vendredi 21 août 2015

AGORRETA : LA PHASE EXPANSIONNISTE





Suiveurs des Nouvelles d'Agorreta, bonjour !


Les jours se suivent et se ressemblent en cette période "esti-automnale" :









Cieux limpides, légers et vivifiants.
















Horizons ciselés et transparents, avec le long et diaphane voile brumeux sur Fontarrabie, annonciateur de journée chaude.












Ce temps d'automne, je persiste dans mon décalage calendaire. Nous avons instauré des dates arbitraires pour cadencer les saisons. L'été perdurerait jusqu'à fin septembre.
Je trouve, moi, que l'été se termine au moment où les nuits fraîchissent, où les petits matins se font cristallins et la lumière moins pressante.
Ce changement d'atmosphère intervient dès la mi-Août. Il correspond à la période des maturations culturales, au temps moins nerveux, plus alangui, où les dés sont jetés, où il n'est que d'attendre la suite des événements, en abandonnant les rennes aux éléments.
Le printemps, vif et trépignant, demande un investissement, une implication de l'homme dans la saison. Il faut alors lancer les semailles, travailler activement la renaissance de la nature.
Un renouveau, une fougue, une énergie de jeunesse.
Une lumière directe, crue, forte et exigeante.

Maintenant, c'est tout différent. Il y a du lâcher-prise dans l'air, et, ma foi, ça fait du bien aux tempéraments comme le mien.

J'ai été jeune, à un moment, moi aussi. Pourtant, jamais je ne me suis sentie en osmose avec cette saison printanière trop fébrile.
J'étais déjà vieille, sans doute, en esprit, mûre avant l'heure. Maturée sans avoir manifesté de prémices...

Ce temps de ma vie, mon âge, et cette saison avancée correspondent parfaitement à mes états d'âme du moment.
Je sens ici et maintenant cette fameuse congruence précieuse et recherchée.

Revenons à nos moutons... 

Je vous annonçais ma vision de ce temps d'Agorreta, où nous vivions de la ferme, de cette activité agricole dont les fondements vacillent si périlleusement ces temps-ci.

Petit retour arrière d'une bonne quarantaine d'année :





Ca faisait longtemps que je ne vous l'avais pas resservie, celle-là, n'est-ce pas ?
La revoici la revoilà !


A Agorreta, le jeune couple Legorburu cohabite avec les parents Olaciregui.
Une petite famille s'établit.

L'activité vivrière en ce temps-là, c'est la vente du lait :




Ma mère, Carmen Olaciregui à l'époque, s'acquitte de la tournée journalière dans les rues hendayaises.

L'âne bâté de bidons de lait parcourt les quartiers au pas, paisiblement.

En ce temps-là, près d'une trentaine de fermes se partageaient le seul marché de la cité.

Il faut dire que la production par maison était très modeste. Les vaches alors n'étaient pas des usines à lait, non. Elles produisaient, gentiment, mais sans excès pour leur santé.
On ne leur distribuait pas d'aliment condensé en granulés. On ne recherchait pas la performance par des croisements génétiques sophistiqués.
Non, en ce temps-là, la vache faisait sa vie de vache, modestement. Elle produisait du lait, modérément. 
Le renouvellement du cheptel était, lui aussi, beaucoup plus lent.
Une vache, on la gardait douze, quinze ans. 
Evidemment, dans ces conditions, il ne fallait pas s'attendre à des moyennes de quarante litres de lait par bête. Non, non, non, non, non.
Au mieux, en pleine force de l'âge, une vache remplissait dans la journée son petit bidon de douze litres de lait. Son temps de lactation était fluctuant, aléatoire, et surtout, drastiquement réduit par rapport à celui d'aujourd'hui.




Celle-ci aussi, je l'aime bien, vous le savez : mon père et mon grand-père maternel aidant une vache à vêler.

La vache d'Agorreta, comme toutes celles des environs, était tarie quatre mois avant son vêlage.
C'est-à-dire que son cycle de production laitière couvrait à peine la moitié de l'année, en tenant compte d'une fécondité là aussi parfois capricieuse.

Je vous le dis, les courbes de fertilité et de production contemporaines en auraient laissés plus d'un rêveur, du temps d'alors...

L'évolution en ce domaine aussi a été spectaculaire, et, je le pense, outrancière.
A quoi sert de modifier l'ordre naturel des vaches à lait, si c'est pour finir par jeter des millions de litres de ce lait obtenu à grands coups de modifications génétiques ?

Nonobstant, nous avions tout de même la fierté de bien mener notre ouvrage, et parfois, la faiblesse de nous laisser aller au péché d'orgueil :





Pensez-vous qu'elle ait quelque-chose à envier à nos vaches modernes, cette magnifique "Moro" d'il y a quarante ans ?

Oui, "Moro", c'est la vache, en bas à droite.
Je n'ai pas pris la peine d'isoler cette photo, vous connaissez ma fainéantise et ma maladresse en ce domaine.

Mais bon, c'est parlant, non ?
La nature, quand on la laisse faire, est capable de surpasser toutes nos tentatives pour l'égaler.
Il faut juste apprendre à ne pas lui en demander plus qu'elle ne peut. Ne pas se montrer exigeant et infatué.

Là, c'est la nature humaine, qu'il faudrait "bénéfiquement" modifier...


Ainsi donc, les fermes hendayaises pratiquaient la vente du lait, en direct, au porte à porte.
Les clients posaient devant leur seuil une bouteille ou un récipient vide, et nous le remplissions, ou la remplacions par une pleine.

Certains laissaient quelques pièces de monnaie tous les jours, d'autres payaient au mois.
Une économie simple, directe, et sans complication administrative.

La mise en oeuvre et le matériel utilisé était là aussi spartiate. Pas d'investissement exorbitant au départ.
A Agorreta, nous fûmes des précurseurs : nous nous équipâmes d'une machine à traire automatique !
Une "Alfa-Laval", s'il vous plaît ! Pendant longtemps, le petit panneau publicitaire est resté fixé sur la porte de notre étable. Une signalisation triangulaire, noire sur fond jaune, indiquant : ici, machine à traire ALFA-LAVAL... Ça en jetait, je vous prie de le croire !

La machine en question a fait son temps. Un long temps, très très long :





La plupart des pièces maîtresses ont du être remplacées, par des neuves... Comment ça, vous ne voyez rien de bien neuf ici ? Evidemment, du temps a encore passé, depuis. Mais, telle quelle, cette petite installation fonctionne encore, en cas de besoin. Et oui...

Remarquez, avec Galzerdi et Rubita dans les parages, ces temps-ci, il n'y a pas grand chose à traire :





Elles se chargent très bien de ce travail, et n'en laissent pas une goutte.

Inutile d'espérer du lait après leur passage au pis !










Pour clore le chapitre matériel nécessité, je vous montre l' ingénierie prévue :





A droite, le bidon récepteur de la machine à traire, avec son "pulsateur" battant comme un cœur vaillant : tac-tac-tac-tac.
La pompe à vide de la machine à traire crée une aspiration aux quatre mamelles. Le lait collecté est recueilli par des tuyaux de caoutchouc transparents dans le bidon.
Etape suivante, le bidon plein, 20 litres,  est vidé, avant de passer à la vache suivante. 
Quand il ne faut pas plusieurs vaches pour le remplir, nous sommes à Agorreta, pas dans les fermes-usines allemandes !

A l'apogée de notre activité laitière à Agorreta, l'élevage n'a jamais compté plus d'une douzaine de têtes de vaches. Avec en pleine production, par périodes, la moitié d'entre elles, comme je vous l'expliquais plus haut. Pas de quoi faire déborder les marmites...

Histoire d'assurer un semblant d'hygiène, le lait est filtré, dans ce ventru couloir à lait. Des grilles métalliques aux perforations décroissantes, intercalées de filtres en papier buvard, (ou en tissu plus ou moins recyclé quand on a oublié de réapprovisionner les dits-filtres en papier buvard), assurent la rétention des débris divers et variés présents dans le lait récolté : fétus de foin ou de fougère, et autres saletés accrochées aux mamelles sommairement rincées, et aspirées en même temps que le lait.
L'opération de filtrage se déroule sous la maigre ampoule électrique de l'étable. Dans le mouvement tourbillonnant du lait crémeux entraîné dans le fond de la passoire, quelques mouchettes et papillons se débattent, Dieu merci interceptés eux aussi au passage.
En fin de traite, on présente le filtre en papier buvard imprégné de lait aux chiens. Ils adorent ! Pas de déchets, ainsi, et aucune perte. 
La dernière étape consiste à verser le lait encore chaud dans des bouteilles, elles aussi de récupération, au moyen de ce coquet petit broc.
Ça, c'était le travail des enfants, chacun son tour. Là encore, autour des bouteilles en remplissage plus ou moins précis, les chiens lapent les petites rivières de lait blanc sinuant sur le sol inégal.

Un temps, voulant garder un semblant de professionnalisme, nous utilisions des bouteilles en verre dédiées à l'usage, avec des capsules en aluminium, marquées au jour de traite.







J'adorais manier cette "encapsuleuse".
Je l'ai conservée.
Par un système de pression à ressort, elle ourlait les capsules autour du goulot en verre.
Son petit chant gai et rythmé me plaisait.

Assez vite, déplorant l'augmentation des prix des bouteilles et des capsules, nous avons opté pour des mesures d'économie. Nous nous sommes tournés vers le recyclage des bouteilles de jus de fruit, eaux minérales et autres.
Des précurseurs, je vous le disais, à Agorreta, des précurseurs aussi dans ce domaine de la réduction du volume des déchets.
Ces bouteilles, il y en avait plein les poubelles, aux petits matins, sur les trottoirs. Il suffisait de les ramasser...




Étions-nous trop en avance sur l'époque ?  Ou trop en retard ?

Je ne saurais dire...
Toujours est-il que ce système faisait ses preuves.
Nous vivions de cette activité.
Nous avions diversifié en vendant aussi des légumes, de la volaille, des œufs.
Là, il faut que je vous raconte ces Halles d'Hendaye, une autre fois, promis..

Nous pratiquions également le tourisme vert, avec estivants à la belle saison à tous les coins de la ferme !
Là encore, un autre récit à vous faire.

Toujours est-il que nous vivions, sans manquer de rien, de notre métier de paysans.
Tout le monde travaillait, participait, selon ses capacités.

Nous étions mis à contribution, chacun avec un poste déterminé. 
Les enfants, nous nous occupions de la petite basse-cour, de la mise en bouteille du lait, du maraîchage sous les ordres tyranniques de ma mère.
Chaque matin, nous faisions la "tournée du lait".

Toujours dans la marche vers la saine modernité, ma mère avait depuis longtemps abandonné son âne locomoteur, pour se mettre au volant d'une voiture "commerciale".
Nous nous entassions sur le siège du passager,  et, à chaque arrêt, bondissions plus ou moins lestement selon les gabarits et les tempéraments, pour nous emparer d'une bouteille de lait à l'arrière et la déposer au pied des portes de notre clientèle attitrée.

A un moment, nous étions quatre, pressés les uns sur les autres, imaginez :




Ça c'était l'équipe d'avant moi.
Quand je suis devenue opérationnelle, à quatre ans, lors de mon entrée à l'école primaire, mon frère aîné s'est vu déchargé de mission.

Au fur et à mesure de leur entrée dans la vie active, les autres se sont désolidarisés.

J'ai fini avec ma mère, puis seule, quand la maladie l'a rattrapée.
Pour lors, je vous l'ai dit, l'activité agricole d'Agorreta était devenue tout à fait secondaire, voire juste symbolique et traditionnelle.

Vous le comprenez, les coûts étaient maintenus raisonnables, avec une telle main d'oeuvre, et un équipement aussi sommaire.

La balance des comptes s'en trouvait bien. Nous nous en trouvions bien. Les clients s'en trouvaient bien aussi.

Seulement, les hautes sphères administratives, elles, n'aimaient pas notre système.
Elles prônaient une filière laitière maîtrisée, avec collecte groupée par des ramasseurs certifiés convenables. Des conditions telles qu'il fallait investir en masse et s'endetter pour pouvoir continuer à travailler.

Vous avez vu mon étable :







Du bois mité, des pierres lissées d'avoir été tant frottées par des mufles chauds, de la poussière, partout.
Une installation vétuste.
Pas de barrière galvanisée, d'inox glacé ni d'équipement sophistiqué, ici.




Vous avez vu le matériel :









Ça se passe de tout commentaire...








Evidemment, j'admets pousser volontairement les comparaisons à leur extrême.
On peut, sans grand effort, espérer trouver mieux.

Mais, ces salles de traite modernes, ces installations carrelées, ces vaches conditionnées et dénaturalisées, n'est-ce pas extrême, aussi ?

N'y aurait-il pas, là comme partout, toujours, une juste mesure, un équilibre à trouver ?

L'avenir, sans être un retour dupliqué sur le passé, ne doit-il pas revenir à des essentiels intemporels ?

Je vous l'ai dit, je ne sais pas. Mais, je me demande... Et je crois qu'il faut bien commencer par là, par ce doute, quand la réalité tend à nous prouver que nous sommes dans l'erreur.

Les diligentés de chambre d'Agriculture m'ont ouvert les yeux, bien malgré eux. Ce fût une scène un peu surréaliste. Tiens, pour une fois prochaine...

Je me laisse emporter un peu loin, avec tout ça.
Ces évocations du passé me tiennent. C'est sûrement le signe de mon avancée en âge. Vous savez, ce moment où vous vous roulez avec complaisance dans les vieux souvenirs.

Je vous raconterai le détail de l'organisation de notre "tournée du lait".
Je vous raconterai  les Halles de Hendaye, à la grande époque des paysannes marchandes locales.
Je vous raconterai aussi nos étés à Agorreta, quand les estivants investissaient notre espace désert en hiver.
Je vous raconterai mon inspecteur romantique de la Direction des Services Vétérinaires.

Je vous raconterai, tant que j'aurai plaisir à le faire. Et vous me lirez, si vous partagez un peu de ce plaisir avec moi.

En prévision de tous ces moments encore, je vous laisse pour aujourd'hui. Le soleil cogne un peu, au mitan de journée, mais les heures chaudes se font moins longues, maintenant.

A bientôt, si vous supportez encore mes histoires...

mercredi 19 août 2015

ADIEU VEAUX, VACHES ET COCHONS !



Bonjour !

Matinée fraîche et radieuse, idéalement automnale, déjà :




Bel astre s'élance maintenant résolument à droite du bosquet de résineux, sur le coup des 7 heures bien sonnées...


















Mère-Rhune, en l'attendant, s'ourle de floculations nuageuses, étirées en langueurs dolentes.

















Le maître d'Agorreta suit les rais de soleil pour s'y réchauffer ses vieux os.









La journée avance calmement, sans surprises, et pourtant toujours accueillie avec reconnaissance.


Je surveille la pousse de mon navet seconde couvée :







Huit jours après le semis, il est bien sorti.

Je vais traquer l'altise dévoreuse.
Elle aurait vite fait d'anéantir ces délicates et fragiles espérances.












Les rescapés du premier semis de fin juillet sont, eux, tirés d'affaire, de ce côté là.

La chenille noire, joliment dénommée en basque "katamina", et pour le coup, véritablement "calamiteuse", sera la prochaine ennemie, à surveiller attentivement.





Une fois encore, ma culture sera chaotique, entre différentes variétés mélangées, et plants à stades végétatifs décalés.

A Agorreta, nous mettons en pratique le principe de : s'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, il faut par contre beaucoup persévérer pour avoir une chance de réussir.
Et, ma foi, bon an-mal an, nous ne nous en tirons pas si mal...


Il y a aujourd'hui paraît-il une manifestation du côté de la Barre, à Anglet.
Des éleveurs vont y mener leurs bêtes, pour sensibiliser les populations à leurs difficultés du moment. D'après ce que j'en ai compris.

Je ne sais pas combien il reste d'éleveurs sur la côte. 
En continuité avec mon article précédent, je reviens à cette évolution du monde agricole, à cette mutation de mon milieu originel, en somme.

Notre voisin, Antxo de Goyara, dont je vous parlais la dernière fois, s'enflammerait vite à vous analyser les tenants et aboutissants de la chose.
Lui, adepte de l'autarcie maximale, se méfiant de tout et de tous, vous dirait et vous redirait : les paysans, ils se font avoir par les grands groupes !
Dans ce "grands groupes", évoqué comme une nébuleuse puissante et dangereuse, il englobe les coopératives, les industriels de l'agro-alimentaire, le gouvernement, en gros, toutes les entités plus ou moins dirigeantes en relation avec le monde agricole.
S'il avait vécu au temps des Jacqueries, notre Antxo serait tel la Sabine en tête des hordes des serfs affamés et poussés à la révolte par la misère.

Antxo est maintenant un vieil homme. A Goyara, on ne vit plus de la ferme. 
A Agorreta non plus, d'ailleurs. Nous conservons quelques bêtes et les cultures nécessaires à les nourrir. Par plaisir et goût de ce domaine d'activité.

En leur temps, pourtant, Antxo, mes parents et grands-parents, et beaucoup d'autres encore, vivaient de leur travail de paysans.
Sans étaler une réussite économique ou sociale retentissante, ils vivaient, honorablement, et élevaient de belles familles, tout aussi honorablement.

Je vous conterai à l'occasion notre système économique et social, à la ferme Agorreta. Je l'ai rapidement évoqué au début de ce "bloc". J'y reviendrai, en détaillant particulièrement notre mode de vie familial dans les années 70-80. L'ère expansive d'Agorreta...

Pour en revenir à aujourd'hui, et à ce malaise actuel dans le monde agricole, sans être spécialement compétente en la matière, je me sens tout de même à ma modeste échelle concernée par le phénomène.
Je ne suis pas aussi radicale qu'Antxo. 
J'admets les avantages d'une vie en société, et les contraintes inhérentes. Je profite avec gratitude des premiers, et j'admets les secondes,  en protestant mollement quand la pression d'une solidarité mal équilibrée me paraît trop lourde.

Je sais qu'on ne vit pas en société civilisée, sans tenir compte des autres, autant que nous en avons, par moments, besoin.

Tout de même, je partage la méfiance de notre Antxo local, envers les structures économiques tentaculaires. Ces trames gigantesques, ces connections infinies et invisibles, me paraissent malsaines, à trop grande échelle. 
L'esprit d'entraide coopérative est une belle et grande chose. Mais son application est indiscutablement biaisée. Les intérêts économiques et politiques mêlés, ont pris le pouvoir, à tous les niveaux.
Les différents acteurs ont perdu leur indépendance relative. La mutualisation noble est devenue asservissement à peine déguisé.

Les paysans, producteurs, éleveurs, ont perdu la main. Ils se retrouvent pieds et poings liés. Acculés dans le sas étroit où les conduisent les contrats de partenariat, ils n'ont pas d'autre issue que de se plier à des exigences et des conditions imposées.
Ils ont perdu toute liberté de décision, toute marge de manœuvre.

Ces contrats de partenariat, ils les ont bien acceptés, me direz-vous. Ils se sont engagés. On ne les a pas forcés.
Non, on ne les a pas forcés, le couteau sur la gorge, c'est vrai. Mais, on les a fortement... incités.
Insidieusement, on les a dirigés, amenés, attirés.
Séduits par des primes, alléchés par des subventions, rassurés par des contrats d'achats programmés de leur production, des conditions avantageuses d'approvisionnements de leurs fournitures, les paysans se sont laissés engluer.

De partenariat équilibré où chacun en synergie amène son travail et son savoir-faire, l'affaire est devenue relation malsaine de bienfaiteur omnipotent à assisté castré.
Les pouvoirs ont été monopolisés à la tête, les décisions cristallisées en un noyau fermé.

Vous me direz, si elles sont judicieuses et pertinentes, ces décisions, pourquoi pas ? Autant vaut centraliser pour une meilleure efficacité et éviter les dispersions en la matière...
Sans être critique au delà du raisonnable, permettez-moi de douter. Et de me demander, avec beaucoup d'autres, quels genres de cheminements tortueux aboutissent souvent à la promulgation de règlements et directives aussi déroutants...
Il n'est que de contempler les résultats : des choses bien décidées mènent-elles ainsi à de pareilles impasses ?
On peut au moins se poser la question, non ?

Les paysans ont-ils manqué de vigilance et de discernement ?  Se sont-ils laissés avoir par un chant de sirènes malignes ?

J'ai connu la grande époque de la PAC distribuée largement, des primes à l'abattage, à l'élevage, à la jachère.

Agorreta ne vivait déjà plus en ce temps là de son activité agricole. Nous avons eu cette chance de ne pas  avoir eu ce tournant dangereux à prendre.
Jamais, une quelconque aide ou subvention n'est rentrée à Agorreta.

Pour autant, nous recevions les formulaires de demandes à remplir. Des visites régulières des services sanitaires vétérinaires, en relation avec la chambre d'Agriculture départementale, nous avertissaient de l'obligation de se plier à des réglementations et des normes difficiles à comprendre... et à suivre, tant elles changeaient rapidement !
Le matériel d'élevage devait être en résine, une année, puis, deux années plus tard, il fallait tout renouveler pour passer à l'inox !
Imaginez, nous qui utilisions les mêmes bidons de lait depuis quarante ans...

Les braves gens diligentés par ces services omnipotents évoquaient les amendes, pénalités et autres sanctions encourues, à continuer de travailler ainsi dans l'illégalité clandestine.
Il y avait de quoi réfléchir... et la solution, pour qui voulait persister dans l'agriculture, c'était de se plier aux diktats venus d'en haut. Et de rentrer dans ce costume dont on nous tendait les manches avec insistance.

Il y avait bien une volonté politique d'intervenir dans le sens de la disparition des petites fermes indépendantes.
Je vous l'ai dit, nous vivions, à Agorreta, de notre travail, et sans rien demander à personne.
Mais nous étions difficiles à contrôler. Notre activité, diverse et variée, n'entrait pas dans les créneaux programmés.
Il nous fallait rentrer dans le rang, ou disparaître.

Le moment a voulu que nous nous détournions de cette machinerie lourde et froide.
Et je m'en félicite tous les jours.

Plus largement, l'état "providence", montre maintenant ses limites. 
Par le biais d'une protection, d'une assistance proposée avec insistance, les gouvernements se sont garantis une possibilité d’ingérence et de décision étouffante.
On n'est plus libre, quand on est assisté, alimenté au biberon, dépendant d'une chaîne dont on est devenu le dernier maillon.
La faillite sociale, économique, industrielle, montre partout le bout de son nez.

En Grèce, un plan de la dernière chance, des capitaux injectés encore et encore pour éviter l'ouverture de la faille, quitte à en accentuer la profondeur, porterait ses fruits, nous dit-on.
Effet de communication ou réalité ? Je ne sais pas, et je vous avoue que ma principale préoccupation n'est pas là. Alors que nous devrions tous, peut-être, davantage nous sentir concernés par ces décisions là, justement.

Nous préférons vivre benêts, et insouciants, sans doute.
Une lâcheté de plus...

Les crises en dormance doivent bouillonner au jour, la tension exacerbée doit faire éclater une exaspération légitime, pour faire évoluer les choses.
Nous avons tous besoin d'un peu d'air, d'un espace de liberté.
La juste solidarité nécessaire et admise ne se comprend plus dans les manifestations quotidiennes.

Je n'ai évidemment pas la solution !

Sinon, je me serais dans l'instant, fendue d'un coup de fil à Stéphane, ou à François.
Quel homme, d'ailleurs, ce Stéphane le Fol ! Quel nom amusant pour une fonction aussi sérieuse !
Je l'ai croisé une fois à l'occasion d'un Lurrama à Bayonne. Il venait intervenir à cette manifestation rurale locale.
Une véritable armoire à glaces, une carrure de déménageur, une silhouette massive et impressionnante de hockeyeur nord canadien.
Avec posé là-dessus, de façon un peu incongrue, une petite tête étroite...
Le front bas, l'embrasure inter-oculaire très courte, un regard aigu de rat pris au piège.
Une tête, un visage, qui ne vont pas avec ce grand corps.
Une "auteure" canadienne justement, Louise Bourbeau, émet là dessus des théories avancées.
Si on l'en croit, cette disparité, cette disharmonie, serait pleine de sens, et d'un sens pas tellement rassurant pour la bonne tenue des affaires gérées par la personnalité profonde révélée par un physique aussi spectaculairement parlant.
Je laisse chacun libre de ses interprétations, et j'imagine qu'en ce domaine comme ailleurs, un brin de modération s'impose.
Aussi, je ne me permettrai pas de juger Mr Le Fol sur son seul physique. Pour le reste, lui, ses prédécesseurs, et ses successeurs, je le crains bien, ne feront malheureusement pas de miracles.

Et François Hollande, lui, pour le coup, est l'inverse de Le Fol, physiquement. Une tête d'un bon volume, une grosse tête, quoi, sur un petit corps. La disproportion est moindre, mais tout de même, non ?
Enfin, ces remarques n'offrent aucun intérêt, de toutes façons.
Et ce n'est sûrement pas elles qui feront avancer quoi que ce soit, honte à moi !


Dans le temps, nous avons réussi à séparer les pouvoirs de l'église et de l'état.
Angéliquement, nous voulons croire à une justice indépendante, à un régime social équilibré.

J'ai bien peur que tant que la politique sera si imbriquée dans les affaires économiques, les décisions de nos gouvernements quels qu'ils soient demeurent bien partisanes.

Me voilà bien docte et ennuyeuse,  en ce mercredi !
Ca me prend, comme ça, des fois, n'en tenez-pas cas.

Je suis la première à rire de moi, quand je me relis.
Que voulez-vous, je suis humaine, comme vous, et j'aime à me donner l'illusion d'être clairvoyante, de temps à autres.

Allez, la prochaine fois, je vous fait la décortication de notre schéma politico-économique d'Agorreta dans sa grande époque.

A bientôt !



samedi 15 août 2015

BONNE FÊTE LES MARIES !



Bonjour tout le monde !

Ce quinze Août ressemble à un quinze novembre maussade, pour le moment...






Ce cliché, c'était dimanche.  Ce matin, ce serait le même, sans plus de couleur.
Je ne me plains pas de ces nuages et des averses drues. Cette pluie est une bénédiction pour mon semis de navet :




Après une très sérieuse attaque d'altises sur le rutabaga, j'ai du remettre ça pour compenser les manquants.

Mercredi, j'ai réensemencé, avec un mélange un peu hétéroclite, de navet-raves, de choux-navets encore, et d'une autre espèce locale, le navet d'Antxo.






Celui-ci, vous ne le trouverez sur aucun catalogue de grainetier, ne vous fatiguez pas à le chercher.
Antxo est un vieux monsieur du voisinage d'Agorreta. C'est le maître des lieux de Goyara, une ancienne ferme hendayaise.
Il doit avoir à peu de choses près l'âge de mon père. Il tient encore une bonne forme, et s'accroche de toutes ses forces au monde agricole, à son univers de toujours, et pour tous les jours qui lui restent, tant qu'il aura la force de résister à la pression immobilière dans les environs.

Goyara est une enclave rurale, cernée de toutes parts par des lotissements drus et en recherche d'expansion.
Autour du vieux bâtiment, il y a moins d'hectares de terres que de doigts dans une main. Mais, situés ainsi, ces quelques arpents de terrain font bien des envieux.
Le vieil homme ne lâche pas prise. On lui a imposé une voie de circulation plutôt fréquentée au ras de la porte de l'ancienne étable. La municipalité le tracasse régulièrement pour un motif ou un autre, dans l'espoir de récupérer du terrain à bâtir.

Antxo fait de la résistance active. Il n'a plus de vaches à lui, maintenant. Mais il prête une cabane au neveu de son vieil ami de toujours, pour qu'il y mette deux ou trois bêtes.
Ses terres, il les fait cultiver, pour les garder en classement agricole. Lui même jardine encore, et élève quelques poules et des lapins.
Il pratique les méthodes ancestrales, et perpétue des traditions culturales depuis longtemps oubliées ailleurs.

Antxo se méfie de la modernité. Son tracteur est plus vieux encore que le nôtre !
Il se méfie des marchands de toutes sortes, et ne veut dépendre de personne. Quand il ne peut vraiment pas faire autrement, il prend beaucoup de précautions et émet des réserves sérieuses sur la fiabilité de ce qui vient "de dehors".

C'est pour cette raison qu'Antxo sélectionne ses propres semences, depuis des décennies. Il ne veut pas entendre parler des grands groupes d'obtenteurs de graines ou de tubercules, et ne supporterait pas de confier à sa sainte terre une semence impie et polluée.
Antxo, en grand prêtre, officie dans le secret. Il pratique religieusement les cueillettes, fait tout manuellement. Il respecte les saisons, les lunes, et les marées, aussi, je crois bien.
Dans son cabanon, chaque outil, digne de figurer dans un musée rural, a sa place. Chaque lame d'acier est huilée, en fin de saison, les machines à roues posées sur des cales en bois.
Antxo est un véritable artisan paysan, respectueux et mystique.

Il perdure dans un monde dont il a depuis longtemps refusé la marche. Et refuse que ce monde ne vienne bousculer son temps à lui, décalé et précieux.

Le "navet d'Antxo" est pour le coup une espèce introuvable, unique et particulière.
C'est bien un navet :





Vous vous souvenez, cette crucifère protéagineuse...
Sa pousse est rapide, sa végétation, robuste et érigée fièrement. Il supporte d'être semé jusqu'en début septembre, tant il est rustique aux petits matins frais et aux journées raccourcies.
Mon choux-navet-rutabaga, lui, préfère se lancer plus tôt, autour de la mi-juillet.
Le navet-rave, s'accommode bien  de la mi -Août.

Evidemment, ce navet d'Antxo, résistant aux maladies et aux gelées, a quand même un inconvénient. Tant de qualités me le rendait suspect...
Mes vaches ne le consomment pas de grand cœur. Et non ! C'est ennuyeux, pour un fourrage...
Elles mâchonnent sans entrain les feuilles dures, et dédaignent carrément les têtes, aussi denses que des pierres. Elles sont un peu difficiles, sans doute, et, si elles n'avaient pas le choix, elles s'y feraient sûrement, à ce navet local. Sans doute...

Mais, moi, ce que je recherche, c'est le contentement de mes vaches. Aussi, ce navet d'Antxo, je le réserve en dernière extrémité, au cas où tout le reste rate, ce qu'à Dieu ne plaise !
Quitte à avoir un carré de choux hétéroclites, j'essaie de concilier les papilles délicates de mes belles, et un semblant de résultat botanique.

Ainsi, mon semis en pot-pourri risque de donner une culture assez disparate. Mais bon, vous le savez, Agorreta, c'est tout sauf académique. On y fait un peu comme on le sent, sans se soucier de protocoles rigides et étroits.

Antxo ne jure que par son navet. Juché sur sa bicyclette d'époque, elle aussi, il fait le tour des parcelles où il le sait cultivé, et le couve partout, comme un artiste aime à suivre ses créations.

Je ne vais pas l'offenser en lui montrant mon champ hybride, il en bégaierait de contrariété...

En parlant de comportements peu orthodoxes, vous avez peut-être encore en tête mes jeunes hirondelles et leur construction de nid tardive :




Le projet a démarré de façon fulgurante, tel le navet d'Antxo.
Puis, l'avancée a été très ralentie, jusqu'à la cessation complète, cette semaine.

Bah, ce sera du travail en moins pour l'année prochaine...

Le temps presse maintenant.
Le dernier nid habité était celui au dessus de mon projecteur d'éclairage, dans le grenier :






Si vous arrivez à le distinguer...

La seconde couvée était nombreuse. Et tardive, elle aussi.
Sentant le temps leur manquer, les parents ont pris une décision sûrement douloureuse, mais efficace : ils ont jeté par dessus bord, sans autre forme de procès, quatre oisillons, déjà plumés, mais loin d'être tirés d'affaire encore.

Bullou les a croqués sitôt tombés, presque déçue d'une manne aussi facile.

Les deux rescapés grossissent maintenant à vue d’œil, abondamment nourris.

Ah ça ! chez les hirondelles non plus, la vie n'est pas toujours facile !

Ainsi va le monde, à Agorreta comme ailleurs. Les réalités nous rattrapent toujours, et il faut savoir parfois faire taire les sensibleries pour préserver ce qui doit l'être.

Bonne fête à toutes les Maries. Lumière et douceur incarnées, angéliquement.
Puis mâtinées de Pierre, Hélène, Louise, Paule ou Laurence. Et là, tout devient différent...

Je vous le disais dernièrement, les Maries, si humaines et d'autant ambivalentes. Attachantes et déconcertantes.

Le soleil ne paraît pas loin. La journée sera belle.
Longue vie à mes petites hirondelles tardives, et aux anciens paysans résistants !







dimanche 9 août 2015

LA BÊTE HUMAINE, OU L'HUMAINE TROP BÊTE ?



Suiveurs fidèles ou occasionnels visiteurs de ce "bloc", bonjour et bienvenus à tous !




En ce jour de Fête Basque Hendayaise,  le temps n'est pas vraiment de la partie...

De sombres nuages roulent leur menace, éclipsant les percées d'un soleil bien pâle.















La baie veut y croire.
Les tambours retentissent.
Après tout, la fête, c'est d'abord un état d'esprit, n'est-ce pas ?

Et ce ne sont pas quelques averses qui vont doucher les enthousiasmes.
Les enthousiastes, oui, douchés, ils le seront, mais garderont sûrement suffisamment d'ardeur pour se réchauffer autrement les cœurs !


Je n'en serai pas, à mon ordinaire. Je verrai partir de la ferme les tracteurs nettoyés pour l'occasion, mobilisés pour tirer les chars décorés du défilé traditionnel.
Le coin se videra de tous les jeunes, et moins jeunes, habillés en costumes traditionnels pour la plupart.
Je suis contente de leur joie, et la partage, sobrement, de loin.


De mon côté, je vaquerai entre mes rangs de betterave. Je les éclaircis au fur et à mesure de leur pousse. Les vaches mangent avec plaisir ces jeunes têtes tendres aux feuilles craquantes.





Le bon espacement, c'est celui-ci, une quarantaine de centimètres entre chaque pied.

Les feuilles couvrent le terrain, et les têtes peuvent se développer à leur aise, en dessous.










En partant de mon semis beaucoup trop dru de début juin, où j'avais jeté dans les rangs clairsemés toutes mes graines de la dernière chance, il a fallu intervenir souvent, pour parvenir à ce résultat idéal.
Ces jours-ci, je prélève les surnuméraires, pour en faire profiter mes belles...








Ma citrouille "carrabosse"  est plus cabossée que jamais.

Une grosse bête est passée dernièrement dans mon carré de courges.
Certaines lianes ont été malmenées.
Dieu merci, les gros fruits n'ont pas été touchés.
Mais nous ne sommes pas à l'abri, encore, loin de là !
Mes citrouilles restent au champ jusqu'en novembre. Elles se montreront à mesure du dessèchement de la végétation.
Pour le moment, seules les grosses sont repérables. Et repérées, vous pensez bien !
La bête visiteuse avait bien quatre pattes. Je l'ai facilement vérifié sur la terre mouillée. Je me méfie davantage de celles à deux pieds... Et il s'en trouve, aussi !


L’événement marquant de la semaine, a été le départ pour l'abattoir de mes trois génisses.
Il me faut faire de la place pour les petites, et pour les trois autres, à venir encore, si tout va bien :





Galzerdi et Rubita sont maintenant trop grosses et turbulentes pour pouvoir se faufiler dans l'étable entre les grandes.

Il leur faut une place attitrée.
Au passage, remarquez l'évolution de la robe de Galzerdi.
Elle était née, brune, puis avait viré chocolat roussi.






Les deux petites tournaient à la châtaigne.
Avec, pour Galzerdi, son cœur blanc au milieu du front, et ses chaussettes immaculées.

Maintenant, Galzerdi a foncé. Elle a repris  son velouté sombre de naissance, et les deux petites vêles sont bien différenciées.
J'aime bien, avoir un troupeau à coloris variés. Cette évolution me plaît.






Voici la stalle préparée pour elles.
Une place suffisante, elles sont tout à fait à leur aise là dedans.
Un abreuvoir pour deux, une mangeoire chacune, fixée assez bas.
Elles sont trop petites encore pour arriver à l'auge.
J'ai disposé deux cales en bois à l'avant, pour les surélever, et elles savent déjà s'y hisser pour atteindre le foin.






Les trois futures mères, un peu bousculées par ces chamboulements,  vont très vite reprendre leurs habitudes.

Les deux grandes, Pollita et Bigoudi, sentent leurs petits près d'elles.
Et Fauvette, ma foi, n'est pas mécontente de disposer d'une meilleure aisance en son logement, la bougresse !

Passé le premier jour de la séparation, le destin des trois autres ne les chagrine pas davantage.
J'essaie de cultiver leur détachement, sans y arriver, cependant.

Je ne suis pas spécialement sentimentale, en la matière. Mais un éleveur, même endurci, ne fait pas tuer une bête qu'il a élevée, justement, sans un petit pincement.

Et moi, je ne suis pas une éleveuse endurcie. Je soigne mes bêtes attentivement, et je partage avec elles mon quotidien. A la ferme Agorreta, vous le savez, bêtes et gens vivent ensemble.

L'étable est la pièce principale de la maison, celle où je passe le plus de temps. Les visiteurs passent par là pour entrer, et, pour peu qu'ils se montrent un peu intéressés, la plupart du temps pour nous faire plaisir plus qu'autre chose d'ailleurs,  nous nous y attardons volontiers.

J'ai toujours vécu au milieu des animaux. Mes préférés étant les chiens, et les vaches.
Evidemment, leur durée de vie est plus courte que la nôtre, et, en principe, on voit mourir quelques générations de vaches et de chiens, durant une vie d'homme.

Je garde le souvenir confus ou plus précis de certaines de ces bêtes, et l'ensemble de ces images m'accompagne amicalement.
Des naissances, des éducations, difficiles ou non, des caractères, des particularités. Tout un ensemble de choses, transformées et déformées par mon regard orienté d'humaine.
Ma relation aux animaux a toujours été affective, émotionnellement un peu outrée sans doute.

Je nourris et je soigne des bêtes, et j'ai l'impression d'en recevoir une gratification en retour. La gratification de voir croître et embellir une jeune génisse, de l'accompagner quand elle donne naissance, de la soulager quand elle souffre et de lui assurer une bonne vie.
La gratification de mériter sa confiance, d'obtenir d'elle qu'elle me tolère à ses côtés au-delà de son atavisme sauvage plus ou moins refoulé.

L'équation est simple et franche : je m'acquitte bien de mon rôle, en respect et conscience, et je suis récompensée en retour.
Je dois tenir compte des exigences économiques, et la performance se mesure aussi en argent. Une génisse vendue pour sa viande se paie au poids. Et ce poids est la sanction d'une bonne conduite d'élevage.
Je ne recherche pas le profit à tout prix. J'ai besoin de rentrer dans mes frais, et je me contente d'arriver à équilibrer cette balance.

Cet aspect économique, cette facette rude et froide, c'est le côté sombre de cette activité, pour moi. Je m'y astreins, par nécessité.
Sans faire de sensiblerie, parce-que c'est dans l'ordre des choses bien menées.

Il m'arrive de penser, et de m'entendre dire, aussi, que ma relation aux bêtes est une compensation de ma frustration de mon manque de relations sociales.
Je rechercherais auprès des animaux les satisfactions que je ne trouve pas dans la société humaine.
Le fait est que j'apprécie infiniment la simplicité et l'absence de sophistication chez la bête.
Autant que je déplore la complexité et les nuances alambiquées et diffuses chez l'humain. Tout en admettant mon intérêt pour cet humain et ses complications.
Je ne comparerais évidemment pas les satisfactions procurées par mes échanges avec mes semblables avec les plaisirs de la compagnie des animaux.

Je dis seulement que je me méfie moins d'un animal que d'un hominidé. Sans perdre de vue la possibilité d'une réaction négative d'une bête domestique mais néanmoins issue du monde sauvage, j'ai l'impression de mieux comprendre les mécanismes animaux.

L'humain me déconcerte. Il m'intrigue et m'inquiète.

Je me fie mieux à l'instinct animal. Trop peut-être, au point de surveiller le comportement  de mes bêtes en présence de quelqu'un, et de le jauger à l'aune de cette approche mutuelle. Honte à moi ! Et pourtant, je tiens toujours compte de cet enseignement, aussi aléatoire puisse-t-il être...

Aurais-je perdu la notion de rationalité humaine, à trop côtoyer la bête ?

Peut-être...

A travers ce "bloc", je reviens vers les miens. Par l'intermédiaire de ce "Veb" impudique et voilé.
Tout de même, je n'ai pas oublié quelle est mon essence !

A une prochaine fois, amis des Nouvelles d'Agorreta. 
Ne vous y trompez pas, je vous recherche plus que je ne cherche à  me préserver de vous. J'ai davantage besoin de vous que je ne vous crains.  Je suis bête, un peu, sans doute, mais pas bien sauvage...


dimanche 2 août 2015

EN AVANT LE RUTABAGA ! PHASE 2




En ce radieux dimanche d’Août, le soleil commence sa course derrière la pinède. Sa trajectoire est déjà  bien écourtée, si on la compare à celle d' il y a un mois à peine :






Là, nous sommes à ce matin.

Repérez le positionnement de bel astre par rapport aux bosquets sombres.














Là, c'était fin juin.
Vous voyez l'avancée ?
Après avoir été voir la mer, le soleil rentre au bercail, tout doucement, pour retrouver le flanc toujours accueillant de mère-Rhune.












Et elle lui tend sa courbe douce et avenante, sans lui faire de reproches inutiles.

Bel astre tu es, bel astre tu resteras, lui dit-elle.
Chaque année, il te faudra aller voir ailleurs, plus loin,  loin de mon flanc protecteur dont tu n'as plus besoin.
Et chaque année, tu rentreras, me réchauffer, quand l'hiver mordra ma vieille roche.

Ainsi allons-nous, toi et moi, au fil du temps, et pour les siècles des siècles...


Par ces si belles journées,  mes vaches ne rentrent à l'étable que pour manger. 
Au petit matin, elles s'approchent de la ferme :








Fauvette la future mère, ça y est, c'est maintenant certifié,  avec Pintta Mona et Oswitx glanant les pommes tombées à terre, en attendant une ration plus consistante.















Bigoudi et sa petite Galzerdi, pour qui le garde-manger n'est jamais bien loin.

Kattalin, venue grappiller un peu de foin, pour oublier la faim, là encore.








Et la seconde paire mère-fille, ces deux là,  accrochées l'une à l'autre, en une passion fusionnelle.

Rubita ne s'éloigne de sa mère que pour entretenir les relations sociales avec sa cousine brune, Galzerdi.

Il faudra bien d'ici trois mois qu'elle s'émancipe un peu, pourtant. 
Pollita, sentant son deuxième petit en elle,  se chargera de la sevrer.





Et moi, je vais devoir préparer la place pour toutes ces nouvelles naissances prévues.
Déjà, Galzerdi et Rubita sont à l'étroit dans la place du fond.
Je les laisse libres dans l'étable, et les demoiselles se montrent parfois un peu envahissantes, à aller et venir partout.








Côté jardin, malgré la brièveté des quelques averses tombées depuis mon semis du vendredi soir de la semaine dernière, le choux-navet a fait sa levée :






Quatre lobes parfaits, bien ronds et d'une jolie couleur vert franc.
Les orages annoncés sont passés plus loin. Tant mieux pour les fêtards de Bayonne !
Mon rutabaga saura patienter. Pour le moment, la petite graine a suffisamment de ressource en propre, et la minuscule végétation ne demande pas grand chose.
Un suivi attentif des attaques d'insectes, et un binage régulier pour éviter les conquêtes adventices, c'est tout.






Ma citrouille cabossée se prépare gentiment.
On la remarque d'assez loin, entre les larges feuilles écartées par son aplomb grandissant.

D'autres arrivent aussi, plus petites, et plus discrètes, pour le moment.






Voici un mitan d'été classique et franc du collier. 
Des petites pointes automnales à l'aube, une perceptible fraîcheur des nuits. La saison va son train, le temps s'égrène, fluide et clair.

Rien de bien particulier ne se marque, rien ne vient bousculer le cours des choses. C'est un moment lisse et plein, une profondeur sans grand poids et pourtant essentielle.

Le temps de ces mûrissements, ces maturations respectueuses et légitimes, m'alanguit un peu. La pulsation vitale est encore pleine de force, mais se fait moins vive, déjà.
Nous avons entamé le temps d'une construction moins nerveuse, plus sage, peut-être.

Profitons de ce splendide été, absorbons cette chaleur et cette lumière pour nous en fortifier.

Laissons encore au loin les grisailles et la froidure. Nous les savons à venir, mais en leur temps, n'est-ce pas ?

Très bon dimanche ensoleillé à tous, et à plus tard !