille pierre a lutté, longtemps, déjà...

Et moi, c'est ça qui me plaît. Cette longévité, cette garantie donnée par le temps passé. La ferme a tenu, et elle tiendra encore. Sans doute ! Du moins je l'espère. 

Je vois bien l'impertinente esthétique de la maison moderne. Je reconnais cette fraîcheur et cette arrogance d'adolescente que sa jeunesse promet. Je ne suis pas contre les bienfaits du modernisme et j'apprécie les avancées pratiques de la domestique contemporaine.

Chez moi, pourtant, je n'y fais pas plus de place que ça. Les installations sont sommaires, fonctionnelles mais simples. La bâtisse vieillit, plutôt mal que bien. L'intérieur n'est pas moins dégradé que ce que vous en voyez de dehors.

Le maître de maison est vieux lui aussi, et le temps l'a marqué. Sa demeure est comme lui. Et, tant qu'il y vit, il ne la veut pas autrement.  La moindre tentative de rénovation le heurte, comme une remise en cause de tout ce qu'il a vécu dans ses murs. " Hol hola ongi dun, neska !" me dit-il. C'est très bien comme ça, ma fille. Ca ne l'est pas toujours, très bien, mais bon, je n'insiste jamais, sauf cas de nécessité...

Nous ne sommes que deux hominidés dans la ferme. Il y a plus de bêtes que de gens là dedans.

Il y a quelques décennies, évidemment, la ferme était mieux peuplée !

S'y entassaient trois générations, comme au bon vieux temps. Nous, les cinq enfants, mes parents, bien-sûr, et mes grands-parents maternels, premiers occupants de la famille.

Arrivés d'Espagne en 1936, fuyant la guerre, ils s'accrochèrent comme des perdus juste de l'autre côté de la frontière. Ils ne venaient pas de bien loin. Ils étaient originaires d'Oyarzun, près d'Irun. Soient une dizaine de kilomètres d'exode. Mais un déracinement et un redémarrage dans le nouveau monde. Je vous raconterai tout ça aussi, bien-sûr.

En attendant, voyez la petite tribu que nous formions dans le milieu des années soixante.






C'est pas de la grande famille, ça ?  Je vous présenterai tout le monde en son temps. Vous remarquerez que nous avions à cœur de  nous montrer laborieux, chacun une machine à la main. Je crois bien que nous avions sorti toutes nos richesses mécaniques pour l'occasion.

 Moi, je suis la petite dans les bras de son père. Et la dame aux cheveux blancs, c'est Manuella Olaciregui, ma grand-mère, avec mon frère Antton devant elle. 

A gauche, aux motoculteurs, Nicolas et Beñat, les inséparables. Au milieu mon parrain, frère de ma mère, et ma mère, donc, Karrmen !  Elle s'était un peu épanouie à l'époque. Plus de 90 Kg ! 


Sur le tracteur, notre tout premier TTiki-Haundi,  Aïtatxi, le grand-père maternel, Iñazio. Un caractère épouvantable, un travailleur acharné et imbuvable.

Et à droite, Gabriel, le frère aîné, le génie mécanique de tous les temps.  Comme de juste, il menait notre machine la plus perfectionnée, la Junior,  la moto-faucheuse tout terrain (Et qui en a vu de toutes les couleurs !).



Allez, je n'en jette plus. J'ai utilisé mon capital-temps à comprendre que pour parler à l'ordinateur, mon petit appareil photo devait être allumé...

Bah, je progresse, à petits pas, vers la lumière. Je vous l'ai dit, le modernisme ne m'attire que pour son bon usage. Alors, ce que vous maîtrisez les yeux fermés, moi, je le découvre péniblement. Mais bon, je vous avoue que j'aime assez...

Alors, à une prochaine fois. Je descends pour le goûter.

A ce propos, j'ai noté que les heures de publication de mes petits messages ne correspondent pas du tout au moment où je les ai effectivement écrits. Là, ça me dépasse et je verrai plus tard s'il y a moyen de rectifier ce petit décalage.

En attendant, je vais profiter de la fin d'après-midi encore ensoleillée. Et vous souhaiter une très bonne soirée. A très vite !