mardi 21 avril 2020

19 avril



Dimanche 19 avril 2020 10h50


La messe télévisée est terminée.
Depuis le confinement, le curé d'Orio officie pour trois paroissiennes disséminées dans une chapelle de fortune.
Ca ne nous empêche pas de chanter, avec mon père, en chœur.

Maintenant, je le laisse à ses jeux du stade sauce basque, et je me retranche ici.
Il a plu, cette nuit.
La nature rafraîchie darde son énergie végétale en tons denses, vert doux, profonds ou presque acides.
Les labours s'assombrissent et luisent d'une terre grasse.
Les génisses sont au pré, chatouillées par les tiges hautes des renoncules fleuries. Elles maintiennent l'herbe assez rase, dédaignant juste les brins fades.

Dans nos parages ruraux, les actualités sont campagnardes, souvent, évidemment.
Tel champ labouré, telle prairie à l'herbe ployée de pluie, tel tracteur ou telle machine récemment livrés.
Hier soir, autour de la table, un petit historique de nos différents tracteurs achetés à Agorreta nous a complètement disqualifiés en tant qu'acheteurs de machines agricoles : seulement quatre tracteurs en 50 ans. Ne parlons même pas des chevaux sous le capot !
Nos compétitions de voisinage ici tournent plus autour des gros engins que des voitures. Nos paysans sont restés de grands enfants : à qui aura le plus beau, le plus puissant.
Ici, nous n'avons que des vieilleries. Qui nous font ma foi l'affaire. A défaut de nous donner du prestige.

Ces considérations, si elles ne me passionnent pas, ont au moins le mérite de nous distraire du coronavirus.
De me distraire aussi de ce quotidien maintenant complètement "confiné" autour du paternel.
C'est parfois pesant, dans les mauvais moments. Et il y en a.

Je tâche tout de même de me raccrocher à ces éclats de rire qui continuent d'émailler nos jours.
Pas plus tard que vendredi dernier, nous avons connu une de ces scènes mémorables, où drame et comédie s'entrelacent comme des danseurs de tango.
Je raconte :

La nuit du jeudi au vendredi fut un cauchemar.
Mon père a geint, souffert, cherché une posture moins douloureuse, essayé de juguler les assauts acides de montées de bile exténuantes. 
Je l'aidais comme je pouvais, le soutenant, le recouvrant, le rassurant.
Il était seul à souffrir. Sa douleur me laissait impuissante et désarmée.
Pas de répit ni de repos en cette nuit, beaucoup de douleur, de découragement, de fatigue.
Le petit matin nous a trouvés blêmis. Nous nous sentions comme deux naufragés roulés sur le sable d'une plage jonchée de débris.
Lui souffrait encore.
Moi, je ne pouvais pas le soulager.
L'infirmier vérifia les constantes. Rien d'alarmant, pourtant. Et pourtant...

Dans la matinée, le vieil homme gris d'une fatigue extrême s'endormit enfin.
Je vaquais dans la ferme, surveillant le repos de mon père dans la chambre aux volets tirés.

Très vite, de mauvais rêves l'agitèrent. Je le voyais reparti pour une séance douloureuse. 
Je m'approchai pour le sortir de ce mauvais sommeil où il se débattait en gémissant, le visage froissé dans d'horribles grimaces. Il semblait avoir très mal.
Je l'appelais, le secouais. Il ne me répondait pas, et continuait à se débattre. La sueur trempait ses draps, et son visage était d'un gris sale, tirant sur le vert sur les pommettes. 
Jamais je ne lui avais vu pareille figure.
Les grognements pendant son sommeil, les râles d'une respiration sifflante et caverneuse à la fois, je les connaissais. Ils ne m'alarmaient plus trop.
Là, c'était différent : mon père ne réagissait pas à mes secousses pourtant fortes, il ne m'entendait pas, et son teint virait à celui d'un mort.
Je pensais qu'il vivait ses derniers instants.
J'allais appeler le médecin, pour le soulager de ce qui semblait devoir être une horrible agonie.

J'en étais là, quand, soudain, il se calma, se figea. Sa respiration s'apaisa. Il exhalait un souffle épuisé, mais plus apaisé. Son dernier souffle, d'après moi à ce moment là. 

Une grande paix tomba dans la chambre enfin silencieuse.

Puis, sa respiration se fit plus rapide, de nouveau. Une nouvelle grimace crispa encore ses traits.
Je l'appelais de nouveau, pensant que la crise revenait, qu'il me fallait à tout prix le sortir de là.
Il se tétanisa sous ma main qui lui serrait le bras. Il pâlit brusquement. Je voyais une veine à son cou frémir, affolée.
Je l'appelai toujours, le secouant de plus en plus fort.
Il ne répondait pas, s'affaissait, puis redevenait dur comme un morceau de bois.
Il geignait moins, son visage se détendait.
Il respirait mieux.

Je ne savais plus trop quoi faire.
J'appelai le gentil docteur. Il viendrait dès qu'il le pourrait. Si j'étais vraiment alarmée, je devais appeler le 15.
Je ne savais même plus si j'étais alarmée, seulement inquiète, ou complètement affolée.
J'étais désemparée.

Antton et Beñat étaient là, juste à côté.
Je leur expliquai la situation : j'avais besoin de leurs avis pour m'en faire un.
Appeler le 15, c'était le faire hospitaliser. Par ces temps de coronavirus, pour plusieurs jours, sans doute, et isolé dans sa chambre.
Attendre le gentil docteur, c'était peut-être le laisser mourir, les bras croisés.
Nous décidâmes d'attendre un peu, une heure, pas plus.

Je leur demandai de venir voir notre père. Ils se feraient une meilleure idée, et je ne serais pas la seule à évaluer la situation.
J'entrai dans la chambre devant eux deux.
Mon père soufflait toujours, mais moins fort.
Son teint avait rosi. 
Je le trouvai bien mieux.

Il grimaçait encore de douleur, geignait en se tordant dans les draps.
Pour qui ne l'avait pas vu un moment avant, il ne se présentait pas trop bien. Mes frères ne le voient pas trop dormir, et s'agiter ainsi dans ses mauvais rêves.
Ils s'alarmèrent à leur tour. 

- Oh là, là, il a mal, dit l'un.
- Il faut appeler le Samu, dit l'autre.

La meilleure mine de mon père m'avait rassurée, de mon côté.
Je m'approchai du lit, lui touchai le bras.
Il entrouvrit les yeux, vaseux.
Tournant la tête en grimaçant toujours, arqué contre l'oreiller, il perçut dans son horizon les silhouettes de ses deux fils.
Son regard, de flottant, devint plus précis. Il ajustait sa vision.
Relevant la tête avec difficulté encore, il dit :

- zer tun bi astopito hauk ne gelan !?
- qui sont ces deux couillons dans ma chambre !?


Chaque parole le ramenait sur la bonne rive aussi sûrement que le meilleur cordage de secours.
Je souris. Mes frères sourirent aussi. Mon père finit par défroncer ses sourcils, et sourire avec nous.

Il revenait à lui, à nous.
Ce n'était pas encore pour cette fois, toujours pas, toujours pas !

Le gentil docteur se présenta quelques minutes après.
Il prit les constantes, ces mesures médicales, ordonna une ou autre analyse, reprit les nouvelles qu'il avait déjà eues la veille, et s'en fût, sa sacoche de docteur sous le bras.
Mon père se rendormit, bougonnant encore, mais content.

Nous le laissâmes dans la chambre de nouveau calme.
Nous avions la preuve encore une fois de la capacité de réanimation de la présence d'Antton dans les parages de mon père.
Il agit comme les sels les plus puissants, passés sous les narines des jouvencelles pâmées d'antan.

La situation du jour nous ramena à cette autre fois, en octobre 2018.
Mon père alors avait perdu ses esprits, au point de se croire revenu à ses jeunes années, avec ses chiens et ses vaches de l'époque. 
Il était physiquement à l'hôpital de Bayonne. Dans sa tête, il était entre Errondenia et Agorreta, cinquante années en arrière.
Il était alors aussi bien mal en point. Plus mobile que maintenant, il se jetait en avant, tombait, se faisait mal, et recommençait à vouloir se lever et marcher, dès qu'on lui tournait le dos.
C'était un enfer, et notre mois de septembre 2018 manqua nous achever tous.

Nous en étions venus à l'idée que le mieux pour lui, et surtout pour nous, était de le faire admettre en maison de retraite.
Pour qui le connaît, ce parcours d'admission en institution n'est pas une mince affaire.
J'étais parvenue dans l'urgence à trouver une place à Urt, dans la si joliment nommée résidence "Les Hortensias".
Le transfert était prévu pour le lundi.
Nous étions vendredi soir.

Mon père se trouverait aussi bien à Urt qu'à Tombouctou, disions-nous. Et nous, nous n'aurions plus la mission impossible de le surveiller à chaque instant. Nous refilions le bébé.
Un grand sentiment de culpabilité me taraudait : je manquais à ma mission de veiller sur mes parents jusqu'au bout. Ce que j'avais fait pour ma mère, je ne le ferai pas pour mon père. Je baissais les bras, et m'en voulais. Mais...

Ce vendredi soir, nous étions allés lui rendre visite, Antton, Beñat et moi. 
C'était une manière d'adieu, puisque nous le transférions à la limite du département, bien loin d'Agorreta.
Son absence d'esprit nous aidait bien à lever notre culpabilité. Elle nous arrangeait.

J'avais vu mon père, seule, la veille au soir, en sortant de la jardinerie.
Il ne m'avait pas reconnue, me souriant béatement, toujours très urbain.
C'était pour moi une affaire entendue : il était perdu pour nous, et perdu pour ce temps.
Il était très bien là où sa conscience le mettait, loin en arrière, et dans des endroits qu'il aimait, entouré des bêtes et des gens de cette époque.
Ca allégeait considérablement cette admission en maison de retraite, perçue comme un abandon, toujours, mais sans ce déchirement des vieux parqués là contre leur gré.
De gré, mon père, n'en avait plus que du bon. Où qu'il soit et où qu'on le mette.
D'après moi, ce jeudi soir là.

La visite du lendemain était pour nous le prémisse des autres visites que nous projetions de faire hebdomadairement à Urt, le temps de pouvoir le rapprocher d'Agorreta, quand une place se libérerait plus près.

Parcourant les longs couloirs aux portes sécurisées par des codes d'entrée, nous poussâmes la porte de sa chambre, tout au fond.
La journée avait été belle, et le store était tiré sur le soleil couchant, striant le lit de barres obliques en pointillés.
Mon père regardait vers l'extérieur. Il ne tourna la tête vers nous que quand je lui touchai le bras. Il souriait, gentiment, comme il aurait souri à n'importe qui matérialisé dans son champ de vision.
Il balaya d'un regard absent les deux silhouettes de mes frères.
Un léger froncement de sourcil. Sans plus.
Appuyée contre le dosseret du lit à l'arrière, je lui demandai comment avait été sa journée, s'il se sentait bien, s'il avait vu quelqu'un.
Les mêmes questions que je lui posais chaque soir, et auxquelles il répondait évasivement, m'informant de la venue d'une grand tante morte un demi-siècle plus tôt, ou du vêlage de la Moro qu'il avait eue en 1960.
Mes frères s'approchèrent, lui demandèrent à leur tour comment il allait.
Je perçus une pointe plus aigue dans ses yeux. 
Il les regardait, tour à tour, et une pincée de méfiance filtrait dans ses pupilles rétrécies.
J'étais étonnée de cette expression, de cette interrogation dans ces yeux jusque là lissés d'une sérénité béate.
Voulant faire un semblant de devoir, je commençai à lui parler d'Urt, lui rappelant qu'il allait tout à côté, dans sa jeunesse, chercher du vin, nous avait-il raconté.
Je voulais présenter ce transfert penaud comme une villégiature agréable, un retour vers ses années où il semblait vouloir revenir, et rester.

Chacun de nos mots rameutait en vitesse accélérée toutes ses facultés intellectuelles. 
Quand jusque là il répondait évasivement, ne demandant rien  quant à lui, là, il se concentrait de toutes ses forces, essayant d'ajuster au mieux ses perceptions émoussées.

- Urt ? me dit-il, une pointe de colère dans la voix, qu'est-ce que j'ai à faire de Urt, moi ?

Aïe, ça se présentait mal. 
J'avais imaginé un parcours bordé de nuages roses, de fleurettes légères, où l'horizon s'ouvrait à lui comme une arche colorée. Une simili-entrée au paradis : lui aurait été là aussi bien qu'ailleurs, bienheureux et paisible. Et nous, nous aurions été dégagés de la trop lourde tâche de le veiller, de le surveiller, à chaque moment, à la maison.
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Au lieu de quoi, ne voilà-t-il pas que la conscience du présent lui revenait.
Ne voilà-t-il pas qu'elle lui revenait à grands galops, et rameutait devant nous ses meilleures facultés, à l'acuité plus pointue que jamais.
Ca n'allait plus du tout !

Il avait bien compris ce qu'il y avait à Urt. Et décidé qu'il n'en voulait pas.

- Ez naun joango, décréta-t-il fermement.
- Joan, ez, ez duzu egingo, eraman, egingo zatuzte.

- Je n'irai pas.
- Non, tu n'iras pas : on t'y emmènera.

Mon cynisme me laisse pantoise...

- Ez nauzue gehio ikusiko, orduan
- Vous ne me verrez plus, alors.

Je ne poussai pas la brutalité jusqu'à lui dire que c'était un peu ce que nous espérions.

Me voyant perdre pied, mes frères abrégèrent l'entretien, et nous repartîmes, les épaules basses.

Une nuit de réflexions torturées plus tard, je décidai avec mes tout proches satellites d'inverser la vapeur toute, d'annuler Urt, et de prendre les dispositions pour un retour à la maison, en catastrophe, mais bon.
Tout le monde s'y mit, bon gré mal gré, et mon père réintégra la maison, le lundi où il aurait du entrer  aux "Hortensias".


Depuis, quand il récrimine contre nous, contre ses conditions de vie à la ferme, nous vient la question :

- et comment tu crois que c'est, à Urt ?

Et tout le monde de rire, y compris lui, même s'il lance vers moi un regard un peu interrogatif, pour s'assurer que c'est bien une plaisanterie.

oui, parce-qu'en plus d'être des enfants indignes, nous sommes aussi de cruels pervers...

Depuis aussi, quand il fait mine de régresser vers des contrées intérieures un peu sombres, nous le ramenons énergiquement sur la bonne rive, en lui rapprochant... Antton !

Le meilleur baume anti pâmoison !

samedi 18 avril 2020

16 au 18 avril



Jeudi 16 avril  15h30

La matinée n'a pas tenu les promesses de l'aube, aujourd'hui.
Des méandres pastels sinuaient à l'aplomb d'un horizon long.
Une lumière vive sourdait de derrière la pinède encore sombre.
Quelques minutes à peine plus tard, toutes ces irisations en devenir se ternissaient d'un gris ordinaire.

J'ai malheureusement supprimé ces jolis clichés...
Les transactions numériques ont ceci de catégorique : elles ne pardonnent pas. Ce qui est envoyé est parti, on ne peut plus le rattraper. Ce qui est effacé est perdu, pour ceux qui comme moi vident leur corbeille en instantané. Trop d'ordre tue l'ordre !

Qu'à cela ne tienne. Revenons aux bonnes vieilles évocations en mots. Faisons travailler notre imaginaire, sans le laisser s'appauvrir dans les limites figées d'une image immobile.
Admettons le spontané et ses fulgurances. Ne gardons pas cette illusion entretenue d'un temps qui s'arrête, repart et dure à la commande. Retrouvons la richesse d'une remouture à distance, quand le même paysage, la même histoire, se teinte tout à fait différemment suivant le lieu où l'époque d'où on le rappelle à sa mémoire.
Une personne, un lieu, un temps, autant d'histoires pour la même histoire.
La réalité est une conjoncture.

Revenons à l'ici et au maintenant.
Ce diable de coronavirus amène dans notre cour des badauds désorientés.
Les lieux de promenade plus urbains étant interdits, la population citadine se replie sur notre campagne, autour d'Agorreta.
Jamais comme maintenant nous n'avons vu déambuler tant de promeneurs, alentour.
Seuls ou par petits groupes, les silhouettes animent mes parages.
Je partage mes sentiers et mes flancs de coteaux ensoleillés, à ces confinés à la recherche d'un peu d'espace. Je suis contente pour eux de ces découvertes campagnardes.

Comme mes chiens ne sont pas disciplinés, je préfère louvoyer au large de ces petits groupes, pour ne pas créer d'incidents.
Le mieux est encore de sortir au soir, quand, bêtes et gens au repos, je retrouve l'apaisement de mes paysages rendus à leur ambiance d'avant.
Les soirées sont belles, ces jours-ci. Nous vivons un printemps magnifique. Tellement étrange, mais magnifique, indubitablement.
Le temps est tout différent, rendu à une vacuité dolente.
Je me souviens bien combien cette même vacuité m'affolait, il y a trois ans. J'étais seule en panne dans un monde en marche. J'avais la sensation d'être débarquée sur une côte sombre, et de voir repartir le bateau, sans moi.
Maintenant, c'est tout différent : le monde entier est en panne.
Et mon petit monde, lui, déjà très recentré sur son noyau, continue de tourner comme si de rien n'était.
On vient nous voir, nous recevons dans la cour. Le courant d'air se fraie sous l'arche, et emporte les miasmes. D'un banc à l'autre, nous devisons, prenant notre temps qui ne nous est plus compté.
C'est sûrement une manière de vivre ce confinement très égoïste et scandaleusement insouciante.
C'est la mienne.
Je coule auprès de mon vieux père des jours paisibles.
Il cahote entre des poussées d'énergie qui le soulèvent hors de son fauteuil, et des retombées de soufflé qui le laissent affaissé dans la toile.
Chaque jour est une surprise, imprévisible.

Le gentil docteur nous a cueillis à la sortie de la sieste.
Masqué, sanglé dans une blouse blanche bien trop petite pour un grand gaillard comme lui, il a soliloqué un moment : nous n'avons pas trop compris ses paroles. En temps normal, déjà, il nous faut tout. Alors là, avec la barrière du masque en plus, c'est foutu !
Nous avons juste compris que tout allait pour le mieux, pour le moment. Alors...

Ce temps détendu, étiré, cette suite de moments lissés dans cette période hors de tout, restera je le crois dans ma mémoire comme une éclaircie magique.
Mes mots peuvent sûrement paraître sidérants de bêtise et ma réaction insupportable à ceux qui vivent ce confinement comme une catastrophe, une tragédie, pour certains. La catastrophe et la tragédie qu'elle est.

Ce sont pourtant mes mots, et ma réaction, sincèrement livrés, et assumés.
En ce moment.

Plus tard peut-être, je verrai la même chose tout différemment. 
Je relirai ces mots, et m'en scandaliserai.
Plus tard peut-être, mon histoire du moment deviendrait toute autre chose, si je la relatais depuis cet horizon futur.

Et bien, je prends ce risque d'une spontanéité sans garde fou.
Pour ne pas courir celui de perdre l'authenticité de mes sensations de maintenant.

Mon père le dit, et je le dis avec lui :

- gero gerokoak !
- laissons pour plus tard ce qui doit venir plus tard !

Ca manque sûrement de responsabilité et d'anticipation.
Ca ne ferait pas de nous de bons politiques.
Ca tombe bien, nous n'en avons aucune ambition.
Honte à nous
Et paix sur la terre.



Vendredi 17 avril 2020 19h24

Un violent orage cingle le paysage.
Un coup de vent brutal nous a rapatriés en catastrophe depuis le garage où nous dinions, par cette chaude soirée printanière.
J'ai fait le tour de toutes les ouvertures de la ferme, pour m'assurer qu'il n'y avait aucun volet battant. J'ai parcouru ces pièces vides, aux ambiances agréables, de tous ces bons moments vécus là.
Je suis redescendue ici. Je m'y sens bien aussi.
La vieille bâtisse fait le dos rond au mauvais temps. Les murs épais  amortissent les grondements courroucés d'un tonnerre tout proche.

Mon père a eu une mauvaise journée, après une mauvaise nuit.
Les misères du grand âge ont pincé plus fort, plus loin dans la vieille carcasse ébranlée.
Il n'y aura pas que des plages sereines d'un bien-être partagé, dans cette période.
Il y aura aussi toutes ces nuits de veille, toute cette souffrance, cette lutte de la chair contre la dégradation. 
Tous ces moments silencieux où un vieil homme regarde au loin, et abandonne sa dignité à des mains bienveillantes, le temps d'être rendu à lui-même, à son corps déssouillé.
Tous ces moments difficiles où la vie semble ne tenir qu'à un fil. Et puis réintègre ce qu'elle a paru fuir, ranime une vitalité désemparée, mais bien là, encore.

Cette ambiance de confinement parvient aussi jusqu'ici, évidemment.
Cette incertitude, cette déliquescence de nos quotidiens, désarment et désemparent, aussi.
Cette sidération se crispe en une tension palpable, plus palpable que la menace dont elle sourd.
Cette tension pèse. Elle me pèse, et serre mes oreilles congestionnées d'une pression mécanique.
L'orage de ce soir libère un peu de cette tension, allège ce poids dans les fluides de mon corps.

La courbe des chiffres anxiogènes du coronavirus impulse aussi l'espoir d'une sortie de crise.
La morosité plaquée sur tout s'allège à peine de cette perspective.
Il faudra sûrement du temps pour que les choses reviennent à la normale. Et la normale ne ressemblera pas à l'avant, sûrement.
Inutile pour moi de chercher à me projeter trop loin.

La nuit prochaine sera meilleure que la précédente, je l'espère.

Mon père dort, maintenant.
Je ne vais pas tarder à me coucher aussi.


Samedi 18 avril 2020 10h34

Je relis les mots de ces deux derniers jours. Illustration criante des revirements d'un tempérament bien changeant. Illustration aussi d'une ambivalence omniprésente et incontournable dans tout ce que je vis.
Sans être grand clerc, dans ce que vivent la plupart.
Illustration parfaite de mon "un lieu, un moment : autant d'histoires pour la même histoire".
Je ne cherche plus depuis longtemps une cohérence dans mes pensées. J'ai renoncé à l'idée d'un temps fluide où chaque instant coule après le précédent, en une relation logique et rassurante.

Ma fameuse congruence, où chaque satellite de ma vie ramène à un noyau central, est bien malmenée. Pourtant, je la sens bien là, préservée des cahots. Je me sens bousculée, souvent, désarçonnée et fragile. Je travaille assidument à une résilience salvatrice. De tout ce qui me fragilise, j'essaie de tirer un enseignement pour prendre des forces, mieux résister la prochaine fois.

Cette période me ramène à celle-là même d'il y a trois ans.
Depuis, j'ai fait du chemin. Je me sens dans la bonne voie. Je me sens mieux, et ce n'est pas qu'une illusion, une espérance, c'est la réalité du moment. Pour moi, et ici.
Ma seule ambition maintenant est celle-là : vivre juste, humblement, sans viser trop haut. Vivre juste, en gardant la tête levée vers les jolies choses et les espérances légères.

J'ai cueilli ainsi ces deux ciels, l'un de jeudi soir, et l'autre de ce matin :







Je les ai contemplés, et m'en suis emplie.
Là où on met de jolies couleurs, il y a moins de place pour les ombres.
Me semble-t-il.










lundi 13 avril 2020

12 avril



Dimanche 12 avril 2020 10h







Tiens ! On a voulu donner compagnie à mes châtaignes.
Quelques sillons gras s'ourlent assez joliment, il est vrai, tout près.

Je n'en veux pas, de cette compagnie là, pour mes châtaignes. Ni pour moi !

Les terrassiers peuvent aller terrasser, plus loin. Là où, entre deux fleurs de faïences et un bulbe de bidet, une ou autre culture grossière trouvera à s'arrimer. Une de ces cultures alibi de paysan de posture. Pas de métier, ni de nature.

Les dernières terres fertiles du haut d'Agorreta, là où la main de l'homme vorace n'a pas encore tout ruiné, rendront ses bois à cet endroit.
Il y faudra du temps, et je n'en verrai pas les ombrages larges.
Raison de plus pour ne plus tarder à entamer l'ouvrage.
C'est mon projet. Je l'ai partagé à qui de droit, et en attends les miens.
De ces droits inscrits noir sur blanc sur des feuillets dûment tamponnés et garnis de jolis cachets.

















J'ai entendu tout dernièrement une chose singulière :

- les papiers, ça vaut rrrien !!

hurlé à pleins poumons d'une rage mauvaise.

Ca alors... Il va falloir en parler à tous les notaires, dignitaires et autres scribouilleurs de notre société civile. Tant d'arbres sacrifiés, pour tant de liasses de papiers, de dossiers empilés et de documents soigneusement enregistrés, et tout ça... pour rrrien !
Tiens donc, quel gâchis, tout de même.

L'assertion était virulente, et son auteur convaincu.
Je ne le suis pas, moi.
Moi, j'aime les mots, les mots tracés sur ces fameux papiers.
J'en noircis moi-même pas mal. Et y trouve avantage.

Je m'y fie, à ces papiers.
Je me trompe peut-être ?

La parole, celle de ce hurleur congestionné, serait plus sincère ?
Non, pourtant, non. 
Celle-ci, je l'ai entendue, nous l'avons entendue, à plusieurs.
Et je l'ai vue, nous l'avons vue, à plusieurs, piétinée par celui-là même qui me hurle que les papiers "ça ne vaut rrrien !"
Pour le dixième du prix d'un gros jouet même pas joli.

Si les papiers, ça ne vaut "rrien", sa parole à lui, à ce grand hurleur, ne vaut pas beaucoup plus.

Qu'en attendre, alors ?
Pas grand chose. Et, plus sûrement.... rrrien !

Je ne suis "rrien", moi non plus. Rien qu'une petite paysanne mauvaise vachère.
Je reste au ras de mes pâquerettes.
Ca m'évitera de tomber de trop haut.
Et, puis, tomber, avec mon maudit Ménière, je sais ce que c'est !
Pour le moment, je m'en suis toujours relevée.

Et pour après, le temps est parfois long, plus long que la vie d'un homme, pour voir ses rêves se réaliser. Ca n'empêche pas de les garder au frais.


Où est-il passé, ce grand frère  rieur que je regrette encore ?
Là où il a toujours été, peut-être : dans mes rêves !
Ces rêves à laisser à d'autres, et pour plus tard.


On n'en sort pas, de ces chroniques règlements de compte et mises au point à sens unique.
Je n'ai pas mieux, comme méthode de communication, à portée. Les hurlements dans une cabine de tracteur vrombissante, ce n'est pas beaucoup plus satisfaisant, me semble-t-il.

Alors, et puisqu'on m'y attend, tenons ces rendez-vous là, au moins.






Lundi de Pâques 13 avril 2020 16h15

C'est aujourd'hui le jour anniversaire de Totepiñ, la sœur aînée de mon père. 95 ans.
Une petite conversation téléphonique entre le frère et la sœur, ce matin a récapitulé la situation :

- Korritzeuk ?
- Tu marches ?

Comme une affaire entendue. La tendre sœurette soutenant sans doute qu'un côté de moins, d'accord, ce n'est pas rien, mais qu'il en reste toujours un de bon, nom de nom !

Le fait est là : mon père aujourd'hui a fait 64 pas.
Hier fût une journée moins productive. Une petite baisse de forme tenait l'homme au repos.
Une nuit de rêves agités après, le voilà reparti pour un tour.

Dieu sait de quoi il rêve, celui-ci, quand il geint et grogne en s'enroulant dans les draps malmenés. Lui même ne le sait pas, et s'en réveille tranquille, étonné de ce désordre autour de lui.

C'est encore le mieux à faire. S'étonner, se désoler, s'il le faut... et passer !


17h30

Je vais chercher les génisses avec Antton.
Si elles ne comprennent pas les bonnes règles, nous allons leur expliquer ça, avec deux trois coups de bâton.
La pédagogie douce a ses limites, quand l'élève est trop buté.

Elles comprendront. 
























dimanche 12 avril 2020

06 avril




Lundi 6 avril 2020 7h30





Tiens, il va falloir que je pense à nettoyer mon appareil...



C'est le meilleur moment dans une étable, celui-ci et juste avant, quand les bêtes finissent de manger, puis, rassasiées, se couchent dans le paillage frais.

Comme ces jours-ci je reste à Agorreta, confinement oblige, je profite largement de ces moments privilégiés.
Tout le monde a double ration de caresses, de soins.
Les génisses sont étrillées, à leur rentrée du pré.
Neska Motz est la seule à avoir un pelage rutilant.
Les trois autres sont plus ternes.
Buru haundi tachetée peut être assez jolie, aussi, et la grise pommelée Graziosita serait bien, si un beige sale ne se glissait pas sur son cou et ses flancs.
La Katto pelato, au grand soleil, s'allume de reflets auburn. Mais pour elle, il faut vraiment un éclairage favorable.

Bah, toutes communes de pelage qu'elles soient, mes Neskaks sont bien mignonnes, pour moi.
Les contempler ainsi, si tranquilles,  m'emplit de bien-être pour la journée.
Je les lâcherai tout à l'heure.
Elles prennent gentiment les usages de la saison. Un peu brutales encore au moment où je délie les liens, elles ne se précipitent plus dehors. Elles flânent, sûres de leur liberté.
En fin d'après-midi, elles s'approchent de la ferme, au gré d'une pâture dolente.
Je dois simplement venir les chercher au pied de la rampe.

Pour le moment, elles ne sont pas organisées en troupeau discipliné.
Il n'y a pas de meneuse : chacune y va de sa fantaisie.
Elles reconnaissent quand-même leurs places : Buru Haundi et Graziosita ayant migré en tête après la mort de ma si regrettée Bigoudi, le mouvement de retour à l'étable en a été tout perturbé.
Maintenant seulement, elles se parquent sans trop de désordre. Les bons jours.
Il faudra encore du temps pour que ce groupe là intègre les notions de la vie communautaire, et de la vie à Agorreta.
Et bien, nous le prendrons, ce temps.
Covid 19 nous le propose, d'ailleurs.


Dimanche 12 avril 2020 10h50

Mon père dans la cuisine regarde la télévision.
Faute de messe de Pâques, il se rabat sur une retransmission d'un concours de coupeurs de billons à la hache. En ce temps-là, les Mindeguia, Arrostegui, Larretchea et Gorostegui se disputaient les titres. Ca remonte à trente ans.
Comme j'ai aménagé mon bureau dans la chambre du fond, mon lieu de vie du moment, je ne suis pas gênée par les clameurs d'une foule de parieurs.
Le déambulateur me fait une assise juste à la bonne hauteur, devant le "bureau", à savoir un meuble d'aquarium chiné chez Lafitte.
Il bruine gentiment, dehors, et les rondeurs vert tendre et plus profond des bosquets feuillés s'adoucissent au ciel gris pâle.

Mes belles sont au pré.
Ces jours-ci, elles me font des caprices, à la rentrée du soir.
Quand l'heure arrive, enfin, notre heure, autour des 17h30-18h, nous venons avec Antton les héler.
Jusqu'à tout dernièrement, elles levaient la tête à leurs noms, et s'avançaient, en ordre pas trop dispersé.
Le changement d'heure fin mars me les a déréglées.
Une ou autre chaleur n'ont pas arrangé les choses.
Puis, pour couronner le tout, Katto Pelato s'est aperçue qu'elle était issue de blonde : fouettée par l'appel de sa race, elle en tient pour se rapprocher des deux troupeaux voisins, ces blondasses sans saveur des cousinous réunis.
Quand l'heure de la rentrée arrive, notre heure, toujours, nous nous avançons bien sur la rampe. Tournés vers la ligne d'horizon lointaine, sur la mer, nous admirons dans le soleil encore haut les courbes généreuses de nos quatre génisses.
Nous les appelons : Tto, tto tto, pour Antton. raccourci du Zato, zato, zato, ou viens, viens, viens. C'est une prière, comme chanté par Marie Laforêt.
Elles y restent assez sourdes.
J'essaie leurs petits noms, modulé sur tous les tons, du plus affectueux au plus impératif.
Elles lèvent bien la tête, nous considèrent, d'entre les herbes hautes.
Elles se mettent en route, sans trop d'enthousiasme, mais bon.
Nous nous apprêtons à rentrer dans l'étable, confiants.
Dans le champ, Katto Pelato hume le vent, et tourne les talons, la bougresse !
D'un petit trot un peu lourd, la queue dressée bien haut, elle dévale la pente, vers la clôture où ses cousines la regardent arriver.





Graziosita, chamboulée par pas grand chose, lève elle aussi la tête, et s'élance à la suite de Katto Pelato, comme ça, pour le fun. Elle gambille, toute joyeuse, fait de petits bonds en arquant le dos et donnant des cornes. 





Les deux noires, pour ne pas être en reste, se lancent à leur tour, plus lourdes, mais tout aussi décidées à faire les folles.





Le champ n'est pas bien grand. Il l'est bien assez, quand il s'agit de ramener ce troupeau anarchique à la raison. Quelques allers retours poussifs d'un angle à l'autre du pré, quelques malédictions puissantes contre ses "sssaloperies de vaches" "sic Antton, "qui vont finir très vite à l'abattoir", (quelle horreur, je mets ça sur le compte de la fatigue musculaire), et nous parvenons tant bien que mal à canaliser les élans fougueux de nos génisses turbulentes.

Aahh ! On les trouvait molles, elles ne courraient jamais, ou très peu. Et bien là, elles montrent qu'elles ont du jus, les petites, lancées en pleine course et martelant le pré de leurs sabots ailés.
Fatigués, tous, nous finissons par regagner l'étable.
La tentation serait grande de leur faire tâter du bâton.
Ce serait une erreur tactique grossière : elles refuseraient catégoriquement de s'y laisser reprendre, le lendemain.
Et puis, elles restent câlines, jamais mauvaises, même quand dans le champ je leur fais tourner le mufle d'un cinglant coup de noisetier.
Enfin rangées à leurs places, elles se laissent grattouiller, écumantes encore de leur course.
Elles sont si belles...

Quand je vois les deux troupeaux voisins avancer au pas, lourdement mais en bon ordre, je rage un peu.
Et oui, n'est pas grand éleveur qui le veut !




samedi 11 avril 2020

9 avril




Mercredi 8 avril 2020 20h














Jeudi 9 avril 2020 6h30 à 7h30









Ce nuage joufflu de l'autre soir, immaculé, était impressionnant, derrière mon petit bois de l'anglais espagnol.
En cette saison, ils fleurissent ainsi dans les ciels, ces énormes flocons soufflés, denses comme d'un matériau lourd.
Les énormes joues blanches s'arrondissaient en volumes entremêlés sur la toile d'un bleu ciel encore lumineux.
Au retour de ma sortie légale, je suis restée un moment en contemplation, comme devant un de ces prodiges dont la nature est prodigue.
Passé le premier ravissement, m'est revenu ce cauchemar de mon enfance, où un bonhomme de neige géant marchait derrière ce même petit bois, justement.
J'y voyais une menace. Elle me terrorisait, cette silhouette énorme, marchant lentement, droit vers moi, toute petite fille sans défense.
J'étais encore incapable de marcher, dans mon rêve, et soumise aux caprices malveillants de cet ogre mangeur de petites filles.
J'étais à l'emplacement de notre ancien poulailler.
Là où j'ai fait mes premiers pas, vers les bras tendus de mon frère.
Etait-ce une bonne chose, de confier une toute petite enfant d'à peine deux ans à un adolescent ?
Etait-ce de là que me venait cette peur d'un monstre peut-être pas si gentil ?
Je ne sais pas.
La science psychanalistique va parfois chercher si loin...

Après une bonne nuit de sommeil, le lever du soleil, fascinant lui aussi, dans les pourpres ocrés d'une magnifique aurore printanière, m'a fait voir les choses sous un jour plus léger.
Depuis quelques temps, j'ai changé de point de vue sur mon horizon. Pas seulement d'étage dans la ferme.
J'ai cette chance d'avoir plusieurs perspectives à dispositions, toutes aussi belles les unes que les autres. Comme autant de positions de replis.
L'émotionnel est toujours chez moi à vif.
En cette période irréelle où le monde tourne au ralenti, j'absorbe ces mouvements déstabilisants et les assimile du mieux que je peux.
Autour de la table de notre foyer de confinement, je n'aime pas ces discussions stériles, trop vives, où chacun y va de sa théorie sur le virus, ses causes et ses conséquences.
On s'emballe facilement, on en tient pour un complot mondial, une stratégie économique, on instaure des priorités, la santé ? le maintien du tissu économique et social ?
Je n'ai pas d'avis très tranché, et encore moins autorisé, sur la question. Sur cette multitude de questions où nous a plongés ce fulgurant virus.
Les points de vue divergent et se heurtent, comme au temps d'une guerre civile, où au sein d'une même fratrie les idées s'opposent.
Je n'aime pas du tout ça, et tâche à chaque occasion d'éviter les montées en pression. Sans y arriver toujours.

Je me consacre, en cette période où je lui suis totalement disponible, à mon père, à sa reconquête de la marche.
Chaque matin, nous faisons nos exercices, et chaque matin, nous nous réjouissons d'un petit progrès, même de quelques tout petits pas.

Notre père, n'est pas encore au ciel. Il est bien ici, sur terre, et il a beaucoup de mal à dispenser une sagesse qu'il a fini par conquérir, là encore.
Quand il y sera, dans ce ciel aux nuages blancs, il l'aura bien gagné !
Nous l'appelons parfois "le vieux", entre nous, ses enfants irrespectueux.
Pour le moment, "le vieux" va bien, merci pour lui. 
Pour ceux que ça intéresse ou, au moins, que ça devraient intéresser...

Mon Gueguel n'est pas que mon coffre à trésors.
Il est aussi un bon médiateur.
Pour le meilleur, et le pire !



mercredi 8 avril 2020

8 avril




Mercredi  8 avril 2020 15h50

Beñat promène notre père au grand soleil, dans la cour autour de la grande maison.
Il le "gare" souvent devant son atelier, et tous les deux retrouvent cette connivence : l'un et l'autre tour à tour penchés sur un tas de ferraille hermétique, ou alors une pièce obscure,  cherchent et imaginent des utilisations inédites et créatives.
De grands éclats de rire fusent jusqu'ici, dans ce garage où j'ai installé mes quartiers résidentiels, le temps que Tito redonne un coup de frais à la ferme.
Oui, j'ai commencé encore une fois mes peinturlurages, puis, à la première cervicale grippée, je me suis résignée à admettre que ce n'était plus pour moi. Sans insister davantage, puisque maintenant, mon statut a rétrogradé suffisamment pour que je ne m'échine plus à tenir une posture trop ardue.
C'est confortable. Un peu coûteux, évidemment, et là, douloureux, forcément, mais bon, on ne peut pas tout avoir ! J'ai fait mon choix.

J'ai ce petit créneau, entre les exercices d'après sieste, et le goûter.
Aujourd'hui est un jour faste. Dès le lever, mon père se sentait en jambes. Le soleil voilé de nuages hauts le hélait. Il n'a pas résisté, et chevauché son destrier.
Depuis la chambre et dans la cuisine, nous avons osé la marche. Un petit pas hésitant, la jambe droite en avant. Quand il s'est agi de la gauche, j'ai resserré ma garde au plus près, le fauteuil en position repli rapproché.
Ca allait. Ca tanguait, oui, les jointures des mains blanchissaient sous la pression autour des manches. Mais ça tenait !
Il y a eu trois pas. J'ai préféré nous en tenir là, pour un premier essai.
Nous nous sommes entendus sur un pas supplémentaire par jour, comme programme raisonné.

Le petit déjeuner pris, le paralytique miraculé en redemandait.
Avec Beñat, collégialement, nous avons opté pour des exercices en extérieur. Toujours pareil, il fallait déterminer le bon endroit : abrité, plan, du moins le plus plan possible suivant la configuration pentue du terrain.
Un premier tour de repérage, et nous avons choisi la partie légèrement inclinée devant l'ancienne porcherie. Une petite déclivité suffisante à amorcer une marche aisée, un revêtement assez homogène pour ne pas basculer catastrophiquement dans un nid de poule.
Et nous nous sommes lancés :
Convoi en scarabée avec moi devant le déambulateur, le tractant et guidant sa course. Mon père accroché au-dit déambulateur, mâchoires un peu serrées, tâchant de respirer en cadence. Beñat en tenaille, avec le fauteuil roulant, suivant le mouvement au plus près, de façon à "recueillir le bébé", si jamais une défaillance nous le faisait chuter.

Nous étions au mieux, confiants, dans les meilleures conditions, et suffisamment vigilants pour garantir une sécurité optimale.
Top départ :
Relevé en un han d'effort.
Stabilisation de la position debout.
Arrimage sur les poignées.
La jambe droite en avant.
Balancement du poids du corps sur cette jambe, et... la gauche en avant.
Ca flottait un peu.
Mais ça avançait !

La déclivité du terrain aidant, l'enthousiasme galvanisant les troupes, ce furent pas trois, quatre ou cinq pas. Non, ce furent une douzaine de pas, presque fluides. Jusqu'au moment où la jambe gauche refusa de rester bien parallèle à la droite, où la droite se mit elle aussi à divaguer.
Il y en avait assez.

Assez aussi pour remettre un espoir lumineux dans ce vieux corps encore vaillant.
Assez pour nous laisser sidérés, encore, de le voir aussi fort.

Nous ne savons pas jusqu'où il remontera.
Tito le voyant le dit :

- es duro ese, hé ?

Il est "dur", c'est sûr.



Et encore assez joyeux pour en rire !

dimanche 5 avril 2020

4 avril




Samedi 4 avril 2020 



8h





Graziosita vient saluer à la fenêtre de la cuisine, avant de s'en aller brouter dans le pré.
Tant de bêtes ont passé leur tête, ainsi, encadrant leur mufle curieux dans l'embrasure ensoleillée. Je leur frictionne le chanfrein, elles résistent à la poussée et tendent le front. Je me penche, attrape les bourrelets épais de grosse peau sous leur gorge. Les pans flasques oscillent lourdement. Une ou autre grande tape sur les épaules arrondies, et la bête s'en retourne, contente. 
Je la regarde s'éloigner sans presse, sereine et placide. 
Un petit baume bienfaisant en début de journée.

L'affaire du jour, en ce samedi confiné, sera la mise à l'épreuve de notre installation de rééducation fonctionnelle maison.
Mon père ne marche plus. Il se tient encore debout. Nous essayons de maintenir cet appui, de le renforcer. De le refaire marcher ? Qui sait...
Dans cette visée optimiste, ambitieuse, pleine d'une espérance toujours vive, nous devons agir. Agir vite, et, si possible, bien.
Le côté gauche du paternel flanche. Une première attaque, au tout début de ses déboires, l'avait flétri. Le vieux bonhomme, déjà, alors, tenace et décidé, s'était remonté. Au point de retrouver une station debout droite, bien assurée, et puis, de retrouver le mouvement de la marche.
A le voir, glisser fluidement, tenant son bâton de noisetier avec nonchalance,  jamais on n'aurait imaginé le pauvre vieux corps tout ratatiné, quelques temps auparavant.
C'était pourtant bien lui, le même homme, et le même corps.

Ces derniers temps, quelques morsures vives de la vieillesse exigeante ont lacéré ici ou là la chair, les tendons et les muscles. Le grand âge réclame son tribut, ratissant large là où il a laissé traîné, jusque là.
En bête de proie avisée, le mal s'est concentré là où il a senti la faille, là où la flétrissure avait creusé une entaille.
Le côté gauche en a de nouveau pris un sérieux coup.
Depuis l'époque de la première attaque, mon père a pris une petite vingtaine de kilos.
Moi, j'ai pris une petite dizaine d'années.
Nous cumulons difficultés sur os.
Nous avions conservé de ce temps le matériel de traction et levage.
Nous avons du le dépoussiérer, resserrer les boulons et ajuster les sangles.
L'environnement est resté fonctionnel.
Après quelques essais de mise en route, nous nous en sortons plutôt bien.

Mon père s'est évidemment senti diminué, rabaissé, ramené bas dans ce fauteuil. Perdre l'usage de ses jambes, ne pas pouvoir pallier avec un bras défaillant, c'est perdre ce qui lui restait d'autonomie, quand il se traînait encore tout seul de quelques mètres avec son déambulateur.
Etre assis ainsi, bas, démuni, livré au bon vouloir de qui voudra bien le pousser, c'est difficile.
Il a accusé le coup.
Et réagi, incroyablement vite, et fort.

En deux jours de tentatives infructueuses, il a admis sa dépendance.
Le lendemain matin, réchauffé au soleil, devant la porte de la cuisine, les chiens couchés à ses pieds, il a repris courage.
Appelé au téléphone sa sœur aînée :

- zer nahi dun, holaun !
- que veux-tu, c'est comme ça !

La sœurette n'est pas non plus du genre à se perdre en lamentelles. En quelques phrases, ils ont ensemble fait le tour de la situation, et en ont tiré les meilleurs enseignements.

- bon, m'a dit l'homme, rajustant son béret pour ne pas être gêné par le soleil de face, aber ba !

- Voyons ça !

Crachant dans sa paume, comme au bon vieux temps ou il saisissait le manche de la fourche, il a débrayé les freins, et impulsé un mouvement du buste, pour signifier la mise en mouvement.
Comprenant le top départ, j'ai saisi les manches crantés, et poussé.
Mes dix ans surnuméraires et ses vingt kilos de trop ont demandé un effort supplémentaire. En se relayant avec les frères, nous répartissons la peine, et varions les plaisirs.
Chacun y va de son circuit favori. L'un tire vers l'est, l'autre en tient pour le sud.
Le revêtement régulier dans la cour chuinterait presque sous les pneus.

Mon père redécouvre les pourtours de la ferme. 
Ces derniers jours, le confinement le privait de ses sorties en voiture. Ses défaillances le maintenaient entre la cuisine et sa chambre. Il pouvait à peine sortir sur le pas de porte, et prendre le soleil sur le banc juste à côté.
Maintenant, il promène un peu partout, à son gré... ou au nôtre !
Nous recherchons ensemble les meilleurs emplacements de pause, suivant l'heure de la journée, le sens du vent et les caprices de la météo.
La période est faste, de ce point de vue, et nous en profitons largement.









L'homme est  cloué dans son fauteuil, oui. 
Il est plus mobile que jamais !
Tout les aidants et soignants le savent : un malade en fauteuil, c'est beaucoup de gain de temps, et de fatigue. Pour tous.
Un peu plus, et on les y pousserait !
C'est tellement plus facile de faire glisser d'une pièce à l'autre sur pneus, de ne plus avoir à suivre péniblement une marche périlleuse, agrippés à un déambulateur grinçant. De ne plus s'occuper d'un équilibre précaire et tanguant.
Une fois le coup pour les différents transferts assuré, c'est un jeu d'enfant !

Nous ne sommes tout de même pas indignes au point de confiner mon père dans son fauteuil sous prétexte que c'est plus pratique pour nous comme ça. Non.
Il ne se laisserait pas faire, le bougre !

Non, nous tenons à ce que le vieil homme garde le maximum d'amplitude possible dans ses postures.
A cet effet, ne bénéficiant plus des exercices autorisés des kinésithérapeutes, covid 19 oblige, nous sommes livrés à nous-mêmes, à notre inventivité. 
Et Dieu sait que par ici, nous n'en manquons pas.
Nous avons longuement réfléchi à la meilleure méthode pour redonner l'accès à  la verticalité à cet homme assis.
Pour quelqu'un en fauteuil roulant, le fait de pouvoir se relever, se tenir debout, déplier sa silhouette et élargir les épaules, est le Graal à conquérir.

Nous avions l'objectif, il nous fallait trouver le moyen.

Plusieurs pistes furent évoquées, autour de la table ronde.
Mon père le tout premier explorait.
Dans sa chambre, les barres d'appui auraient pu faire l'affaire. Seulement, l'environnement d'une chambre de malade n'est pas enthousiasmant. Il nous fallait ce même système d'accroche, à la bonne hauteur, avec un écartement savamment calculé, et dans un endroit agréable.
En cette belle saison, l'extérieur est bien tentant.
L'extérieur abrité du vent, pas au plein soleil non plus. Et protégé de la pluie, bien-sûr.
Nous nous apprêtions à aménager une installation pérenne : nous devions calculer notre coup au mieux.

Il fut question de la fourche du tracteur, solide s'il en est, et relevable à souhait.
Mon père y aurait retrouvé sa machine. Un bon point. Par contre, moteur en marche, la sérénité de l'exercice en aurait été perturbée, et mes oreilles ravagées.
Option rejetée !

Nous vint ensuite l'idée du pont dans le garage d'Antton.
Là aussi, prise optimale, souplesse d'utilisation, avec levage et redescente à la commande.
L'environnement, un atelier de mécanique noir de cambouis, se présentait moyennement séduisant, même si l'on y est pas trop regardant.

Finalement, nous revint en mémoire la dent d'Ostiz.
Enfin, la dent de la fourche d'Ostiz.
La dent cassée.
Une barre métallique suffisamment longue, d'un diamètre adapté.
Là, nous tenions l'accessoire idéal.
Restait à trouver le bon emplacement, et le bon arrimage.

Ca alla très vite. 
Une fois lancés, nous étions comme les limiers sur la piste, truffe au sol.
Quelques petites hésitations, quelques louvoiements géographiques, et nous nous accordâmes sur l'angle du garage de la Clio.
La barre de fer y serait scellée dans les murs épais, en angle.
Le soleil d'après-midi viendrait lécher les pieds du paternel, pour revitaliser ses articulations au repos, entre deux séances de relevés.
Tout en travaillant, le maître d'Agorreta se tiendrait au courant de l'actualité passante, avec ce point de vue imprenable sur l'entrée dans la cour.

Le tour était joué !
Action, et go !













Mon père s'attelle à son atelier avec application.
Il arrive facilement à se tenir debout, bien arrimé à sa barre.
Par petites séances, la fluidité lui revient, et il peut même esquisser des pas.


Il redevient fier, et presque droit : va savoir jusqu'où sa remontée ira, cette fois !







Les hirondelles sont revenues, à Agorreta.
La première entraperçue le vendredi matin autour de la Saint Joseph a été chercher ses copines restées en arrière.
C'est un signe joyeux et plein d'espérance : le monde continue de tourner rond, autour de notre diable de virus !









Mes vaches au pré continuent de brouter.


Oui, le monde continuera de tourner !